AVP Dette & Souveraineté alimentaire

Maroc : crise alimentaire et stress hydrique dans le contexte de la crise économique, de la dette et des pressions des institutions financières mondiales

23 mai 2025 par CADTM Belgique , Par Mohamed Hadi


Circular weir, Moulouya, Morocco. Credit : Romain Vidal - CC, https://www.flickr.com/photos/water_alternatives/43477235480

Chaque vendredi pendant plusieurs mois, nous publierons un article qui se trouve dans le nouvel AVP « Dette et souveraineté alimentaire ». Au programme ce vendredi, un article de Mohamed Hadi, journaliste, traducteur, militant et membre-collaborateur d’Attac Maroc.

Pour commander l’AVP, c’est ici.


  1. La crise de l’alimentation, de la terre et de l’eau à la lumière de l’extermination sioniste du peuple palestinien à Gaza
  2. UPOV, main basse sur les semences en Argentine
  3. Pas de transition agroécologique sans abolition de la dette des agriculteurices
  4. La crise alimentaire internationale et les propositions pour en sortir
  5. Éradiquer la faim en 2030 : une chimère ?
  6. Dette extérieure et droit à l’alimentation
  7. Solange Koné : « Il faut lier les cultures agricoles aux besoins de la population »
  8. Agricultrices et souveraineté alimentaire en Côte d’Ivoire
  9. Haïti : Dette et souveraineté alimentaire, l’impossible cohabitation
  10. Madagascar : La lutte pour la souveraineté foncière continue
  11. La nuit tombe sur la souveraineté alimentaire mexicaine
  12. Argentine : le gouvernement d’extrême droite de Javier Milei s’attaque à la souveraineté alimentaire
  13. Les défis de la souveraineté alimentaire en Inde
  14. La Tunisie face à l’impérialisme économique : analyse des enjeux autour de l’eau, l’alimentation et l’agriculture
  15. Liban : Une crise alimentaire sur fond de guerre et d’exploitation capitaliste
  16. Maroc : crise alimentaire et stress hydrique dans le contexte de la crise économique, de la dette et des pressions des institutions financières mondiales
  17. Morgan Ody : « À la Via Campesina, nous voulons des politiques de régulation des marchés qui soutiennent et protègent les productions locales »
  18. Sortir du libre-échange : vers un commerce international axé sur la souveraineté alimentaire
  19. La politique d’exportation dans l’agriculture égyptienne : repenser le dilemme
  20. Roxane Mitralias : « Le secteur agroalimentaire fait partie du noyau dur du capitalisme mondial »
  21. L’accès à la terre : le champ de bataille ?
  22. Belgique : La transition du système alimentaire – Bilan de 10 années de luttes
  23. La Tunisie face à l’impérialisme économique : une analyse des enjeux autour de l’eau, l’alimentation et l’agriculture
  24. [Visuel] Comment la dette impacte la souveraineté alimentaire

Après les années de crise provoquées par la pandémie Covid-19, l’économie marocaine fait toujours face à une situation extrêmement difficile.

 Une dépendance accrue

L’Europe constitue le premier partenaire commercial, financier et économique du Royaume. Elle absorbe presque 60 % des exportations marocaines et fournit le même pourcentage en importations

L’économie marocaine est étroitement liée à la situation de l’espace européen. L’Europe constitue le premier partenaire commercial, financier et économique du Royaume. Elle absorbe presque 60 % des exportations marocaines et fournit le même pourcentage en importations. Elle est la destination d’importants transferts de ressortissantes marocaines à l’étranger et constitue la source de revenus liés au tourisme, d’aide au développement et de crédits, etc. L’économie marocaine est donc très dépendante de l’Union européenne et des crises que cette dernière peut traverser. Nous l’avons vu avec le ralentissement qui frappe actuellement l’Europe – notamment à cause des répercussions de la guerre en Ukraine – qui provoque une baisse de la demande sur les produits étrangers, y compris marocains.

Selon la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.

En 2022, 189 pays en sont membres.

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, le Maroc est aujourd’hui l’un des pays dont l’économie est la plus tournée vers l’extérieur, avec un taux d’ouverture supérieur à 65 % pour la période 2008-2013, soit un taux supérieur à celui de l’Égypte (39,5 %), de l’Inde (36,6 %), de l’Argentine (35,8 %) ou de la Turquie (43,6 %), et avec un niveau d’importations bien plus élevé que celui des exportations.

Les décennies de politiques néolibérales, sous l’égide des Institutions financières internationales (IFI), ont modelé l’économie marocaine et approfondi sa dépendance au marché capitaliste mondial à tous les niveaux, voire la perte de sa souveraineté d’élaboration de ses propres politiques économiques et sociales…

 Une souveraineté alimentaire décadente

Le Maroc vend 8 milliards de dollars de légumes de fruits et d’agrumes (saturés d’eau qui épuisent 80 % de nos ressources en eau qui s’amenuisent année après année) pour acheter 9 milliards de dollars de céréales

Depuis 2022, le Maroc souffre d’une crise d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. , où les taux d’inflation des prix alimentaires de base varient entre 5 et 30 %. De plus, selon la Banque mondiale (janvier 2023), « la baisse des précipitations à un niveau bien inférieur à la moyenne menace le secteur agricole [marocain] de sécheresse pour la sixième année consécutive. À la mi-janvier, le taux de remplissage des barrages était très faible (23,3 %, contre 31,5 % à la mi-janvier 2023), mettant en péril les cultures et la production alimentaire locale [1] ».

Alors que la facture alimentaire du pays a augmenté au cours de l’année 2023 de plus de 3 milliards de dirhams (300 millions d’euros), toutes les denrées alimentaires que le Maroc achète à l’étranger ont connu une augmentation significative, tant en valeur qu’en volume. Selon les statistiques officielles, la facture d’importation d’animaux vivants (c’est-à-dire le troupeau de moutons et de vaches, que le Maroc a fini par faire venir de l’étranger après des décennies d’autosuffisance) a coûté environ 3 milliards de dirhams (300 millions d’euros).

Ainsi, la balance commerciale Balance commerciale
Balance des biens et services
La balance commerciale d’un pays mesure la différence entre ses ventes de marchandises (exportations) et ses achats (importations). Le résultat est le solde commercial (déficitaire ou excédentaire).
du Maroc [2] met en évidence le fait choquant que le pays vend 8 milliards de dollars de légumes de fruits et d’agrumes (saturés d’eau qui épuisent 80 % de nos ressources en eau qui s’amenuisent année après année) pour acheter 9 milliards de dollars de céréales.

Il a été décidé de réduire la superficie cultivée en céréales de 6 millions d’hectares à 1,5 million d’hectares et de les remplacer par des cultures de pastèques, d’avocats et de tomates

Le secteur agricole absorbe, depuis l’indépendance formelle du Maroc [3], une part très importante du soutien sous diverses formes : en infrastructures, barrages, intrants Intrants Éléments entrant dans la production d’un bien. En agriculture, les engrais, pesticides, herbicides sont des intrants destinés à améliorer la production. Pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de la dette, les meilleurs intrants sont réservés aux cultures d’exportation, au détriment des cultures vivrières essentielles pour les populations. et matériels en plus de soutien financier et exonération fiscale, etc. À cela s’ajoute le maintien de bas salaires dans le secteur et des conditions de travail pénibles.

Tout cela est le fruit amer d’une politique consciente au profit des grands investisseurs agroalimentaires privés locaux et étrangers. C’est le résultat de la politique néolibérale dans l’agriculture dictée par les IFI dites Plan Maroc vert (2008-2018) [4] et maintenant appelée Génération verte (2020-2023) [5]. Une politique selon laquelle, parmi d’autres choix, il a été décidé de réduire la superficie cultivée en céréales de 6 millions d’hectares à 1,5 million d’hectares et de les remplacer par des cultures de pastèques, d’avocats et de tomates… et voilà que le Maroc, qui était principalement un pays exportateur de céréales jusqu’à la fin des années 1960, est devenu très dépendant du marché international.

 Une crise aigüe de l’eau

Alors que les besoins en eau des cultures devraient augmenter de 8 à 27 %, les rendements des cultures pluviales, en particulier les céréales et légumes, pourraient baisser de 5 à 30 %

Une étude comparative des pays du Maghreb met en évidence la vulnérabilité particulière du Maroc face au changement climatique. L’augmentation des températures et ses conséquences sur la hausse de l’évapotranspiration, combinée à la baisse des précipitations, vont accroître la pression sur les ressources en eau, alors que dans certaines zones, les bilans des nappes sont déjà déficitaires. [6]. Un réchauffement de 2 °C par rapport à la période 1980-2010, entrainerait une baisse des débits de 30 % à l’horizon 2050 et une hausse de la fréquence des jours de sécheresse de 50 % d’ici la fin du siècle.

L’importance de l’agriculture pluviale (95 % de la superficie agricole utile totale) et des prélèvements d’eau à destination des activités agricoles (87 % des prélèvements totaux) sont déterminants pour l’évolution de la productivité. Alors que les besoins en eau des cultures devraient augmenter de 8 à 27 %, les rendements des cultures pluviales, en particulier les céréales et légumes, pourraient baisser de 5 à 30 % selon une étude de la FAO entre autres. La vulnérabilité prend aussi en compte l’importance économique du secteur agricole au Maroc, tant en termes de PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
(17 % du PIB) que d’emploi (près de 45 % de l’emploi) [7].

 Surendettement et cure néolibérale

Le Maroc est aujourd’hui l’un des pays les plus lourdement endettés

Le Maroc est aujourd’hui l’un des pays les plus lourdement endettés, le troisième dans le monde arabe, après l’Égypte et l’Algérie en termes de dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure. Il est devenu incapable de se lancer dans un programme sans emprunter à l’étranger. En échange de ces prêts, les IFI recommandent notamment au pays une refonte en profondeur de la caisse de compensation aboutissant à son élimination, menaçant gravement les subventions des denrées alimentaires de base dont une grande majorité de la population dépend.

Pendant ce temps, le pouvoir en place continue de poursuivre les recommandations néfastes de la BM & FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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qui ont conduit le Maroc dans une détérioration des conditions de vie et de travail d’une écrasante majorité de la population. Selon ces institutions, le Maroc doit, pour sortir de l’impasse, poursuivre et approfondir les mêmes politiques mises en œuvre durant les années de programme d’ajustement structurel et d’ouverture sur le marché mondial. Encore plus de privatisations et d’orientation vers l’export, de baisse des dépenses publiques, de prélèvements d’impôts sur le dos des classes laborieuses, etc.

Les infrastructures à caractère social, telles que les écoles et les hôpitaux, ainsi que les services qu’elles fournissent, se sont détériorées

L’austérité budgétaire imposée a des graves conséquences. Les infrastructures à caractère social, telles que les écoles et les hôpitaux, ainsi que les services qu’elles fournissent, se sont détériorées. De même pour les autres infrastructures telles que les routes, les réseaux d’eau et d’électricité… L’endettement des ménages, notamment pauvres, s’est accentué et le rythme de l’émigration a augmenté parmi les jeunes, qui cherchent à échapper à l’enfer du chômage de masse. Les masses populaires ont été plus particulièrement touchées par la hausse des prix et le coût élevé de la vie.

C’est un résultat amer et catastrophique pour notre peuple, car le sous-développement s’est aggravé et son classement s’est détérioré vis-à-vis des indicateurs de développement humain (niveau d’éducation, santé et revenu par habitant), parfois dépassés par des pays en situation de guerre et d’instabilité. La politique d’endettement a intensifié la dépendance vis-à-vis des pays impérialistes, aggravant la perte de souveraineté politique, économique, financière, alimentaire, environnementale et culturelle du Maroc.

 Sortir du joug de la dépendance et du sous-développement

La dépendance ne produit pas le développement. Au contraire, elle l’entrave

Le pays est confronté à un choix historique : maintenir sa dépendance et continuer à servir les intérêts des sociétés multinationales et des pays impérialistes ou briser le cercle vicieux de l’endettement et de libre échange qui entrave son développement. Le pays doit trouver une voie autonome. Pour ce faire, il faut mettre fin au système du despotisme politique, à la corruption, ériger un État de droit et de justice sociale, mettre en place une politique favorisant le développement industriel du pays, des structures adéquates d’agriculture, etc. Il faut instaurer des politiques protégeant l’humain et la nature, et favoriser la bonne gestion des ressources naturelles, leur exploitation et leur transformation… tous cela au profit de la population laborieuse.

Ces conditions, une fois réunies et mises en pratique par une autorité populaire au service des classes populaires, pourront sortir le pays du sous-développement et activer son développement économique qui, à son tour, dégagera les ressources nécessaires pour implanter un système de politiques sociales cohérentes et efficaces afin de répondre aux besoins de bien-être de la population, en général.

Pour avancer vers la souveraineté alimentaire, il faut :

  • Mettre l’agroécologie au cœur des décisions politiques des gouvernements. L’agroécologie est une alternative au modèle néolibéral productiviste. Elle garantit les droits collectifs de la paysannerie, protège la biodiversité, renforce les systèmes alimentaires locaux, et valorise le travail des femmes qui est littéralement vital.
  • La mise en œuvre d’une réforme agraire populaire et globale, pour mettre fin à l’accaparement de l’eau, des semences et des terres par les sociétés transnationales, et pour garantir aux petits producteurs et petites productrices des droits équitables sur les ressources productives.
  • Une gouvernance alimentaire basée sur les intérêts des peuples et non sur des entreprises transnationales. Aux niveaux mondial, régional, national et local, il faut mettre un terme à la mainmise des multinationales sur la gouvernance alimentaire et placer les intérêts des populations au centre. Les petits producteurs et les petites productrices doivent être reconnues comme ayant un rôle clé à jouer dans tous les organes de gouvernance alimentaire ;
  • Mettre fin au mécanisme infernal de la dette publique illégitime qui constitue l’un des obstacles essentiels à la satisfaction des besoins humains fondamentaux, parmi lesquels l’accès à une alimentation décente. La satisfaction des besoins humains fondamentaux doit primer sur toute autre considération, géopolitique ou financière. Sur un plan moral, les droits des créanciers, rentiers ou spéculateurs ne font pas le poids par rapport aux droits fondamentaux de huit milliards de citoyennes, piétinées par ce mécanisme implacable que représente la dette [8].

Par Mohamed Hadi

Journaliste et traducteur/militant et membre-collaborateur d’Attac Maroc