3 avril 2025 par Romaric Godin

Xi Jinping | Photo : UN Geneva, Flickr, CC, https://www.flickr.com/photos/unisgeneva/32270494731
Après avoir longtemps refusé une telle option, le gouvernement chinois semble désormais décidé à soutenir la consommation pour tenir ses objectifs de croissance. Mais cette volte-face est délicate et ne va pas sans difficultés.
En octobre 2021, le président chinois Xi Jinping développait, dans un texte publié dans un magazine théorique du Parti communiste chinois, Qiushi (« recherche de la vérité »), sa vision de la « prospérité commune », un concept clé de sa vision pour l’avenir du pays. Il y fustigeait avec violence le modèle occidental du « welfare state Welfare State La terminologie Welfare State remonte à 1942. Il s’agit d’un jeu de mot qui opposait le Welfare State au Warfare State (état de guerre). Sir William Beveridge écrira deux rapports pour le gouvernement conservateur, dont le dernier, publié en 1944, est intitulé : Le plein emploi dans une société de liberté. Il y reprend des idées de l’économiste John Maynard Keynes pour lutter contre la pauvreté, le chômage, etc. Dans l’immédiat après-guerre, avec la montée des Travaillistes, l’expression Welfare State s’applique à un ensemble de mesures économiques (nationalisations, planification indicative) et à un ensemble de réformes sociales. Au cours des années 1950, l’acceptation de ce terme se réduira aux aspects plus strictement sociaux. Le terme anglais Welfare State est actuellement traduit en français par Etat-providence, ce qui laisse entendre que les droits sociaux « tombent du ciel » sur des citoyens « passifs » et « déresponsabilisés ». Il ne faut pas confondre l’acceptation britannique et européenne du Welfare State avec celle, américaine, qui fait référence à l’assistance sociale. » ou de « l’État social », qu’il résumait à un « piège » protégeant des « paresseux ».
Quatre ans et demi plus tard, le ton a bien changé. Lors de la réunion annuelle des « deux sessions » qui déterminent les orientations de la politique chinoise de ce mois de mars 2025, une stratégie en trente points a été présentée pour « améliorer l’environnement de la consommation ». Ce plan assume désormais le basculement attendu depuis si longtemps par les économistes occidentaux de la République populaire dans une économie centrée autour de la consommation des ménages. Et, dans ce cadre, le développement des aides sociales et de la société des loisirs semble dorénavant devenir un levier acceptable.
Illustration 1Agrandir l’image : Illustration 1
Le président chinois Xi Jinping, à gauche, et le premier ministre Li Qiang se préparent à partir après la session de clôture de l’Assemblée populaire nationale, à Pékin, le 11 mars 2025. © Photo Greg Baker / AFP
Le plan prévoit ainsi de généraliser les aides sociales accordées aux nouveaux parents. La Chine a vu son indice de fécondité chuter jusqu’à une moyenne d’un enfant par femme. Dans les zones les plus riches du pays, comme Shanghai, cet indice peut descendre à 0,6. Depuis 2023, la population chinoise a commencé à baisser et, selon les projections, elle pourrait être divisée par deux d’ici à 2100. Pour Pékin, cette situation est préoccupante parce qu’elle pèse sur la consommation et les perspectives de la demande intérieure.
Plusieurs gouvernements locaux ont déjà engagé des mesures de soutien financier aux jeunes parents. Le plus avancé d’entre eux est celui de la ville de Hohot, en Mongolie intérieure, qui offre 10 000 yuans (environ 1 278 euros) pour le premier enfant et jusqu’à 100 000 yuans (environ 12 788 euros) pour le troisième. Cette dernière aide représente deux fois le revenu moyen annuel des habitants de la ville. On ignore quelle forme prendra l’aide du gouvernement central, mais la décision de généraliser un dispositif jusqu’ici laissé à la discrétion des pouvoirs locaux est, en soi, un changement majeur d’approche. D’autant que le plan entend également « réduire le coût » de la prise en charge quotidienne des enfants en bas âge, en mettant à disposition plus de places dans l’équivalent des crèches et des écoles maternelles françaises.
En parallèle, le plan gouvernemental entend faciliter la prise en charge des personnes âgées, mais veut aussi relever le salaire minimum et renforcer l’application de la loi sur les congés payés, souvent ignorée dans le pays. Car Pékin souhaite dorénavant que les loisirs des Chinois deviennent une source de croissance. Le plan insiste lourdement sur la nécessité de développer le tourisme intérieur, les jeux en ligne, le sport et les industries de la culture. On est désormais bien loin de la crainte d’encourager « la paresse » que Xi Jinping mettait en avant au début de la décennie.
L’autre point fort de ce plan, c’est la volonté affichée du gouvernement chinois de défendre une « hausse raisonnable des revenus des travailleurs ». Un tournant clair, alors que la compétitivité-coût a longtemps été – et est encore – un pilier de la stratégie économique chinoise. Selon l’Organisation internationale du travail, la part des salaires dans le PIB
PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
chinois est, en 2024, de 52 %, c’est-à-dire proche de la moyenne mondiale (52,3 %), mais nettement en dessous de celle des pays à hauts revenus (55,4 %) et des États du G7
G7
Groupe informel réunissant : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing.
(57,7 %). Cette fragilité a souvent été mise en avant pour expliquer la faiblesse de la demande intérieure chinoise et le besoin d’encourager la consommation des ménages.
Depuis septembre 2024, Pékin avait déjà modifié sa stratégie pour tenter de relancer sa croissance, en particulier par des mesures monétaires. Il s’agissait, notamment, de redresser le marché immobilier, plombé depuis l’automne 2021 par une crise profonde, et de soutenir les marchés financiers. Ces deux objectifs ont été répétés dans le plan du mois de mars. Il est vrai que les Chinois dépendent lourdement de ces deux marchés pour leurs vieux jours en l’absence de mécanisme suffisant d’assurance-retraite. En moyenne, la pension d’un retraité urbain est de 37 783 yuans (environ 4 883 euros) par an. Pour survivre, il faut investir dans des produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). et, souvent, acheter son logement. Et lorsque ces deux marchés sont en crise, il faut compléter par d’autres formes d’épargne.
En janvier, des mesures de soutien direct de la consommation avaient été prises. Le gouvernement finançait ainsi une réduction de 15 à 20 % du prix de certains appareils électriques comme les cuiseurs à riz, les fours à micro-ondes ou les climatiseurs, en cas de remise des anciens appareils. L’opération doit coûter pas moins de 81 milliards de yuans (environ 10 milliards d’euros), mais elle restait limitée et « défensive » : il s’agissait de soutenir un rebond forcément ponctuel de certaines ventes.
Le PIB chinois pourrait augmenter de 4,8 % cette année, soit 0,1 point de plus que la précédente estimation
Mais, désormais, les autorités chinoises semblent vouloir aller au-delà de cette posture « défensive » visant à stopper les crises financière et immobilière. L’heure est bel et bien à un changement de pied de l’économie chinoise. Le premier ministre Li Qiang avait, déjà, fin février, donné le ton dans un discours où il annonçait que la consommation devenait « prioritaire ». Ce changement s’est effectué sous les applaudissements des économistes proches du régime, qui évoquent un mouvement équivalent à celui des réformes de la fin des années 1970 lancées par Ding Xiaoping.
On n’en est pas encore là. Le mouvement s’explique en partie par les limites du mode de gouvernance actuel des politiques sociales, gérées par les pouvoirs locaux. Ces derniers ont en effet perdu une grande partie de leurs revenus avec la crise immobilière qui pèse sur les recettes fiscales. Ils ont dû recourir à la dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, mais leur solvabilité est désormais en question. Pékin se devait donc de reprendre le flambeau. Mais l’essentiel est sans doute ailleurs. Si les pouvoirs locaux sont en difficulté, c’est surtout parce que la croissance reste extrêmement faible.
Certes, en apparence, tout reste sous contrôle. La Chine a rempli son objectif de 5 % de croissance pour 2024 et le début de l’année a agréablement surpris les observateurs. Sur les deux mois de janvier et de février (pris traditionnellement ensemble pour lisser les effets des décalages des vacances du Nouvel An lunaire), les ventes au détail ont augmenté de 4 % sur un an, soit une légère amélioration par rapport à la hausse de 3,7 % de décembre. En parallèle, la croissance de la production industrielle a moins ralenti que prévu, avec une hausse annuelle de 5,9 % sur les deux premiers mois de l’année, contre 6,2 % en décembre.
Dans la foulée, l’Organisation de coopération et de développement économiques
OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
Créée en 1960 et basée au Château de la Muette à Paris, l’OCDE regroupait en 2002 les quinze membres de l’Union européenne auxquels s’ajoutent la Suisse, la Norvège, l’Islande ; en Amérique du Nord, les USA et le Canada ; en Asie-Pacifique, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande. La Turquie est le seul PED à en faire partie depuis le début pour des raisons géostratégiques. Entre 1994 et 1996, deux autres pays du Tiers Monde ont fait leur entrée dans l’OCDE : le Mexique qui forme l’ALENA avec ses deux voisins du Nord ; la Corée du Sud. Depuis 1995 et 2000, se sont ajoutés quatre pays de l’ancien bloc soviétique : la République tchèque, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie. Puis d’autres adhésions se sont produites : en 2010, le Chili, l’Estonie, Israël et la Slovénie, en 2016 la Lettonie, en 2018 la Lituanie et, en 2020, la Colombie est devenue le trente-septième membre.
Site : www.oecd.org
(OCDE) et la plupart des grandes banques occidentales ont relevé leurs prévisions de croissance pour 2025 pour se rapprocher de l’objectif fixé par Pékin de 5 %. Pour l’organisation basée à Paris, le PIB chinois pourrait augmenter de 4,8 % cette année, soit 0,1 point de plus que la précédente estimation. Mais cette belle histoire cache une réalité beaucoup plus terne.
Le 9 mars, une sombre réalité s’est ainsi rappelée au bon souvenir des économistes. L’indice des prix à la consommation chinois pour les deux premiers mois de l’année a reculé de 0,1 % sur un an, confirmant que les pressions déflationnistes restaient plus que jamais d’actualité. Du jamais-vu depuis un an. Deux secteurs ont été particulièrement touchés : celui des services (− 0,4 %) et celui de l’alimentation (− 3,3 %).
Cela n’a, en réalité, rien d’étonnant. Dans les faits, la hausse des ventes au détail était moins forte que ce qu’attendait le consensus des économistes. Et, surtout, elle dépend largement des réductions subventionnées. Mais pour beaucoup de biens et de services, la consommation est si faible qu’elle favorise une guerre des prix féroce qui fragilise les entreprises et incite, dans certains cas, les consommateurs à attendre de nouvelles baisses de prix.
Cette réalité est particulièrement forte dans le secteur de la restauration. Dans les grandes villes, un dixième des restaurants ferme chaque mois, selon le Japan Times, qui estime qu’à Pékin, la durée de vie d’un établissement ne dépasse pas un an en moyenne. Dans le reste de la Chine, la durée de vie moyenne des restaurants est de 500 jours. La situation se comprend à la fois par une demande insuffisante, mais aussi par une offre trop abondante, tant en biens qu’en services. Et les deux phénomènes sont étroitement liés.
Un acteur du secteur déclare ainsi au Japan Times que la guerre des prix s’explique par l’arrivée de travailleurs licenciés de l’immobilier, de la construction, de la finance et de l’industrie qui sont venus tenter leur chance dans la restauration. L’abondance d’établissements a alors rencontré des consommateurs dont les revenus étaient sous pression en raison de la crise immobilière et financière. Ce que les chiffres de l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. du début de l’année viennent nous apprendre, c’est que cette situation ne s’améliore pas dans le secteur des services.
Si la croissance tient donc les objectifs fixés par le gouvernement, c’est en grande partie parce qu’elle est directement réalisée par le gouvernement lui-même. C’est notamment le cas dans le domaine de la technologie, où les investissements sont massifs, mais aussi dans le reste de l’industrie, où la surproduction reste la règle. Le PIB en profite, mais la conséquence en est une faible rentabilité et une baisse des prix. En janvier-février, les prix à la production ont ainsi baissé de 2,2 % sur un an. Le cas le plus connu est bien sûr celui des véhicules électriques, dont le surplus est exporté dans le reste du monde à des prix imbattables.
PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat et en dollars constants de la Chine et des États-Unis. © Banque Mondiale
Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.
En 2022, 189 pays en sont membres.
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Une telle situation ne peut guère durer. D’autant moins que le contexte de l’immobilier demeure très déprimé. Malgré les actions
Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
prises depuis le mois de septembre 2024 par le gouvernement chinois, la conjoncture dans ce domaine demeure préoccupante. Sur les deux premiers mois de l’année, l’investissement immobilier a reculé de 9,8 % sur un an. C’est certes un peu moins rapide qu’en décembre, mais, depuis quatre ans, les « pics » de la crise ont fréquemment été annoncés avant que ne surviennent de nouvelles aggravations. La situation des développeurs est souvent critique, faute de liquidités
Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
. Un des principaux acteurs de ce secteur, Sunac, a ainsi dû relancer récemment une deuxième restructuration de sa dette alors qu’il n’était pas en mesure de satisfaire les conditions de la première. Dans ces conditions, toute reprise ne peut être que très lente.
Pour beaucoup d’observateurs, la relance de la consommation annoncée à la mi-mars apparaît comme un moyen de contrer les effets de la politique douanière des États-Unis de Donald Trump et la pression que cette dernière exercera sur les exportations chinoises. Bien sûr, cette politique est un sujet important à Pékin. Mais l’enjeu de ce qui a été annoncé lors de ces « deux sessions » de 2025 dépasse cette simple stratégie conjoncturelle.
Depuis 2016, la Chine est de loin la première économie du monde en termes de parité de pouvoir d’achat
En fait, que Donald Trump le veuille ou non, la Chine est souvent incontournable dans la production industrielle mondiale. Pékin a les moyens de contourner les barrières fixées par Washington, que ce soit en délocalisant une partie de la production dans un pays tiers ou en exacerbant sa guerre des prix. Le vrai problème que posent les États-Unis à la Chine, ce sont les pressions exercées sur ses fournitures de produits technologiques qui pourraient freiner son développement dans ce domaine qui est crucial pour Pékin.
Mais ces pressions ne sont pas nouvelles. L’administration Biden avait, en 2023 et 2024, fait pression sur le gouvernement néerlandais pour stopper les livraisons de machines de la société ASML, clé pour les semi-conducteurs de dernière génération. Récemment, l’administration Trump a fait pression sur la Malaisie pour que le pays cesse d’être un lieu de transit des puces Nvidia, vitales pour le développement de l’intelligence artificielle (IA), vers la Chine, malgré les sanctions états-uniennes. Mais là encore, la Chine a montré qu’elle avait les capacités de faire face : le logiciel d’IA DeepSeek réalisé avec des puces moins performantes est venu le rappeler.
Le basculement vers une politique centrée sur la consommation répond, en réalité, à une évolution plus profonde de l’économie chinoise. Cette dernière, rappelons-le, est un des cas les plus extraordinaires de développement de l’histoire du capitalisme. En un quart de siècle, le pays est passé du rang de nain économique à celui de géant. Il est, depuis 2016, et désormais de loin, la première économie du monde en termes de parité de pouvoir d’achat, c’est-à-dire en lissant les différences de niveau de vie.
Cette performance a été réalisée autour de l’industrie. La Chine est devenue, chacun le sait, l’atelier du monde. 27 % de la production manufacturière mondiale est réalisée en République populaire, soit davantage qu’en Europe (22 %), en Amérique du Nord (19 %) et dans le reste de l’Asie (23 %). Une telle croissance n’a été acquise que par une pression continuelle sur les salaires qui se traduit encore dans la faible part de ces derniers dans le PIB.
Mais une telle méthode a des limites. À mesure que le pays se développe, il est de plus en plus difficile de maintenir des industries à forte intensité de main-d’œuvre qui reposent sur des salaires très bas. Déjà, une partie de la production la moins rentable a quitté la Chine pour des pays comme le Vietnam, l’Indonésie ou le Cambodge, et souvent à l’initiative des entreprises chinoises elles-mêmes. L’outil productif monte certes en gamme, mais ce phénomène se fait avec des gains de productivité qui réduisent naturellement l’emploi industriel. En théorie, ces gains de productivité permettent de réinvestir dans de nouvelles montées en gamme pour créer de nouveaux emplois. Mais comme ces nouveaux secteurs sont eux-mêmes plus productifs, l’industrie ne peut plus absorber les pertes d’emplois.
Part de l’industrie manufacturière dans le PIB chinois depuis 2004. © Banque Mondiale
Ce phénomène est bien connu en Occident : il est à l’œuvre depuis les années 1970. Les pays occidentaux se sont progressivement spécialisés dans les franges les plus productives de l’industrie et ont donc mécaniquement détruit plus d’emplois industriels qu’ils n’en ont créés. Il a fallu, dès lors, développer le secteur tertiaire en général, ce qui a conduit à une baisse globale des gains de productivité et de la croissance.
La Chine a longtemps voulu échapper à un tel destin, alors que son niveau de développement, quoique rapide, restait encore très éloigné de celui des pays occidentaux. En 2023, le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat et en dollars constants de la Chine ne représente ainsi que 29,7 % de celui des États-Unis. La priorité pour Pékin a donc été longtemps de maintenir une industrie forte capable de générer des gains de productivité notables. Pour cela, l’État est intervenu massivement. D’abord par des investissements lourds dans les infrastructures dans les années 2010, puis par des investissements dans les technologies avancées. En 2015, Xi Jinping lance le très ambitieux plan « Made in China 2025 » afin de s’imposer dans ce domaine.
Pour maintenir sa croissance industrielle, la Chine n’a pas pu se contenter de simples investissements publics. Elle a aussi maintenu la pression sur les salaires, qui lui donnait deux avantages : des prix de production faibles et une demande intérieure réduite qui assurait une surproduction interne renforçant encore la faiblesse des prix de vente. De cette façon, la Chine a pu s’imposer sur de nouveaux marchés, dominant le marché des panneaux solaires, des éoliennes et des véhicules électriques, tout en perçant dans d’autres technologies de pointe comme l’IA.
Mais cette croissance sous stéroïdes a un coût. La rentabilité industrielle chinoise se dégrade (sur les deux premiers mois de l’année, les profits industriels ont reculé de 0,3 % sur un an et la baisse a pu atteindre 30 % au cours de l’année 2024) et les gains de productivité libèrent des emplois qui ne peuvent plus être absorbés par l’industrie. De 2015 à 2021, la bulle immobilière a pu compenser ce phénomène, mais avec la faillite du développeur Evergrande en 2021, la croissance chinoise a encaissé un rude coup. La surproduction industrielle, la faiblesse des salaires et les difficultés financières ont conduit à la logique de déflation actuelle.
Une grande partie de la jeune population active ne peut plus être absorbée par le marché du travail. En février 2025, selon les chiffres officiels, 16,9 % des jeunes de moins de 25 ans sont au chômage et le taux de chômage global, lui, évolue depuis 2017 entre 5 et 6 % (5,4 % en février), contre environ 4 % en moyenne auparavant.
Ce que le gouvernement chinois doit désormais reconnaître, c’est l’impasse de cette fuite en avant industrielle. Le Financial Times a résumé ce phénomène de cette manière : « La Chine souffre à son tour de son propre “choc chinois”. » Autrement dit, la République populaire connaît ce qu’elle a fait subir aux économies occidentales durant les années 1990 et 2000 : une montée en gamme sous le coup de la concurrence dans le domaine de l’industrie bas de gamme qui conduit à réduire la part de l’industrie dans l’emploi et dans la richesse nationale. Mais avec un élément supplémentaire qui est la modération salariale.
Désormais, une politique centrée sur les investissements industriels semble intenable. Le gouvernement chinois a fini par s’en convaincre très progressivement depuis la fin de l’année 2024 et met donc en place les moyens d’un soutien fort à la demande des ménages. Pour les économistes qui ont longtemps défendu cette politique, comme Michael Pettis, c’est la seule solution pour le pays. Dans un entretien au quotidien de Hong Kong South China Morning Post, il explique que le nouveau modèle économique chinois doit s’aligner sur celui des pays occidentaux : se concentrer sur l’industrie la plus intensive en capital et développer le secteur des services. « Si les salaires augmentent au même rythme que la productivité [ce qui n’est pas le cas en Chine aujourd’hui – ndlr], la hausse de la productivité signifie juste qu’il y a moins d’employés dans l’industrie, mais que, puisque leurs revenus augmentent, ils dépenseront davantage dans les services que dans les biens industriels qui deviendront meilleur marché », explique-t-il.
Cependant, les choses ne sont pas si simples, comme le montre le destin des pays occidentaux. Michael Pettis raisonne comme si les économies et les sociétés occidentales se portaient à merveille. Mais la tertiarisation de l’économie conduit à un recul global des gains de productivité qui fait pression sur les salaires dans les services. Il faut alors soutenir la demande intérieure par la dette, publique ou privée. Mais le niveau de croissance est logiquement plus faible et le niveau de vie augmente également plus faiblement. En Occident, cette situation a conduit aux désordres politiques actuels. En Chine, compte tenu du niveau de développement et des promesses du régime, on ne peut que douter qu’une telle option soit une solution miracle. Mais le problème est qu’il n’y en a pas d’autre.
La réponse du régime chinois est celle, comme souvent, de la prudence. D’où l’expression de « hausse raisonnable » des salaires afin de ne pas peser sur la compétitivité de l’industrie. Pékin semble vouloir tout et son contraire, mais il sera impossible de maintenir un large secteur industriel avec des salaires plus élevés, comme il sera impossible de soutenir la demande des ménages sans salaires plus élevés. La dure réalité capitaliste s’impose donc au Parti communiste chinois, qui ne pourra pas biaiser infiniment. Sa croissance est vouée à un ralentissement qui rendra ses objectifs difficilement atteignables. Inévitablement, comme toujours, la diversion nationaliste semble alors une option des plus sérieuses.
Source :Mediapart
Journaliste à Mediapart. Ancien rédacteur en chef adjoint au quotidien financier français La tribune.fr
Romaric Godin suit les effets de la crise en Europe sous ses aspects économiques, monétaires et politiques.
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