Pour une transition écosocialiste en rupture avec le capitalisme : arguments et propositions

22 avril par Claude Calame


« By @mamago93 ’Seamos realistas y pidamos lo imposible #anticapitalist #antifascist #feminist #ecologist #ecosocialism #revolutionary #revolution’ via @PhotoRepost_app » by Pedro Fanega is licensed with CC BY 2.0. To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/

Destinées à atteindre une baisse d’au moins 40 % des gaz à effet de serre pour 2030 par rapport à 1990, les 149 propositions diffusées par la Convention citoyenne pour le climat en juin dernier s’inscrivent à l’évidence dans une perspective entièrement réformiste. Néanmoins, Emmanuel Macron, au lendemain d’élections municipales favorables aux écologistes, en a d’emblée rejeté trois.
- la limitation de la vitesse sur les autoroutes à 110 km/h (que pouvait-on attendre d’autre de la part du Ministre de l’économie sous Hollande qui s’est empressé de mettre le bus en concurrence avec le train ?)
- une taxe de 4 % sur les dividendes (ce refus s’inscrit dans la lignée de la suppression de l’ISF par le président fraîchement élu, en accord avec le Medef)
- l’inscription de l’écologie dans le préambule de la Constitution (une préoccupation à l’évidence contraire aux principes d’un néolibéralisme présidentiel qui ne rêve que de marchandiser la « nature » elle-même, dans la perspective des profits à en tirer)

 1. Crise sanitaire, crise environnementale et droits sociaux

Sans doute n’est-ce pas un hasard : les trois mesures rejetées par le président sont les seules qui pourraient amener à remettre en cause le système économique et financier, avec l’idéologie néolibérale qui le sous-tend, à l’origine de la « crise » climatique. De ce point de vue, les propositions réformistes de la Convention semblent plutôt dérisoires face aux enjeux à la fois sociaux et environnementaux à nouveau révélés par les conséquences économiques et sociales de confinement contraint, qui a immédiatement précédé leur publication. Car, au-delà de la crise écologique, les effets de la crise sanitaire provoquée par une épidémie devenue pandémie se sont fait sentir avant tout dans les pays les plus intégrés au processus de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
économico-financière engagé dès la fin des années 1980. La crise a frappé en particulier les grands pays les plus marqués par les inégalités sociales tout en étant les acteurs les plus intégrés d’une globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
répondant aux impératifs du capitalisme néolibéral : États-Unis, Brésil, Pérou, Russie, Inde, Émirats arabes unis, et, en Europe, les pays du sud de l’UE et le Royaume-Uni davantage que ceux du Nord.

Quelles réponses imaginer ? L’écosocialisme peut nous aider à les formuler.

À vrai dire, avec le blocage partiel d’une économie fondée sur la croissance par le productivisme et sur le profit financier par l’exploitation du travail et des ressources « naturelles », la crise sanitaire n’a fait qu’accélérer et approfondir la crise en cours d’un système économique et social soumis aux seules « lois » du marché. Cette crise récurrente est inhérente au capitalisme désormais globalisé et à l’idéologie néolibérale qui le soutient.

Du point de vue économique, les rapports de domination établis par le capitalisme autant sur les communautés humaines que sur leur environnement s’appuient sur le pouvoir des grandes entreprises multinationales qui, par l’intermédiaire de traités de « libre-échange », bénéficient de tribunaux arbitraux privés ; elles disposent par conséquent d’une « justice » parallèle qui leur permet de s’opposer aux États et leurs législations sociales et environnementales, garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). par des pouvoirs politiques plus ou moins démocratiquement élus. Du point de vue financier, et par conséquent des investissements dans l’économie, le capitalisme s’appuie à l’évidence sur le pouvoir des banques privées, y compris la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
 ; par agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. interposées, les banques parviennent à imposer aux pays endettés et aux pouvoirs politiques des plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
et des plans d’austérité impliquant la privatisation des services publics et la suppression des services de base offerts à la population par un État plus ou moins social. Cela sur le fondement idéologique diffus d’une liberté individuelle qui se développe au détriment de celle des plus faibles et d’un épanouissement du « self » en concurrence compétitive avec ou plutôt contre les autres, sur fond de performance et de satisfaction personnelle.

À cet égard, l’épidémie devenue pandémie globalisée a révélé la fragilité, mais aussi le rôle essentiel joué par un certain nombre de services de base :

  • le système sanitaire, avec le rôle joué non seulement par les médecins, mais l’ensemble des équipes de soignantes et soignants confrontés à des infrastructures souvent insuffisantes (dans les pays d’Europe le nombre de lits disponibles en soins d’urgence a été en moyenne réduit de moitié depuis les années 1990) ;
  • le système de la production, de la distribution et de la vente des aliments, avec les risques encourus autant par les ouvrières et ouvriers agricoles que par les vendeuses et vendeurs dans les grands magasins ;
  • le système de l’éducation avec les difficultés pédagogiques et techniques d’un téléenseignement auxquelles ont été confrontés non seulement les enseignantes et enseignants, mais aussi les parents, particulièrement les mères, sinon les élèves eux-mêmes, surtout dans les milieux les plus défavorisés ;
  • le système du logement avec la difficulté à introduire la distance sociale non seulement dans les appartements exigus des grands ensembles des banlieues, mais aussi dans les camps de réfugiées et réfugiés (en particulier en Grèce), dans les campements improvisés de migrantes et migrants, dans les bidonvilles, sinon pour les nombreux sans-abri.

Il s’avère que l’alimentation, les soins médicaux, la formation et le logement correspondent aux droits sociaux de tout individu tels qu’ils sont inscrits dans les articles 25 et 26 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Et l’article 23.1 de stipuler : « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage ». Rappelons que les premières victimes de la crise économique accentuée par la crise sanitaire du Covid-19 ont été les « sans-papiers » (en fait les personnes sans permis de résidence) : immigrés, migrants, réfugiés sont contraints d’accepter des emplois précaires sans pouvoir prétendre aux indemnités de chômage, un chômage invisible qui touche particulièrement les femmes. Dans la conjoncture géopolitique de l’immédiat après-guerre marqué une fois encore en Europe par les pires des génocides jamais connus par l’humanité, les droits sociaux ont été identifiés comme besoins de base de tout être humain pour une vie digne, à satisfaire dans un environnement qui en fournit les ressources matérielles.

 2.Industrialisation, croissance, mondialisation

Or, dès le début de l’industrialisation, en Europe occidentale, la production technique des moyens propres à satisfaire ces besoins de base a été soumise aux règles de l’accumulation du capital. D’une part, a été introduite une nouvelle notion du travail ; il correspond désormais à la fabrication manufacturière de produits transformés en marchandises, source d’une plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
que s’accaparent l’entreprise capitaliste et son patron pour la redistribuer en partie à ses propriétaires et actionnaires. D’autre part, le milieu qui assure la survie des êtres humains a été objectivé en une « nature » désormais considérée comme un ensemble de ressources, des ressources naturelles à exploiter pour un profit financier de même qu’est exploité le travail des salariés. Dans sa version néolibérale, la gestion capitaliste de l’entreprise est allée jusqu’à réduire les travailleurs salariés eux-mêmes à l’état de « ressources humaines ». La production de biens propres à satisfaire les besoins de base est ainsi soumise au marché : la valeur d’échange prévaut sur la valeur d’usage des produits manufacturés, grâce au travail de salariées et salariés.

Dès le milieu du siècle dernier, essentiellement sous l’impulsion des États-Unis, l’accaparement capitaliste de la force de travail et des ressources environnementales s’est accentué par deux mouvements conjoints.


Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise

D’un côté, les progrès dans la satisfaction de besoins de base ont été appréciés, de manière exclusive, en termes de croissance économico-financière ; la valeur des grandes entreprises n’est désormais mesurée que dans les termes de leur cotation boursière et le développement d’un pays l’est en termes purement quantitatifs de « produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
 ». L’impératif de la croissance fondée sur productivisme et profit capitaliste s’est traduit par la création de besoins nouveaux, par l’incitation notamment par la publicité à la consommation et à la surconsommation et, du point de vue idéologique, par les impératifs de la concurrence (« libre et non faussée ») et de la compétitivité. Par ailleurs, combinée du côté des États avec l’obsession de l’augmentation du PIB, la focalisation sur la croissance du taux de profit a eu en particulier pour conséquence la transformation de l’agriculture traditionnelle en une agriculture intensive et l’augmentation exponentielle autant de l’exploitation des matières premières que des ressources en énergies non renouvelables (charbon, hydrocarbures, gaz naturel, nucléaire).

D’un autre côté, dès les accords de Bretton Woods (1944), les États-Unis et leur allié britannique ont mené une politique de domination économico-financière du monde, selon les principes de ce qui est devenu, notamment sous l’impulsion politique de Donald Reagan aux USA et de Margareth Thatcher au Royaume-Uni, le néolibéralisme. Ils se sont appuyés sur les institutions bancaires internationales qu’ils ont contribué à créer et qu’ils ont longtemps contrôlées, soit le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, une première version de ce qui est devenu la Banque mondiale, puis, sur le flanc économique, l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
. En plus d’assurer la convertibilité Convertibilité Désigne la possibilité légale de passer d’une monnaie à une autre ou d’une monnaie à l’étalon dans laquelle elle est officiellement définie. Dans le système actuel de taux de change libéralisés (c’est l’offre et la demande de devises qui détermine leurs cours respectifs - taux de change flottants), les monnaies flottent autour du dollar (étalon-dollar). en or du seul dollar, la politique conduite par ces institutions selon les principes du libéralisme économique et financier le plus strict ont pour triple effet de transférer l’essentiel de la production de biens de consommation et d’outils technologiques dans les pays fournissant une main-d’œuvre au salaire dérisoire et aux conditions de travail correspondant pratiquement à une nouvelle forme d’esclavage ; d’ouvrir les pays les plus pauvres aux investissements de la part des pays riches pour supprimer l’agriculture vivrière, lui substituer des monocultures intensives d’exportation, réorienter et asservir la production locale, monopoliser l’exploitation des ressources « naturelles » et s’en approprier les bénéfices ; de contrôler, de développer et de soumettre au marché international l’extraction et la production des matières premières, à commencer par les denrées alimentaires.

Ainsi, les pays du Nord, où triomphait un capitalisme fondé sur un marché de plus en plus dérégulé et sur un domaine financier livré à la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
, ont établi avec les pays les plus pauvres et les plus endettés des rapports de domination néocoloniale. À cet égard, ont joué un rôle déterminant non seulement les guerres « de basse intensité » ou les conflits armés ouverts conduits par les États-Unis, en général avec la complicité de leurs alliés européens, du Chili et de la Colombie à l’Irak et l’Afghanistan, mais aussi, par exemple, des plans d’ajustement structurel contraignant les pays du « Sud » à la privatisation, sinon à l’élimination des rares services publics existants ; et cela en particulier dans les domaines assurant les besoins de base inscrits comme droits sociaux dans la DUDH, sinon par des traités de libre-échange qui assurent la domination des grandes entreprises multinationales sur les pouvoirs politiques locaux, tout en encourageant la sous-enchère salariale et dans les conditions de travail, et en favorisant l’évasion fiscale vers les pays les plus riches et les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
telle la Suisse.

Et, avec le creusement des inégalités et la dégradation des conditions de vie provoquant déplacements de population et mouvements migratoires contraints, avec la destruction sociale et culturelle des communautés humaines fondées sur des traditions différentes, s’est combinée la destruction d’un environnement soumis à un extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. forcené et aux différentes pollutions entraînées par la surexploitation des sols et par la surconsommation d’énergies à base d’hydrocarbures ou de nucléaire. Le changement climatique, avec les nouvelles migrations forcées qu’il est en train de provoquer, n’est que l’une des manifestations, certes dramatique, des atteintes portées à la biosphère par un mode de vie imposé par les organisations patronales des pays riches et par leurs relais politiques, dans l’obsession de la croissance économico-financière, c’est-à-dire du profit.

Tout cela dit à l’évidence de manière aussi rapide que schématique. Mais, désormais, que faire ?

 3. Rupture avec le capitalisme néolibéral et définition écosocialiste du travail

Du point de vue négatif de l’anti-(capitalisme) tout d’abord, l’engagement écosocialiste pour une équité sociale et écologique, que l’on va tenter de définir, implique une série de ruptures :

  • rupture avec le principe de la concurrence « libre et non faussée » et celui de la compétitivité entraînant la prévalence de la valeur d’échange sur la valeur d’usage ;
  • rupture avec les exigences de la croissance mesurée en particulier en termes quantitatifs de PIB ;rupture avec un productivisme centré sur le profit financier et impliquant extractivisme, débauche énergétique, pollutions variées de l’environnement et de la biosphère, conditions de travail esclavagistes et addiction consommatoire ;
  • rupture avec le libre-échange et les traités qu’il a imposés, et par conséquent rupture avec une mondialisation soumise aux règles du marché et du profit capitaliste ainsi qu’à la domination des multinationales ;
  • rupture avec les rapports de domination économique et politique néocoloniale des pays riches sur les plus pauvres, des pays détenant le capital sur les pays les plus défavorisés et économiquement les plus faibles ;
  • rupture avec l’idéologie du néolibéralisme fondée sur le développement individuel et sur la marchandisation généralisée des relations humaines, entraînant notamment des nouvelles formes d’exclusion et de racisme.

En contraste positif, les besoins de base de tout être humain, l’alimentation, le logement, la santé, la formation, la culture et désormais les transports et communications, doivent être assurés en tant que services publics, démocratiquement contrôlés.

Dans la mesure où ces besoins sont satisfaits par les activités techniques et les pratiques intellectuelles des femmes et des hommes en interaction forte avec leur milieu, l’engagement écosocialiste implique tout d’abord une redéfinition complète du travail. Le travail à la fois comme force de travail et comme pratique fondées sur des capacités physiques et des capacités mentales ; et cela au service des hommes en relation avec un environnement qu’ils rendent signifiant pour mieux interagir avec lui. Rappelons le rôle central joué par la main qui permet à l’être humain de développer une intelligence appuyée sur des arts techniques.

C’est dire que, dans cette définition large, le travail inclut non seulement les pratiques productives et les métiers manuels, mais aussi les pratiques visant à satisfaire les besoins sociaux de base de l’être humain : production certes, mais surtout reproduction humaine, sociale et écologique. Le travail inclut donc, avec les tâches éducatives, les soins médicaux, les soins à la personne, les différentes formes de la communication (par rencontres physiques et par échanges numériques) et, j’y reviendrai en conclusion, les créations et pratiques culturelles. Dans le sens du « travail vivant », le travail doit être source d’émancipation individuelle et sociale.

Qu’il s’agisse de la production, de la manufacture, des transports, de la médecine et des moyens de communication, les techniques, en particulier celles de l’information et de la communication, jouent un rôle de plus en plus déterminant dans leur développement. Il est indispensable d’en soustraire la conception à l’obsession californienne de l’innovation dans un impératif qui n’a pour but que le profit, par l’intermédiaire de la multiplication des « start up » ; sans soumettre au déni les évidents bénéfices de l’industrialisation, puis du développement récent des TIC, les techniques devront être désormais développées selon les critères de l’utilité sociale et de la compatibilité environnementale. Cela signifie aussi que, d’une part, la recherche scientifique en ses différents domaines, et, d’autre part, les différentes pratiques de la transmission des savoirs d’autre part doivent être intégrées dans la notion large de travail et de travail salarié.

Autant cette définition englobante du travail que l’exigence du plein emploi requièrent une répartition du travail, assortie d’une revalorisation du travail manuel et d’une pondération suivant les emplois. Et qui dit travail dit salaire, selon une échelle tendant vers l’égalité dans un plein emploi qui exclut toute idée de revenu de base ou de revenu universel. On remarquera que celui-ci n’est en fait envisagé que dans un système économico-politique fondé sur le capitalisme ; en effet il ne peut être accordé à toutes et tous que sur les revenus de l’impôt prélevé par les États nations sur les revenus des individus et des personnes morales, dans un système fiscal à fonction légèrement compensatoire certes, mais par ailleurs constamment dénigré par les tenants du néolibéralisme.

 4. Planification écosocialiste et justice sociale et environnementale

Or, qui dit redéfinition du travail dans un sens global et plein emploi, dit économie planifiée. La notion est historiquement associée à l’économie planifiée de manière centralisée et dirigiste de l’ex-Union soviétique avec des objectifs productivistes. Or, par exemple, l’économie sociale et solidaire a montré une autre voie à la planification et au développement économique selon des critères différents que ceux imposés par le communisme soviétique, puis par le management néolibéral occidental (qui de fait la conçoit en termes de « gouvernance » et d’« objectifs opérationnels »). La planification d’une économie visant la satisfaction des besoins de base de l’être humain, selon des critères aussi bien sociaux qu’écologiques et avec l’objectif d’une répartition équitable des biens et des services au Nord comme au Sud implique une reconversion entière de l’appareil industriel existant.

Cette reconversion dans le sens de la justice sociale et environnementale sera soutenue d’une part par l’expropriation et la socialisation de l’appareil productif existant, aussi bien du point de vue de l’extraction que de celui de la production ; d’autre part, par une mondialisation en quelque sorte régionalisée dans un grand mouvement non seulement de relocalisation de la production alimentaire, industrielle et technologique, mais aussi de répartition égale de la production sur les cinq continents. Quant à sa planification démocratique avec l’organisation du travail qu’elle implique, il a été proposé tout récemment, à titre de simple hypothèse, qu’elle soit confiée dans un ordre hiérarchique à des « conseils d’entreprises » pour l’organisation du travail au niveau de l’unité de production ou de service ; à des « conseils économiques » au niveau de la filière industrielle ou de service pour fixer les objectifs de la production ou du service dans un secteur donné ; à des « conseils sociaux » (au niveau municipal, régional et national) pour fixer les besoins prioritaires et la manière de les satisfaire, tout en déterminant les prix des produits et des services correspondants.

En définitive, ces propositions remettent en question les États nations tels qu’ils se sont constitués durant les XIXe et XXe siècles avec les frontières plus ou moins perméables qui en délimitent le territoire et l’étendue quant à l’exercice du pouvoir politique. De ce point de vue, les institutions politiques de chaque pays dont les limites territoriales et politiques sont à redéfinir seraient sans doute partagées entre celles d’une démocratie parlementaire et celles d’une démocratie participative. On les verrait volontiers organisées en confédérations d’entités régionales et municipales. Elles auront à déterminer le cadre législatif propre à chacun de ces trois niveaux d’organisation politique : confédération, région, commune.

L’autonomie de ces confédérations d’entités régionales et municipales sera néanmoins soumise aux grandes institutions internationales, chargées de rediscuter en permanence et de faire respecter notamment les critères généraux et déterminants de l’utilité sociale et de la protection environnementale. Elles devront élaborer, dans ce sens écosocialiste globalisé, des conventions interfédérales au pouvoir contraignant. On pense à une réforme en profondeur surtout de l’OIT OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
et de l’OMS, mais aussi, du point de vue politique, de l’ONU, et sans compter l’OMC.

Tout cela entraîne naturellement la suppression de la grande propriété privée, aussi bien du point de vue du sol que des entreprises et des infrastructures, et sa limitation notamment à l’agriculture de proximité, aux biens personnels et à l’épargne individuelle, voire à des entreprises de production et de services aux dimensions restreintes. S’y substitueront différentes formes de coopératives, en particulier pour le logement.

 5. Revendications écosocialistes à moyen et à court terme

À moyen terme, ces propositions écosocialistes impliquent, à titre de revendications :

  • un appareil industriel régional assurant une production selon des critères sociaux et écologiques dans les domaines du vêtement, du bâtiment, des moyens de transport, des médicaments, des techniques médicales, des technologies de l’information et de la communication, tout en évinçant l’industrie de l’armement ;
  • l’appropriation sociale et politique des infrastructures industrielles correspondantes et par conséquent le démantèlement des monopoles exercés dans ces domaines par des entreprises telles que Nike, Inditex/Zara et Adidas ; LafargeHolcim et Vinci ; Boeing, Airbus, Volkswagen, Renault-Nissan-Mitsubishi, Toyota et Ford, mais aussi Alstom-Bombardier ; DowDupont, BASF, Bayer, Roche et Novartis ; et naturellement les GAFAM pour les TIC ;
  • la socialisation pour les grandes entreprises de l’extraction et du trading Activités de marché
    Trading
    opération d’achat et de vente de produits financiers (actions, futures, produits dérivés, options, warrants, etc.) réalisée dans l’espoir d’en tirer un profit à court terme
    des matières premières, à commencer par les hydrocarbures : expropriation de Sinopec, Royal Dutch Shell, BP, ExxonMobil, etc., puis Glencore, Trafigura ou Gunvor (toutes abritées par le paradis fiscal helvète), pour ne donner que quelques exemples ;
  • mais aussi la « nationalisation » et la socialisation (avant la régionalisation) des grandes banques, assorties d’un contrôle politique et collectif sur la monnaie, pour les indispensables investissements dans une transition écologique et sociale planifiée et gérée de manière démocratique et décentralisée ;
  • la soumission de l’économie, soustraite à la grande entreprise privée, à une planification décentralisée, organisée de manière démocratique et non bureaucratique, selon des critères sociaux et environnementaux ;
  • la planification également pour l’aménagement du territoire et pour l’urbanisme, en rupture avec la propriété privée du sol et du bâti, et par conséquent en rupture avec la spéculation foncière et la spéculation immobilière ;
  • une recherche scientifique soustraite au secteur privé et orientée vers la satisfaction des besoins sociaux et des exigences écologiques de base, par techniques et technologies interposées ;
  • le remplacement des traités de libre-échange et des traités bilatéraux par des traités régionaux de collaboration solidaire et d’échange en termes de réciprocité.

Et, dans l’immédiat :

 6. Conclusions anthropo- et écopoiétiques

C’est dire que la transition écosocialiste exige une redéfinition complète des relations des communautés humaines avec leurs milieux, des rapports forcément réciproques et interactifs des êtres humains avec la biosphère indispensable à leur survie. Au-delà des quatre « ontologies » identifiées par l’anthropologue Philippe Descola dans les rapports envisagées par les cultures humaines entre « intériorité » et « physicalité » (animisme, naturalisme, totémisme et analogisme), au-delà d’une coupure entre culture et nature animée par l’anthropocentrisme destructeur sous-tendant le néolibéralisme, au-delà d’une nature que l’on humaniserait en une Terre pourvue de droits et devenant ainsi personne quand on n’en fait pas une divinité sous le nom de Gaia, le nouveau paradigme idéologique exigé par l’écosocialisme pourrait être, du point de vue anthropologique, celui d’une « anthropopoiésis » écopoiétique. Ces termes d’inspiration hellénistes sont là pour désigner le nécessaire processus de fabrication sociale et culturelle de tout être humain dans son identité relationnelle, en interaction autant avec des proches qu’avec un environnement qu’il fabrique et qui le fabrique.

En effet, le désordre climatique présent et désormais accentué par la crise sanitaire, la crise économique d’un monde soumis à la globalisation capitaliste et technocratique le montrent une fois encore : en relation avec les représentations que l’homme se fait aussi bien de son environnement que de ses proches, en relation avec les discours qu’il tient et qu’il propage à leur propos, les arts techniques qu’il invente ont, dans leurs usages, un impact déterminant autant sur les communautés humaines que sur leurs milieux ; et cela par le fait même que les pratiques d’ordre technique relèvent d’une création d’ordre sémiotique : les arts techniques donnent sens à l’environnement pour le transformer au profit de l’homme en société. Loin de toute objectivation en « nature » pour l’exploitation et les profits que l’on a évoqués, notre milieu, et finalement la biosphère, correspondent à un monde qui est indispensable à la survie de l’homme, vivant par nécessité en société et que sa perception sensorielle et intellectuelle rend d’emblée signifiant. Impossible de sortir de l’anthropocentrisme.

De même que nos relations avec les autres, notre environnement est ainsi constamment configuré, refiguré, modelé par nos savoirs, nos discours et nos pratiques dans une interaction qui nous confronte désormais, par notre soumission à l’idéologie néolibérale, aux problèmes écologiques et sanitaires évoqués. L’impératif tournant écologique, avec la rupture écosocialiste qu’il requiert face à un capitalisme destructeur des communautés des hommes et de leurs milieux, exige donc une anthropopoiétique doublée d’une écopoiétique d’ordre sémiotique. C’est un double processus à entendre comme fabrication interactive et solidaire de l’être humain avec sa communauté sociale et avec son environnement, autant par la communication et les relations sociales que par les pratiques techniciennes, les unes et les autres signifiantes. Anthropopoiésis et écopoiésis donc dans le sens d’une émancipation intersectionnelle des individus et de leurs relations avec les proches assurant en réciprocité son identité sociale et culturelle, mais aussi dans la maîtrise sociale et écologique de l’interaction nécessaire et constante entre l’être humain et le milieu qui assure sa survie biologique, notamment par le biais des techniques de l’information et de la communication.

Autant la pratique de l’histoire critique que celle de l’anthropologie culturelle et sociale peuvent ouvrir le champ des possibles.

7.8.20


Bibliographie

La réflexion sur les tenants et aboutissants d’un écosocialisme pratique a été nourrie de la lecture de plusieurs livres et textes, en particulier :

Par ailleurs, en relation avec la crise sanitaire encore en cours, on fera référence à :

Sans oublier, quant aux effets sur les migrations contraintes de la mondialisation économico-financière dans le creusement des inégalités et les dérèglements environnementaux, les différents textes réunis par :

  • Claude Calame et Alain Fabart (coord.), Migrations forcées, discriminations et exclusions. Les enjeux de politiques néocoloniales, Vulaines sur Seine, Éditions du Croquant, 2020,

et sur les rapports de l’homme avec son environnement, mon propre essai :
Claude Calame, Avenir de la planète et urgence climatique. Au-delà de l’opposition nature/culture, Fécamp, Lignes, 2015. [1]




Source : Attac France

Notes

[1Du point de vue historique et par référence à des contacts personnels, certes limités, avec le socialisme concret, la référence peut être faite d’une part à la République démocratique allemande de la fin des années soixante, d’autre part à la Chine populaire de l’après-révolution culturelle. Du côté de la DDR et de la production industrielle, indépendamment de la Stasi instituée et imposée par le « grand frère » soviétique, le « Volkseigener Betrieb » (VEB), la « Planwirtschaft » (à l’évidence trop centralisée), le plein emploi, et, pourquoi pas ?, le « Kartoffeleinsatz ».

Du côté de la Chine, après les errements destructeurs du « Grand Bond en avant », la socialisation de la paysannerie et de l’agriculture dans les communes populaires sur l’ensemble du territoire, une alimentation en suffisance, une revenu de base assuré par le travail, la scolarisation de tous les enfants même dans les communes les plus reculées, les déplacements urbains à vélo, et, quant au logement, l’absence de bidonvilles et un système sanitaire capillaire (avec des « médecins aux pieds nus » qui manquaient néanmoins de formation et de moyens).

Enfin, dans l’ordre d’autres modèles de vie en communauté sociale en relation avec un environnement spécifique, on pourrait ajouter la Papouasie Nouvelle-Guinée, le long du Sépik, dans des communautés relativement peu touchées par le colonialisme australien, pour la manière de donner un sens, par mythes et rituels, au milieu assurant sa survie et d’activer ce sens culturel pour les relations sociales au sein de la communauté, d’ailleurs souvent dans le conflit avec les voisins…

Autant la pratique de l’histoire critique que celle de l’anthropologie culturelle et sociale peuvent ouvrir le champ des possibles.

Claude Calame

est Directeur d’études, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris. Il est membre du Collectif de soutien de l’EHESS aux sans papiers et aux migrant-es (Section EHESS de la LDH), membre de la Commission « migrations » d’ATTAC-France et membre du CADTM.