Mai 1968 - Mars 2023 !

27 mars 2023 par Yorgos Mitralias


Photo cc - YK

À l’heure où se multiplient ceux, même parmi les élites françaises au pouvoir (!), qui déclarent qu’on assiste à un « nouveau mai 68 », d’autant plus que dans le pays règne désormais.... « une atmosphère insurrectionnelle », on peut maintenant raisonnablement se demander : dans quelle mesure mars 2023 ressemble-t-il à mai 1968 ? [1]



La réponse est qu’il lui ressemble dans sa substance, car mars 2023 voit « ceux d’en bas » contester désormais activement, massivement et de manière de plus en plus radicale non seulement le gouvernement mais aussi le pouvoir de « ceux d’en haut », tout comme l’avait fait le - désormais légendaire - mai 1968. Mais au-delà de cette ressemblance très significative, leurs différences restent nombreuses et, surtout, ne sont pas sans conséquences aux implications pratiques.

1. Une première différence est qu’à l’opposé de ce qui se passait en mai 68, aujourd’hui ce n’est pas seulement ou principalement Paris, mais l’ensemble des grandes, moyennes et petites villes de France, et même des villages, qui sont mobilisées, manifestant leur colère ou plutôt leur rage anti-Macron de toutes les manières possibles ! Et pour tout dire, elles la manifestent encore plus massivement et intensément qu’à Paris...

2. La deuxième différence est que, contrairement à ce qui s’est passé en mai 68, les syndicats ouvriers luttent aujourd’hui unis comme jamais auparavant au cours des 40-45 dernières années. Et il ne s’agit pas seulement de l’unité des huit confédérations syndicales, des plus radicales aux plus modérées. Cette unité est d’autant plus importante qu’elle concerne également les travailleurs et travailleuses non syndiquées, qui ont pris l’habitude de participer, sur un pied d’égalité avec les travailleurs syndiqués, à la prise de décisions (telles que la reconduction de leurs grèves) en participant aux assemblées générales quotidiennes des travailleurs en grève sur leur lieu de travail.

3. La troisième différence réside dans le fait que, contrairement à ce qui s’est passé en mai 68, la coopération et l’unité des travailleurs avec la jeunesse étudiante et lycéenne est aujourd’hui impressionnante ! Alors qu’en mai 68, les marches de solidarité des étudiants radicalisés vers les grands bastions ouvriers (par exemple, l’industrie automobile) trouvaient en permanence des portes fermées, et se heurtaient à l’hostilité et même aux réactions violentes du tristement célèbre service d’ordre de la CGT, aujourd’hui, les mêmes marches de solidarité des étudiants et des lycéens sont non seulement accueillies les bras ouverts par des applaudissements et des accolades, mais sont aussi demandées expressément par les syndicats afin que les jeunes et leurs organisations renforcent les blocages et les piquets de grève dans les raffineries, les gares, les dépôts des moyens de transport, etc. ! Et une preuve supplémentaire de cette évolution capitale offre le fait que les syndicats d’étudiants et de lycéens siègent aujourd’hui à l’intersyndicale et participent à ses travaux !....

4. La quatrième différence est liée à l’élargissement de l’horizon programmatique et civilisationnelle des syndicats et, par extension, du mouvement ouvrier. Alors qu’en mai 1968, les syndicats, et notamment la CGT alors dominante, rejetaient toute « sensibilité » féministe et écologiste, qu’ils n’hésitaient d’ailleurs pas à qualifier de...« bourgeoise », il est aujourd’hui tout simplement impensable pour les syndicats français, et plus encore pour la CGT, de s’abstenir s débats et des mobilisations féministes et écologiques ! Et pour preuve, dans quelques semaines, le prochain congrès de la CGT élira très probablement à la tête de la Confédération, pour la première fois, une femme qui plus est se déclare féministe et même écoféministe !

5. La cinquième différence concerne les références politiques et civilisationnelles du mouvement syndical et de l’écrasante majorité des travailleurs et travailleuses mobilisées. Contrairement à ce qui s’est passé en mai 68, il n’y a plus d’abîme séparant aujourd’hui les avant-gardes syndicales de celles de la jeunesse radicalisée, car elles partagent toutes les deux des références et des valeurs anti-autoritaires, démocratiques, anti-bureaucratiques et anti-staliniennes, féministes et écologistes, similaires ou même identiques. L’une des conséquences de cette évolution si prometteuse est que, contrairement à ce qui s’est passé en mai 68, la gauche de toute sensibilité coexiste et coopère sans problème dans les mobilisations et au-delà, avec l’extrême gauche de toute sensibilité, et même avec une partie des anarchistes ! Et bien sûr, ce n’est pas un hasard si les deux confédérations ouvrières les plus lutte de classes et les plus radicales, la CGT et Solidaires, sont à l’avant-garde du mouvement de soutien à la « résistance armée et à la non-armée du peuple ukrainien », du mouvement de solidarité avec les syndicalistes persécutés et emprisonnés en Biélorussie, ainsi qu’avec le mouvement anti-guerre et féministe en Russie !

6. Une sixième différence renvoie à l’actualité la plus brûlante, celle de l’immense mobilisation populaire pour la défense du plus précieux des biens communs, de l’eau, qui a secoué la France le dernier week-end de mars : 25 000 à 30 000 paysans, écolos, écosocialistes, syndicalistes et activistes de gauche, se sont violemment heurtés en pleine nature à 3600 CRS d’autres « forces spéciales », tout simplement parce qu’ils veulent empêcher la construction de « méga-bassins » dans lesquels est stocké l’eau pompée - ou plutôt volée - dans les nappes phréatiques par les grands propriétaires terriens et l’agro-industrie, privant ainsi le reste des agriculteurs et la population de cette eau à un moment où la France souffre de la pire sécheresse de son histoire !

Mais quelle est la grande leçon de cette mobilisation écologique historique, qui sera certainement mieux appréciée dans le futur cauchemardesque - si proche - que nous réserve la catastrophe climatique en cours ? Encore plus que la répression sauvage qui fait que trois des dizaines de manifestants blessés se trouvent aujourd’hui entre la vie et la mort, le grand événement et la grande leçon de cette mobilisation historique, est que nous avons vu marcher, saigner et se battre ensemble contre les forces de répression qui défendent les voleurs d’eau capitalistes, les paysans de la Confédération paysanne, la main dans la main avec les Verts, les syndicalistes de la CGT et de Solidaires, les militants des Insoumis, et ceux du NPA et les anarchistes de la CNT ! C’est là, en pleine nature et au milieu de la plaine de la région Poitou-Charentes, que la si désirée mais aussi si rarement réalisée « alliance des ouvriers avec les paysans » s’est enfin matérialisée !....

7. La septième et dernière différence est que si en mai 68 la classe ouvrière française a fait la plus grande grève générale de tous les temps (8,5 millions de grévistes), tout au moins jusqu’au moment où nous écrivons ces lignes, l’actuelle explosion ouvrière et populaire n’a pas encore conduit à la grève générale reconductible jusqu’à la victoire finale ! Cependant, les messages émanant de la base syndicale, et surtout de l’ensemble des travailleurs et des travailleuses, concordent que la Grève générale reconductible commence à devenir une véritable exigence populaire. En même temps, l’événement majeur des mobilisations de ces derniers jours, à savoir l’entrée fracassante sur le scène politique et sociale de la jeunesse qui manifeste en masse (500 000 jeunes ont manifesté le 23 mars dans toute la France !), et qui occupe et bloque des dizaines et des dizaines de facultés et de lycées dans tout le pays, est en train de confirmer les pires craintes de Macron et de ses amis, tout en donnant une énorme impulsion au mouvement ouvrier et populaire. En d’autres termes, la mayonnaise est en train de prendre, nous rapprochant encore plus de la trans-croissance de mars 2023 vers cette version améliorée et victorieuse de mai 68, dont nous avons toutes et tous tant besoin !...


Traduit du grec


Yorgos Mitralias

Journaliste, Giorgos Mitralias est l’un des fondateurs et animateurs du Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM et de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette. Membre de la Commission pour la vérité sur la dette grecque et initiateur de l’appel de soutien à cette Commission.

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