Retour sur les Rencontres d’automne
10 novembre 2025 par Eric Toussaint , Solange Koné , Zoe Konstantopoulou , Jane-Léonie Bellay

Éric Toussaint, Solange Koné et Jane Léonie Bellay le 10 octobre 2025 à Liège. Photo CADTM
Alors que les défis posés par les crises sociales et écologiques, entre autres, nous imposent des politiques radicalement ambitieuses, le cadre néoliberal imposé par les marchés financiers et les institutions nous laisse pieds et poings liés. Partant de ce constat, le CADTM a organisé une réflexion sur la désobéissance financière avec Jane-Léonie Bellay, Zoé Konstantopoulou et Éric Toussaint. Cette conférence était modérée par Solange Koné, membre du CADTM Afrique et de la Marche mondiale des femmes.
Zoé Konstantopoulou est avocate et députée au parlement grec pour le parti Trajet de Liberté. Lorsqu’elle était présidente du Parlement grec en 2015, elle a créé la Commission pour la vérité sur la dette publique chargée de réaliser un audit avec participation citoyenne. Elle s’est opposée à la trahison du résultat du référendum du 5 juillet 2015 par le gouvernement d’Alexis Tsipras. Retrouvez son intervention en vidéo ci-dessous.
Membre du bureau national d’ATTAC France Secteur international, Jane-Léonie Bellay a montré à quel point la désobéissance financière est un impératif pour reprendre le pouvoir sur nos vies. Retrouvez l’essentiel de ses arguments ci-dessous.
Les Rencontres d’automnes du CADTM octobre 2025
Conférence « Pourquoi est ce que la désobéissance financière est une nécessité ? »
Intervention, Jane-Léonie Bellay, ATTAC FRANCE
La finance gouverne nos vies.
Elle décide de ce qui vaut et de ce qui ne vaut pas, de ce qui doit vivre ou mourir, de ce qui est “rentable” et de ce qui ne l’est pas.
Elle impose ses normes au travail, aux États, aux territoires, jusque dans nos choix de consommation ou de retraite.
Mais la finance n’est pas une fatalité : c’est une construction politique, un rapport de domination.
Et tout rapport de domination peut être brisé.
C’est là qu’entre en scène la désobéissance financière — un outil collectif, citoyen et politique, pour reprendre le contrôle sur l’argent, sur la dette et sur les institutions qui nous étranglent.
Désobéir financièrement, ce n’est pas s’enfermer dans une posture morale, c’est refuser concrètement de collaborer à l’injustice.
C’est dire : “Je ne paierai pas vos dettes illégitimes, je ne placerai pas mon argent dans vos banques complices, je ne participerai pas à votre économie de pillage.”
Une histoire longue de refus et de courage
L’histoire des peuples regorge d’actes de désobéissance financière.
Dès les indépendances, les États du Sud ont hérité d’un fardeau : les dettes coloniales.
Autrement dit, on leur demandait de payer les coûts de leur propre domination, de rembourser ce que les colons avaient investi pour les exploiter.
Mais certains ont refusé.
En 1961, lors de la Conférence de Casablanca, plusieurs États nouvellement indépendants — le Ghana, le Mali, la Guinée, l’Égypte, l’Algérie en lutte — ont affirmé leur refus de payer des dettes jugées illégitimes.
Ils réclamaient un nouvel ordre économique mondial, fondé sur la justice et la souveraineté populaire.
Ce fut un moment de courage et de lucidité : une désobéissance financière à l’échelle internationale.
Plus tard, en Amérique latine, l’Équateur a mené un audit citoyen de sa dette et refusé d’en rembourser la part illégitime.
En Europe, après la crise de 2008, les Islandais ont dit non par référendum au remboursement des dettes privées de leurs banques aux investisseurs étrangers.
Ces gestes rappellent une évidence : la dette n’est pas sacrée.
Elle est un outil politique.
Et il est légitime de s’y opposer quand elle détruit la démocratie et la vie.
La grève : désobéissance financière du monde du travail
La désobéissance financière ne se joue pas seulement dans les ministères ou les banques.
Elle commence là où la finance puise sa richesse : dans le travail.
La grève est une forme historique de désobéissance financière.
Quand les travailleurs cessent le travail, ils arrêtent la production de profit.
Ils bloquent la circulation de la valeur et rappellent que sans eux, rien ne fonctionne.
“Vous avez peut-être l’argent, mais c’est nous qui créons la richesse.”
La grève est une désobéissance économique fondamentale, collective et légitime.
Et aujourd’hui, face à la financiarisation de tout — du logement à la santé, du climat au travail — cette désobéissance peut s’étendre : grève des loyers, boycott, refus de payer, retraits bancaires massifs.
Chaque fois que nous cessons de nourrir la machine, nous reprenons un peu de pouvoir.
Des actions concrètes de désobéissance financière :
- Le fauchage de chaises : la justice fiscale en acte
Souvenez-vous de ces images : des militantes d’ATTAC et d’ANV-COP21 entrant dans les agences de BNP Paribas ou de la Société Générale, réquisitionnant symboliquement les chaises pour dénoncer l’évasion fiscale.
Ces “fauchages de chaises” appelaient à la justice fiscale et climatique.
Le slogan était simple et percutant :
“Rendez les chaises, rendez l’argent !”
Le procès intenté à ces militantes s’est retourné contre les banques, donnant une visibilité nationale à la cause.
La désobéissance financière avait gagné la bataille de la légitimité.
- Les campagnes de boycott bancaire
Plus récemment, ATTAC, avec l’AFPS et le mouvement BDS, a mené la campagne “Banque complice” contre BNP Paribas, accusée d’investir dans des entreprises impliquées dans la colonisation israélienne et les crimes de guerre en Palestine.
Des actions ont eu lieu dans plusieurs villes : occupations d’agences, tracts, discussions avec la clientèle, banderoles “Banque complice”.
L’objectif : briser le silence et rendre visible la complicité des banques dans les violations du droit international.
Refuser que notre argent finance l’oppression, c’est aussi une forme de désobéissance financière.
Le refus des dettes illégitimes et les audits citoyens
ATTAC soutient depuis longtemps l’idée qu’une dette illégitime ne doit pas être remboursée :
celle qui sert à sauver des banques ou à imposer l’austérité.
En Grèce, en France, en Afrique, des collectifs ont lancé des audits citoyens pour examiner les dettes publiques et déterminer leur part illégitime.
Refuser de payer ces dettes, ce n’est pas refuser la solidarité : c’est refuser le chantage.
C’est affirmer que la vie passe avant les intérêts financiers.
Les accords de libre-échange : une autre désobéissance à inventer
Les accords comme le CETA, le ZECLAF, le Mercosur ou les accords d’association entre l’Union européenne et des pays du Sud ne sont pas que commerciaux : ce sont des constitutions financières déguisées.
Ils verrouillent le pouvoir du capital contre la démocratie.
Les combattre, c’est aussi désobéir à la finance :
refuser leur ratification, interpeller les élus, saboter symboliquement ces traités, c’est protéger les biens communs de la marchandisation.
Désobéir, c’est rendre visible l’injustice
On nous dit souvent : “Mais ce n’est pas légal.”
C’est vrai.
Mais l’esclavage aussi fut légal.
La colonisation fut légale.
Les paradis fiscaux sont légaux.
Et pourtant, tout cela est illégitime.
La légalité n’est pas toujours du côté de la justice.
La désobéissance civile, syndicale ou financière devient nécessaire quand l’obéissance revient à trahir l’humanité.
Désobéir à l’injustice, c’est obéir à la dignité.
La désobéissance financière : un acte de démocratie réelle
Derrière ces actions, il ne s’agit pas de morale individuelle, mais de démocratie.
De savoir qui décide de l’usage de l’argent collectif, de l’orientation de nos économies, de la survie de nos peuples.
Tant que l’argent est au service du profit, il sert la domination.
Mais quand il devient un outil de solidarité, de justice et de transformation écologique, il devient un instrument d’émancipation.
La désobéissance financière n’est pas une fuite : c’est une reconstruction du pouvoir populaire.
C’est une manière de dire :
“Nous refusons d’obéir à un système qui détruit la vie.”
Conclusion : la démocratie par le refus
Désobéir financièrement, c’est faire de la politique autrement.
C’est transformer un refus en acte de pouvoir.
C’est reprendre la main sur la monnaie, la dette, la fiscalité, les accords commerciaux, les investissements.
Et c’est, surtout, refuser la résignation.
Parce que la finance n’est pas invincible :
elle tient par notre obéissance, notre peur, notre silence.
Mais le jour où nous serons des milliers, des millions à désobéir ensemble —
à fermer nos comptes, à boycotter les banques complices, à refuser les dettes illégitimes, à bloquer les flux financiers qui détruisent le vivant —
alors ce système vacillera.
La désobéissance financière n’est pas une utopie.
C’est un commencement.
C’est la démocratie en acte.
Et c’est, plus que jamais, notre responsabilité commune.
Le réseau CADTM fait partie des mouvements qui se sont élevés contre les dettes illégitimes dès 1990. Le CADTM est un réseau international qui lutte pour l’abolition des dettes illégitimes, pour l’émancipation sociale, pour un monde respectueux du vivant et libre de toute forme d’oppression. Le CADTM est présent en Amérique latine, en Afrique du Nord, en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et en Europe. Ce réseau au fonctionnement horizontal s’est donné une mission d’éducation populaire qui passe par l’organisation et la participation à des luttes de terrains, à des mobilisations, et par la production de publications écrites comme des ouvrages ou des articles. L’une des revendications principales du CADTM est la réalisation d’un audit citoyen de la dette suivi d’une annulation de la part définie comme illégitime. Lorsque les conditions politiques sont réunies, le CADTM se rend disponible pour participer, voire coordonner des commissions d’audit de la dette, comme ce fut le cas en Équateur en 2007-2008 ou en Grèce en 2015. Nous reviendrons sur ces deux cas au cours de ce chapitre. Il s’agira d’analyser les causes de la réussite ou de l’échec du processus, en attachant une attention particulière à la dynamique de politisation par les mouvements sociaux.
L’audit de la dette en Équateur (2007-2009) : les raisons d’un succès [1]
L’audit de la dette équatorienne, qui a eu lieu entre 2007 et 2009, a abouti à l’annulation d’environ 7 milliards de dollars de dette publique – soit 70% de la somme « due » aux créanciers privés [2] – réinvestis dans des dépenses sociales, d’éducation, de santé, d’infrastructures… Comment cet audit a-t-il vu le jour ? Quelles conditions ont permis sa réalisation ? Quel a été le rôle du mouvement social dans la tenue de cet audit ? Quelle a été la politique du gouvernement ?
Le peuple équatorien contre la dette
À partir de la fin des années 1990, une série de mouvements sociaux équatoriens, notamment Jubilé 2000 Guayaquil (la ville commerciale la plus importante et le plus grand port de l’Équateur), a commencé à mener campagne contre la dette illégitime réclamée au pays. Une campagne en faveur de l’annulation de la dette s’est mise en place à partir de 1997-1998. En parallèle, au niveau international, a été lancée la campagne Jubilé 2000. L’année 2000 devait être une année jubilaire pour le monde chrétien, et toute une série d’organisations chrétiennes – ce qui n’est pas le cas du CADTM – se sont engagées sur le thème : « L’année 2000 doit être une année du pardon des dettes. » L’Équateur est un pays chrétien et des chrétiens de gauche se sont lancés dans cette campagne.
En 2001-2002, le CADTM international et le Centre des Droits économiques et sociaux (CDES) ont mené une campagne sur la question particulière de la dette de l’Équateur suite à la vente de bateaux de pêche par la Norvège à l’Équateur. Les deux groupes ont constitué un dossier pour démontrer que cette dette à l’égard de la Norvège était une dette illégitime, car la Norvège avait vendu ces bateaux à l’Équateur non pour servir les intérêts équatoriens, mais pour répondre à la crise d’un secteur important d’exportation de la Norvège, en l’occurrence les chantiers navals. La Norvège recherchait des pays prêts à acheter des bateaux de pêche. Ceux achetés par l’Équateur n’ont quasiment jamais servi à la pêche, mais à transporter des bananes au profit d’une des grandes fortunes du pays.
Cet exemple concret illustre comment le CADTM et d’autres mouvements sociaux comme le CDES ont commencé à mener campagne contre la dette : en ciblant une dette particulière et en introduisant la notion de dette illégitime. Les deux associations ont réussi à s’allier à l’organisation norvégienne SLUG (branche norvégienne de l’organisation internationale Debt Justice) à introduire la notion d’audit, pour faire la clarté sur ce qui était réclamé à l’Équateur.
Cette campagne s’est déroulée dans un contexte de grandes mobilisations sociales à la fin des années 1990 et au début des années 2000, avec plusieurs mouvements populaires très importants en Équateur, aboutissant à la chute de deux présidents néolibéraux en 2000 puis en 2005. En effet, en 2000, Jamil Mahuad est renversé par à une mobilisation populaire ; suite à des élections, son vice-président Gustavo Noboa, en poste entre janvier 2000 et janvier 2023, a été remplacé par Lucio Guttierez, qui a mené une campagne sur un programme anti-FMI, un programme de gauche et anti-États-Unis. Une fois élu, ce dernier a changé son discours et s’est aligné avec les intérêts étasuniens. Cela a provoqué du mécontentement et un nouveau soulèvement populaire en 2005. Le président a dû s’échapper du palais présidentiel en hélicoptère, avant que ne soit mis en place un gouvernement de transition dont Rafael Correa, qui allait être élu président de la République en décembre 2006, était ministre des Finances, dans un contexte où le prix du pétrole est assez élevé.
À ce moment-là, les mouvements sociaux menaient campagne sur la dette depuis 7 à 8 ans. La dette était donc devenue un enjeu politique central que le gouvernement ne pouvait pas éluder. En tant que ministre des Finances, Rafael Correa a pris l’initiative d’allouer tous les suppléments de revenus créés par la hausse du prix du pétrole à des dépenses sociales d’éducation et de santé, plutôt qu’au remboursement de la dette. Face à ces choix politiques radicaux, la Banque mondiale menaça de suspendre ses prêts à l’Équateur si une telle mesure était prise. Rafael Correa refusa de se plier au diktat de la Banque mondiale et préféra démissionner que de retirer son décret. Le président intérimaire qui remplaçait Guttierez lança alors une commission d’audit dont les pouvoirs étaient très restreints. Elle effectua néanmoins un travail d’étude de la dette équatorienne intéressant qui contribua à populariser encore un peu plus la question de la dette.
En 2006, lors des élections présidentielles, Correa se présente et met en avant deux points : la nécessité de changer radicalement la Constitution du pays pour une démocratisation politique fondamentale ; et la nécessité d’annuler les dettes illégitimes.
De plus, il annonce que s’il est élu président, il mettra fin à la base militaire navale mise à disposition de l’armée étasunienne par l’Équateur. Il s’agit ainsi de rendre à l’Équateur sa souveraineté et sa dignité. Il mettra aussi fin aux négociations avec les États-Unis concernant un traité de libre-échange.
Rafael Correa, commission d’audit et annulation des dettes illégitimes
Rafael Correa est élu en décembre 2006. Il mène bataille en février-mars 2007 pour un référendum sur une nouvelle Constitution, référendum qu’il gagne alors que toute l’opposition et les grands médias étaient contre lui. L’étape suivante concerne la question de la dette… à partir de mai 2007.
La première initiative de Correa est d’expulser le représentant permanent de la Banque Mondiale en Équateur. La justification est simple : la Banque Mondiale n’a pas respecté la souveraineté de l’Équateur en 2005.
En juillet 2007, par décret présidentiel, Rafael Correa institue une commission d’audit de la dette (CAIC). Du côté équatorien, il y a d’une part, des représentantes de la société civile, des mouvements sociaux, et d’autre part, quatre corps de l’État : la Cour des comptes, la commission anticorruption, le ministère des Finances et de l’Économie, et le ministère de la Justice. S’y ajoutent six expertes en matière de dette désignées par des réseaux internationaux agissant contre les dettes illégitimes : CADTM International, Latindadd, Eurodad, l’Audit citoyen de la dette (Brésil), Jubilé Allemagne.
Le mandat de cette commission était d’analyser la dette publique interne et externe accumulée entre 1976 à 2006 afin d’identifier les parties illégitimes [3]. Les membres de la commission avaient le pouvoir d’obtenir toutes les informations nécessaires au travail d’audit pour établir un rapport sur les dettes illégitimes et faire des recommandations au gouvernement et à l’État. Les membres de la commission ont travaillé quatorze mois, puis ils ont remis leurs conclusions et leurs recommandations au gouvernement. Pendant ces quatorze mois, trois réunions ont eu lieu avec la présidence de la République et le gouvernement, qui a ensuite étudié les recommandations et les conclusions de la commission pendant un mois et demi.
Une part importante de la dette avait été définie comme illégitime : les dettes pour financer des projets destructeurs pour les populations ou l’environnement ; les dettes contractées en s’appuyant sur la corruption des fonctionnaires publics ; les dettes contractées à des taux d’intérêt usuraires ; les dettes des banques privées converties en dettes publiques ; les dettes liées à des conditionnalités imposées par le FMI et la Banque mondiale au mépris de la souveraineté de l’Équateur, du droit à l’autodétermination, qui violent le droit des peuples à définir leur politique de développement commerciale, fiscale, budgétaire, énergétique, leur législation du travail, qui obligent à procéder à des réductions drastiques des dépenses sociales et à la privatisation des secteurs stratégiques, etc.
En novembre 2008, à l’issue du travail de la commission d’audit, Rafael Correa a annoncé la suspension unilatérale du remboursement de la dette commerciale, c’est-à-dire la dette sous la forme de titres vendus sur les marchés financiers et venant à échéance en 2012 et en 2030. Les bons « Global 2012 et 2030 » représentent environ 85 % de la dette extérieure publique sous la forme de titres [4]. Les autres composantes de la dette extérieure publique de l’Équateur étaient constituées des prêts de la Banque mondiale et d’autres institutions multilatérales (FMI, Banque interaméricaine de développement), ou de prêts bilatéraux octroyés par des États (Espagne, Japon, Italie, Brésil, etc.).
Concrètement, le pays a mis fin au paiement des intérêts dus sur des titres équatoriens vendus à Wall Street pour un montant de 3,2 milliards de dollars [5]. Pendant six mois, l’Équateur a laissé à dessein les marchés financiers dans l’incertitude complète. En conséquence, la valeur des titres de dette en question a fortement diminué sur le marché secondaire de la dette. L’Équateur a alors racheté les titres au prix le plus bas possible sans le dire officiellement. Cela a permis à l’Équateur de racheter une bonne partie des titres, puis de faire une offre aux détenteurs de titres restants. Le gouvernement a proposé de racheter le restant des titres à 35% de leur valeur. L’offre a été faite en avril 2009 et, en juin 2009, l’Équateur a annoncé officiellement qu’il avait racheté 91% des titres [6]. Les 9% de titres restants ne seraient plus rachetés. Les détenteurs des titres avaient eu suffisamment de temps pour les vendre à l’État.
L’opération a couté environ 900 millions de dollars avec lesquels le gouvernement a racheté pour 3,2 milliards de dollars de titres. L’économie globale, si on compte les titres rachetés au rabais et les intérêts qu’il n’était plus nécessaire de payer jusqu’à en 2030, est de 7 milliards de dollars. Ils ont pu être utilisés pour augmenter radicalement les dépenses publiques, en particulier dans la santé publique, dans l’éducation et dans les infrastructures. Si nous analysons le budget équatorien, nous constatons qu’à partir de 2009-2010, les dépenses qui vont au service de la dette baissent radicalement et les dépenses qui vont aux dépenses sociales augmentent de manière extrêmement importante. Les conditions de vie de la population s’en sont trouvées franchement améliorées. Parallèlement, le salaire minimum légal a été augmenté progressivement de près de 100 %.
La suspension unilatérale du paiement de la dette – qui a été prononcée en novembre 2008 et a duré jusqu’en juin 2009 – a bien sûr suscité de fortes réactions de mécontentement des créanciers. Mais contrairement aux affirmations de la presse financière internationale et de la droite qui annonçaient des lendemains chaotiques et douloureux, rien de fâcheux pour l’Équateur ne s’est concrétisé. La victoire du pays sur ses créanciers privés étrangers a été totale. Ajoutons que lorsque l’Équateur a décidé quelques années plus tard d’émettre de nouveaux titres de la dette sur les marchés financiers, les investisseurs se sont précipités pour les acheter. C’est la preuve que loin de provoquer une descente aux enfers, la suspension du paiement et la réduction de la dette n’empêchent nullement des détenteurs de capitaux de prêter à nouveau au pays. En effet, les prêteurs étaient convaincus que la situation du pays s’était améliorée, et dans le cadre de la concurrence avec d’autres créanciers, ils n’ont pas hésité à prêter au pays. Il est important de bien prendre en compte ce phénomène afin d’aller à l’encontre des discours catastrophistes qui visent à convaincre les autorités et la population des pays endettés de poursuivre coûte que coûte le paiement de la dette.
Quelle conclusion tirer ?
L’exemple équatorien a réuni tous les ingrédients nécessaires pour réaliser un audit suivi d’une annulation de dette : un mouvement social fort, un gouvernement avec une volonté politique forte, et un environnement international propice avec un fort mouvement altermondialiste.
La crise de la dette grecque, entre mobilisation populaire et capitulation du gouvernement Tsipras
Comme dans le cas équatorien, la crise de la dette grecque, qui a éclaté en 2010, a donné lieu à une très forte mobilisation populaire. Cependant, à la différence de l’Équateur, le gouvernement d’Alexis Tsipras a manqué de volonté politique pour aboutir à l’annulation de la part illégitime de la dette publique.
Le fulgurant processus de politisation de la dette en Grèce
À l’inverse du Pasok de Georges Papandréou, parti social-démocrate arrivé au pouvoir en 2009 et persuadé que la Grèce serait épargnée par la crise financière internationale, le CADTM alertait dès 2008 sur une crise des dettes publiques à venir. Le CADTM anticipait le fait que le sauvetage des banques privées qui avaient prêté à tout-va – notamment en Grèce – sans se soucier de la solvabilité des emprunteurs privés, allait tôt ou tard aboutir à une cure d’austérité destructrice pour les peuples européens. C’est ce qu’il s’est passé en Grèce. [7]
Alors que les banques avaient prêté un maximum pour réaliser le plus de profits possible, elles ont été au bord de la faillite en subissant l’onde de choc de la crise des subprimes étasuniennes. À ce moment-là, les pouvoirs publics ont fait le choix de les sauver en injectant de l’argent dans ces institutions financières, sans demander la moindre contrepartie ni exiger un droit de contrôle sur les futures décisions des banques. La crise de la dette privée due à la soif de profit des banques s’est transformée en une crise de dette publique, car les États se sont endettés (auprès de ces mêmes banques) pour sauver le système financier.
Le CADTM s’est mobilisé dès septembre 2010 en convoquant une réunion européenne anti-austérité à Bruxelles. En mars 2011, le CADTM participe au lancement, à Bruxelles, de la Joint Social Conference, qui deviendra Altersummit. Cette initiative visait à réunir des organisations syndicales, des mouvements sociaux, des réseaux européens. L’idée était de mettre en place des actions et une stratégie commune pour des alternatives à la direction que prenait l’Europe à ce moment-là.
Dans le même temps, un Comité contre la dette voyait le jour en Grèce, monté par des militantes grecques du CADTM [8]. Peu à peu, à force d’énergie militante et de traductions des publications du CADTM en Grèce, les positions du CADTM ont commencé à être connues dans le pays. Des journalistes d’importants médias ont commencé à inviter des représentantes du CADTM comme Éric Toussaint pour expliquer les causes de l’explosion de la dette publique grecque, et savoir dans quelle mesure la Grèce pouvait s’inspirer de l’Équateur.
Parallèlement, l’économiste grec Costas Lapavitsas militait pour la création d’une commission d’audit réunissant des expertes, des syndicalistes, et des représentantes des mouvements sociaux [9]. Des personnes grecques ayant un écho médiatique dans leur pays commençaient à se faire entendre, et dans des médias de plus en plus importants.
Ce mouvement de politisation, passant d’abord par le milieu militant, puis par les médias, a très rapidement imprégné le monde politique. Dès la fin de l’année 2010, Sofia Sakorafa – députée grecque ayant rompu avec le Pasok suite à l’acceptation par le parti du premier mémorandum de mai 2010, marquant la recapitalisation des banques privées grecques par l’État – défend la création d’une commission d’audit de la dette grecque au Parlement. Elle n’est pas écoutée, mais le processus de prise de conscience avance à grande vitesse dans l’opinion publique.
À la même période, Costas Lapavitsas contacte Éric Toussaint pour lancer une initiative internationale pour la création d’une commission d’audit. Cet appel a été signé par plusieurs personnalités importantes de la gauche mondiale, telles que Noam Chomsky, Jean Ziegler ou Tariq Ali. Des figures politiques grecques, telles que Euclide Tsakalotos (devenu ministre des Finances du gouvernement Tsipras à partir de début juillet 2015), Panagiotis Lafazanis (un des principaux dirigeants de la plateforme de gauche dans Syriza, il a été nommé ministre de l’énergie dans le gouvernement Tsipras), Nadia Valavani (devenue vice-ministre des Finances du gouvernement Tsipras) et bien d’autres, ont également signé l’appel.
Suite à cet appel au fort écho national et international, le comité grec d’audit de la dette (ELE) est lancé en mars 2011. Il est le résultat du processus de politisation exceptionnel de la question de la dette grâce au mouvement social, combiné à l’ampleur de la crise. Dans le cadre de la version grecque du mouvement des Indignés en 2011, le comité ELE a connu un écho très important.
Pour continuer à sensibiliser sur la question en parallèle, un documentaire sur la question est diffusé à partir d’avril 2011. Nommé Debtocracy et réalisé par Katerina Kitidi et Aris Chatzistefanou, il a permis d’amplifier très fortement l’écho qu’avait la proposition d’audit citoyen de la dette. Ce documentaire a été téléchargé par 1,5 millions de Grecques lors des 6 premiers mois après sa sortie.
Un mois après la sortie de ce documentaire, une conférence internationale co-organisée par le CADTM s’est tenue à Athènes en soutien à l’initiative d’audit citoyen de la dette. Cette conférence a rassemblé près de 3 000 personnes réparties sur trois jours. La déclaration finale de cette conférence appelait clairement à s’inspirer de l’expérience équatorienne pour apporter « une réponse radicale et souveraine au problème de la dette grecque ».
Dans le même temps, deux groupes d’action avec le nom : « Femmes contre la dette et les mesures d’austérité » se mettent en place à Athènes et Thessalonique, entre mai et juillet 2011. L’objectif était de montrer que les dettes illégitimes et les politiques d’austérité appliquées pour assurer leurs remboursements impactent spécifiquement les femmes. Au niveau européen, des militantes féministes ont parcouru les routes françaises en octobre-novembre 2012 pour réaliser une série de rencontres publiques sur le thème « Femmes d’Europe en route contre la dette illégitime et l’austérité. » Cette tournée réalisée par le CADTM en collaboration avec des Collectifs français pour un audit citoyen visait à la création d’un mouvement européen de solidarité avec la Grèce. Cette tournée a été suivie par une autre, en Italie cette fois, organisée par le réseau italien « Femmes dans la crise ». En novembre 2013, une caravane des « Femmes dans la crise » a visité 22 villes italiennes pour récolter de l’aide pour la structure autogérée du dispensaire social métropolitain de Elliniko, préfigurant ainsi le mouvement de solidarité aux dispensaires autogérés grecs qui s’est développé un peu partout en Europe.
Le mouvement, qui dépasse largement le cas de la Grèce, se poursuit en avril 2012 avec la création, à l’échelle euro-méditerranéenne, du réseau ICAN (International Citizen Debt Audit Network) à l’initiative du CADTM et d’autres organisations. Douze pays sont représentés dans cette initiative : Grèce, Irlande, Portugal, Espagne, Italie, Pologne, Royaume-Uni, France, Allemagne, Belgique, Égypte et Tunisie. Dans chacun de ces pays, il y a soit un processus d’audit en cours, soit un audit ou une campagne contre l’austérité en préparation. En une année, ce nouveau réseau tient trois rencontres, dont une à Thessalonique, en Grèce, en février 2013.
À ce moment-là, les processus de politisation européens et grecs se rejoignent après trois années d’investissement militant massif et de croissance fulgurante des mouvements en faveur d’un audit de la dette. Cette rencontre à Thessalonique est l’occasion pour de nombreux activistes européens de témoigner leur solidarité avec le peuple grec, de raconter la situation qu’ils vivaient dans leur propre pays, et de rencontrer des victimes de la terrible crise économique grecque. Cela a permis à la délégation internationale de construire des ponts avec ces réalités de lutte locale et de les soutenir dans leur bataille par la suite.
La plus importante initiative fut sans doute l’Appel que le CADTM a contribué à lancer en août 2014 pour une semaine internationale de lutte européenne de solidarité avec 595 femmes de ménage du ministère des Finances grec luttant pour leur emploi [10]. Cet appel a abouti à l’organisation des manifestations de solidarité dans 14 pays d’Europe. Il est à noter que ces manifestations avaient été co-organisées ou soutenues par des syndicats européens, des mouvements féministes, collectifs citoyens ou de solidarité avec la Grèce, ATTAC, CADTM…
Enfin, il est important de mentionner les nombreuses mobilisations qui ont eu lieu en Europe en solidarité avec le peuple grec et contre les politiques de la Troïka. Rassemblant des syndicats, des mouvements sociaux, des partis politiques, ces mobilisations ont montré la solidarité des peuples européens envers les Grecques. En quelques années, est donc né un mouvement social important pour un audit de la dette en Grèce, soutenu et en lien avec des initiatives croissantes en Europe. Tous ces ingrédients étaient autant de sources de légitimité dans lesquelles un gouvernement de gauche qui arriverait au pouvoir pourrait aller puiser pour réaliser un audit de la dette.
Les liens entre le mouvement citoyen en faveur d’un audit de la dette et la gauche radicale : entre manque de pression populaire et manque de volonté politique
La politisation d’un problème par les mouvements sociaux a souvent pour objectif que la classe politique s’en empare pour y apporter des solutions. Après la politisation fulgurante de la question de la dette grecque, celle-ci devait être transformée par l’arrivée d’un gouvernement de gauche radicale au pouvoir qui mettrait effectivement en place les revendications d’audit et d’annulation de la dette. Il convient à présent d’étudier la réponse politique qui a fait suite à ce mouvement.
Pour ce faire, revenons en mars 2011, moment où le processus de mise à l’agenda politique de la question de la dette publique grecque n’est plus à faire. Il s’agit plutôt d’amplifier un maximum le mouvement et d’impliquer activement le plus de personnes possible pour arriver à un résultat politique. C’est l’objectif mené par la conférence internationale à Athènes, organisée par le Parti de la Gauche européenne et Synaspismos, principale composante de Syriza, en mars 2011. L’évènement réunit Alexis Tsipras, Yanis Varoufakis, Oskar Lafontaine (un des fondateurs de Die Linke), Pierre Laurent (dirigeant du PCF et du Parti de la Gauche européenne), Mariana Mortagua du Bloc de Gauche au Portugal, Euclide Tsakalotos (qui est devenu ministre des Finances après la démission de Yanis Varoufakis), Yannis Dragasakis (qui est devenu vice-premier ministre dans les gouvernements Tsipras 1 et 2), Éric Toussaint et bien d’autres. Cette conférence a posé les prémices de ce qui allait se dérouler dans les années à venir. Là où Éric Toussaint défendait des mesures radicales d’annulation de dette et de réalisation d’un audit citoyen, Yanis Varoufakis, futur ministre des Finances du gouvernement Tsipras, et les autres représentantes de Syriza étaient beaucoup plus modérés.
En effet, parallèlement à la progression fulgurante du mouvement social grec et européen autour de cette question, certains obstacles se dressaient déjà sur le chemin d’une annulation de la dette illégitime grecque. Comme l’avait laissé transparaître cette conférence internationale, une grande partie de Syriza ne soutenait pas cette initiative. Ce fut notamment le cas de Yannis Dragasakis, l’un des principaux responsables de Syriza sur les questions économiques. Si une partie de Syriza soutenait ouvertement la réalisation d’un audit, le reste de la gauche radicale grecque y était plutôt opposé.
Enfin, une partie des soutiens à l’initiative d’audit de la dette ne se sont pas réellement impliqués pour que cet audit recueille un maximum de participation citoyenne. Ils n’ont pas pris la mesure de l’importance de compter sur une forte participation populaire pour mettre un maximum de pression sur les organisations politiques de gauche, non seulement dans la construction de leurs programmes politiques, mais aussi dans l’éventualité où elles arriveraient au pouvoir.
En conclusion, la combinaison d’un certain manque de pression populaire sur les responsables politiques de gauche radicale et du manque de volonté politique de ces derniers laissait présager la capitulation qui allait advenir.
L’illusion Syriza
Dans un premier temps, la vigueur de la campagne du comité ELE a eu un impact très positif sur le programme politique de Siriza, même si une partie de ses dirigeantes étaient réticentes à l’idée de réaliser un audit. L’audit est au cœur du programme de Syriza lors des élections de mai et juin 2012. Syriza proposait la « suspension du paiement de la dette pendant les travaux d’une commission d’audit internationale et tant que la reprise économique n’a pas redémarré ».
Syriza avait obtenu 4 % aux élections de 2009, elle réussit en mai 2012 à réunir 16 % des voix, puis 26,5 % un mois plus tard lors des élections de juin 2012, juste 2 points en dessous de Nouvelle démocratie, le grand parti de droite. Syriza est ainsi devenu le deuxième parti en Grèce. Entre les deux tours, Tsipras avance 5 propositions concrètes pour entamer des négociations avec les partis opposés à la Troïka :
1. l’abolition de toutes les mesures antisociales (y compris les réductions des salaires et des retraites) ;
2. l’abolition de toutes les mesures qui ont réduit les droits des travailleurs en matière de protection et de négociation ;
3. l’abolition immédiate de l’immunité des parlementaires et la réforme du système électoral ;
4. un audit des banques grecques ;
5. la mise sur pied d’une commission internationale d’audit de la dette combinée à la suspension du paiement de la dette jusqu’à la fin des travaux de cette commission.
Ces propositions radicales claires expliquent en bonne partie la très forte progression des voix (plus de 60% de voix supplémentaires) qui se sont portées vers Syriza entre mai et juin 2022.
Mais, en l’espace de quelques mois, l’engagement à réaliser un audit de la dette et à suspendre les paiements pendant sa réalisation a progressivement disparu du discours d’Alexis Tsipras et des autres dirigeantes de Syriza. Cela s’est fait discrètement et la cinquième mesure proposée par Tsipras en mai 2012 a été remplacée par la proposition de réunir une conférence européenne pour réduire la dette grecque.
En octobre 2012, Alexis Tsipras avait à sa disposition des documents du Fonds monétaire international prouvant que 10 des 24 membres de la direction du FMI étaient contre le Mémorandum, en assumant que cela n’allait pas marcher, parce que c’était un sauvetage des banques françaises et allemandes et non un plan d’aide à la Grèce. Ces documents, publiés par le Wall Street Journal, constituaient une base très solide pour déclarer l’illégalité et l’illégitimité de la dette. Finalement, Alexis Tsipras et ses proches conseillers ont considéré que le FMI pouvait être un allié de Syriza dans les négociations avec la Commission européenne. En effet, le noyau le plus proche de Tsipras souhaitait absolument éviter l’affrontement avec le FMI, les institutions européennes, les banquiers et les armateurs grecs. L’idée était également de donner des gages aux banquiers et à la Commission européenne pour qu’ils ne mettent pas trop de bâtons dans les roues de Syriza dans leur lutte pour accéder au pouvoir. Alexis Tsipras misait sur le fait que les puissances européennes, comme la France et l’Allemagne concèderaient une réduction très importante de la dette à la Grèce, comme les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale l’avaient fait avec l’Allemagne en janvier 1953 au moment de l’accord de Londres. C’était son plan A et il n’avait pas de plan B.
Arrivée au pouvoir de Syriza et commission d’audit de la dette grecque
Malgré le scepticisme apparent du gouvernement Tsipras et de son noyau dur au sujet de l’audit de la dette, certaines personnalités qui avaient soutenu le projet d’audit dès le départ sont devenues des membres du nouveau gouvernement Syriza fin janvier 2015, après la victoire électorale du parti d’Alexis Tsipras. Par exemple, Panagiotis Lafazanis, l’un des six « super ministres » dans la hiérarchie protocolaire du premier gouvernement Tsipras, avait soutenu dès 2011 l’audit citoyen de la dette et était pour une suspension du paiement. Le juriste Georges Katroúgalos, membre actif de l’audit citoyen de la dette (ELE), avait été nommé vice-ministre de la Réforme administrative. Éric Toussaint l’a rencontré en février 2015, et lui a demandé à être mis en contact avec la nouvelle présidente du Parlement grec afin d’installer une commission d’audit. Zoé Konstantopoulou venait d’être élue présidente du Parlement avec 290 voix, soit plus de 90 % des députés. Par l’intermédiaire de G. Katroúgalos, elle a répondu immédiatement de façon positive. Zoé Konstantopoulou avait de bons rapports avec Alexis Tsipras et son travail a permis d’obtenir le soutien officiel du Président et de ses ministres lors de l’évènement public de lancement de la commission pour la vérité sur la dette grecque.
La commission était composée de 15 étrangers (provenant de 10 pays différents répartis sur 3 continents) et de 15 Grecs. Elle était coordonnée par Éric Toussaint. Différentes compétences et expériences étaient réunies dans plusieurs domaines importants : droit international, droit constitutionnel, droits humains, audit des comptes publics, finances privées dont banques, économie internationale, banque centrale, statistiques, etc. Plus de la moitié des membres combinaient une de ces compétences avec une expérience en matière de mouvements sociaux. Pendant deux mois et demi, la commission a tenu des réunions de travail. Dans un premier temps, des termes de référence ont été définis – tirés du droit national et international – pour identifier les dettes illégitimes, illégales, insoutenables ou odieuses. Ensuite, les membres de la commission se sont répartis en plusieurs sous-groupes chargés d’auditer les dettes réclamées à la Grèce et de produire les différents chapitres du rapport qui a été présenté à la mi-juin 2015.
La commission a rédigé en deux mois et demi un rapport composé de 9 chapitres. Le rapport a été adopté par la commission début juin et a été traduit en grec en une semaine afin de pouvoir être présenté lors d’une séance publique les 17 et 18 juin 2015. Des organisations comme la PACD (“Plataforma Auditoria Ciudadana de la Deuda”) et Jubilee Debt Campaign UK ont apporté leur soutien au travail de la Commission [11].
La commission pour la vérité sur la dette grecque a démontré que les dettes contractées par la Grèce auprès de la Troïka au cours des deux mémorandums successifs l’ont été à la condition expresse de violer des droits garantis par toute une série de pactes, de traités et de conventions internationales en matière de droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques. Le rapport de la commission énumère une série de violations précises.
Plus largement, l’apport principal de l’audit a été de rompre, preuve à l’appui, avec une narration politique dominante de la crise grecque élaborée par la Troïka, par les différents gouvernements de l’UE et par les médias dominants. L’explication qui a été donnée est totalement contraire à la vérité qu’a fait éclater l’audit. Selon la narration dominante, la dette publique aurait atteint un niveau insoutenable suite à un excès de dépenses publiques, à cause d’un État social beaucoup trop développé, d’un système de retraites trop avantageux, ou encore en raison d’une incapacité, par essence, à collecter l’impôt. Or, le rapport d’audit montre que ce qui est frappant avant tout, c’est l’explosion de la dette privée, phénomène qui déborde largement le cas grec. Au début des années 2000, les grandes banques françaises, allemandes et d’autres pays dits du « centre économique » de l’Europe ont déversé des quantités énormes de flux financiers vers les pays de la Périphérie au sein de l’UE en général et en particulier au sein de la zone euro. Cela s’est accéléré avec l’entrée de la Grèce dans la zone euro, parce que les grandes banques françaises et allemandes avaient la certitude qu’en cas de problème, il n’y aurait pas de dévaluation et pas de pertes. Les banquiers français et allemands étaient les plus intéressés à prêter à des agents grecs, privés principalement et non pas publics. Ils considéraient que leurs prêts seraient garantis ensuite par leur gouvernement, par la Banque centrale européenne et par la Commission européenne qui feraient le nécessaire, en cas de problème, pour venir en aide aux créanciers.
On avait donc une augmentation énorme de la dette privée. Alors qui s’endettait en Grèce ? Qui est derrière cette dette privée ? C’étaient les ménages grecs stimulés par les offres alléchantes des banques grecques, ou même des banques allemandes et des banques françaises qui leur prêtaient directement. C’étaient les entreprises non financières grecques qui empruntaient aussi massivement à l’étranger et à bon compte. C’étaient aussi les banques grecques qui s’endettaient auprès des banques françaises et allemandes pour ensuite faire des prêts aux ménages et aux entreprises. Il est très clair que la dette privée a augmenté beaucoup plus vite et beaucoup plus fort que la dette publique. La situation critique qu’a vécue la Grèce à la fin 2009, ce n’était pas le risque d’un défaut immédiat de la Grèce sur le paiement de sa dette souveraine. Le risque, c’était l’incapacité des différents agents grecs privés qui s’étaient endettés à continuer le remboursement. C’est ce contexte de possibilité d’une crise majeure des banques grecques, et les conséquences négatives sur les banques françaises et allemandes qui a poussé la Troïka à intervenir.
Or, pour expliquer la nécessité d’apporter 110 milliards d’euros à la Grèce, pour sauver les systèmes financiers grec, français et allemand, il fallait une narration acceptable pour l’opinion publique. Et il n’était pas possible de dire en 2010, de la part des autorités européennes et du FMI, qu’on allait sauver les banquiers. On l’avait déjà fait depuis 2007-2008, l’opinion publique en avait assez. Il fallait à la Troïka une autre explication centrée sur le fait que « les pouvoirs publics grecs ont trop dépensé ». Papandréou a falsifié les statistiques grecques en passant un accord avec la direction de l’Office de statistiques grecques pour exagérer le déficit de l’État grec, pour augmenter le montant de la dette publique grecque et le pourcentage de la dette par rapport au PIB, en intégrant dans la dette des éléments qui ne devaient pas y être et qui étaient en contradiction avec les normes comptables européennes d’Eurostat.
Au cours des travaux de la commission d’audit, un fossé grandissait entre ce que la commission faisait et ce à quoi consentait, de son côté, le gouvernement à l’égard des créanciers et des institutions européennes. Alors que 7 milliards d’euros étaient utilisés pour rembourser la dette au FMI, à la BCE et aux banques privées, le gouvernement dépensait à peine 200 millions d’euros pour résoudre les problèmes de la crise humanitaire : les problèmes de santé, les problèmes posés aux retraités, les 300 000 familles qui n’avaient plus de raccordement électrique.
Bien que cela n’apparaissait pas publiquement, le gouvernement était divisé : 6 ministres et vice ministres étaient pour la suspension du paiement de la dette (parmi lesquels se trouvaient P. Lafazanis, C. Isychos, D. Stratoulis, N. Valavani, N. Chountis,…), ils refusaient aussi les concessions en matière de privatisation et la volonté d’aller vers de nouvelles restrictions en matière de retraite. Zoe Konstantopoulou résistait également à certaines pressions de Tsipras.
Finalement, malgré le refus par le peuple grec, via le référendum du 5 juillet 2015, du plan d’austérité de la Troïka, le gouvernement dirigé par Alexis Tsipras n’a pas saisi l’occasion pour utiliser les résultats de la commission pour la vérité sur la dette grecque. Il a capitulé devant le FMI, la Commission européenne et la Banque centrale européenne. Malgré cette fin malheureuse, l’expérience de l’audit en Grèce a constitué une expérience très importante et très riche en enseignements pour le futur.
Conclusion
En définitive, pour mener à bien un audit de la dette, ou plus généralement des mesures radicales en faveur de la majorité de la population, deux leçons sont à retenir :
1. La nécessité pour tout gouvernement populaire (ou pour toute force de gauche qui prétend participer à un gouvernement) de résister aux créanciers, de désobéir aux institutions et aux traités européens, de s’appuyer sur des mobilisations populaires et de respecter la volonté du peuple.
2. La nécessité pour le mouvement social de maintenir une pression maximale sur les gouvernements considérés comme amis afin qu’ils ne capitulent pas et qu’ils mettent réellement en œuvre un authentique programme alternatif.
Les deux conditions ont été réunies en Équateur, où le gouvernement a réalisé avec succès un audit de la dette suivi par l’annulation d’une majorité de la dette publique extérieure détenue par les créanciers privés.
Dans le cas de la Grèce, la pression du mouvement social a permis de politiser la question de la dette à très grande vitesse, mais il a manqué la volonté politique d’Alexis Tsipras et de son proche cercle de conseillers, ainsi qu’une plus grande pression populaire sur ces derniers au moment où s’est tenue la commission pour la vérité sur la dette grecque.
Aujourd’hui, le Sud global fait face à une nouvelle crise de la dette, provoquée par la crise économique due à la pandémie de Covid-19, par la hausse du prix des céréales et des engrais chimiques, dont l’Ukraine est l’un des principaux producteurs, par la hausse du coût de l’énergie et par la hausse des taux d’intérêt décidée unilatéralement par la Banque centrale européenne, la Banque d’Angleterre et la Réserve fédérale étasunienne en 2022. Avec cette crise qui a commencé en 2022 et qui affecte un grand nombre de pays du Sud global, il est possible qu’on assiste à un renouveau des initiatives d’audits citoyens des dettes. Cela pourrait également être le cas au Nord, car les gouvernements en place utilisent l’argument de l’endettement public pour justifier un renforcement des politiques d’austérité.
Néanmoins, les mouvements dette sont moins nombreux et puissants que dans les années 2000 et 2010, et il n’y a pas de gouvernements tels que celui de Rafael Correa, avec une volonté politique suffisante pour impulser un mouvement national ou international autour d’un audit citoyen de la dette. Par exemple, le Sri Lanka a élu en 2024 un gouvernement avec une étiquette de gauche radicale, qui n’a aucunement remis en cause les engagements internationaux du Sri Lanka en matière d’endettement. Pourtant, le pays subit de plein fouet les programmes austéritaires du Fonds monétaire international qui exige privatisations, hausse de la taxe sur la valeur ajoutée et baisse des subventions aux produits de premières nécessités [12].
Malgré un contexte adverse, le CADTM poursuit son plaidoyer et son action en faveur de solutions radicales pour faire face au fardeau des dettes illégitimes.
[1] Ce texte reprend largement le contenu de l’article co-rédigé par Maxime Perriot et Éric Toussaint : https://www.cadtm.org/Equateur-et-en-Grece-deux-exemples-d-audit-de-la-dette-publique-avec-une publié par le CADTM le 18 octobre 2025
[2] Camille Delannois, Sébastien Gillard, « Le « Post-Extractivisme » : Une stratégie politique pour l’Équateur et les pays du Sud, CETRI, 2018, https://www.cetri.be/IMG/pdf/post-extractivisme_-_cd_et_sg-2.pdf.
[3] Éric Toussaint, « Les leçons de l’Équateur pour l’annulation de la dette illégitime », CADTM, 29 mai 2013, https://www.cadtm.org/les-lecons-de-l-equateur-pour-l.
[4] Éric Toussaint, « Équateur : Les résistances aux politiques voulues par la Banque mondiale, le FMI et les autres créanciers entre 2007 et 2011 », CADTM, 2024, https://www.cadtm.org/Equateur-Les-resistances-aux-politiques-voulues-par-la-Banque-mondiale-le-FMI.
[5] Damien Millet, Éric Toussaint, « L’Équateur dit « non » », Le Monde Diplomatique, 2015, https://www.monde-diplomatique.fr/2015/03/MILLET/52736#:~:text=En%20novembre%202008%2C%20l’Equateur%20a%20donc%20d%C3%A9cid%C3%A9,des%20titres%20valant%203%2C2%20milliards%20de%20dollars.
[6] Camille Delannois, Sébastien Gillard, art.cit.
[7] Eric Toussaint, « Grèce : Les banques sont à l’origine de la crise Les dettes réclamées à la Grèce sont odieuses », CADTM, 23 décembre 2016, https://www.cadtm.org/Grece-Les-banques-sont-a-l-origine
[8] Christophe Sorg, “Social Movements, and the Politics of Debt : Transnational Resistance against Debt on Three Continents”, Amsterdam : Amsterdam University Press, 2022, pp. 200-207.
[9] Ibid.
[10] Sonia Mitralias, Grèce 595 femmes de ménage grecques : 11 mois de lutte acharnée contre le gouvernement et la Troïka, CADTM, Juillet 2014, https://www.cadtm.org/595-femmes-de-menage-grecques-11.
[11] Christophe Sorg, op.cit.
[12] Sur la question sri lankaise, lire Eric Toussaint « Au Sri Lanka, la politique du nouveau gouvernement : une opportunité historique perdue », CADTM, publié le 11 février 2025, https://www.cadtm.org/Au-Sri-Lanka-la-politique-du-nouveau-gouvernement-une-opportunite-historique
Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.
17 février, par Eric Toussaint
4 février, par Eric Toussaint , Cyn Huang
25 janvier, par Eric Toussaint
20 janvier, par CADTM , Eric Toussaint , Collectif , Jean Ziegler , Joao Pedro Stedile , Denis Robert , Yanis Varoufakis , Rafael Bernabe , Zoe Konstantopoulou , Jean-Luc Mélenchon , Gilbert Achcar , Tithi Bhattacharya , Nancy Fraser , Françoise Vergès , Manon Aubry , Leïla Chaibi , Annie Ernaux , Ada Colau
19 janvier, par Eric Toussaint
17 janvier, par Eric Toussaint
13 janvier, par Eric Toussaint
12 janvier, par Eric Toussaint
7 janvier, par Eric Toussaint
29 décembre 2025, par Eric Toussaint
Forum sur les stratégies économiques et sociales de Côte d’Ivoire, membre du CADTM et membre de la Marche mondiale des femmes et d’autres mouvements sociaux. Solange Koné est également fondatrice de la Fédération nationale des organisations de santé de Côte d’Ivoire.
AVP Dette & Souveraineté alimentaire
Solange Koné : « Il faut lier les cultures agricoles aux besoins de la population »10 janvier 2025, par Solange Koné , Maxime Perriot
29 mars 2024, par Solange Koné
FSM Tunis
La révolution sera féministe ou ne sera pas ! Echos de l’Assemblée des femmes du FSM de Tunis31 mars 2013, par Christine Vanden Daelen , Emilie Tamadaho Atchaca , Solange Koné
FSM 2011 : Assamblée mondiale des Habitants
L’accès des femmes au logement : le droit à la ville comme stratégie de lutte2 avril 2011, par Solange Koné
FSM Dakar 2011
Echos du Forum des luttes féministes africaines13 février 2011, par Christine Vanden Daelen , Abaix l’Estaca , Solange Koné , Yvonne Ngoyi , Monika Karbowska
16 juillet 2009, par Eric Toussaint , Damien Millet , Ibrahim Yacouba , Victor Nzuzi , Luc Mukendi , Aminata Barry Toure , Sophie Perchellet , Emilie Tamadaho Atchaca , Solange Koné , Jean Victor Lemvo
avocate et femme politique grecque. Ex-députée du parti de la gauche radicale Syriza, qui a gagné les élections législatives du 25 janvier 2015 en Grèce, a été la plus jeune présidente de la Vouli (Parlement grec), de janvier à octobre 2015, et la deuxième femme seulement à exercer cette fonction. Dès son élection elle mandata, en avril 2015, un audit de la dette publique grecque avec la formation de la Commission pour la vérité sur la dette publique. Zoé Konstantopoulou s’est opposée à la trahison du résultat du référendum du 5 juillet 2015 par le gouvernement d’Alexis Tsipras. En 2016, elle a fondé une nouvelle organisation politique appelée Trajet de Liberté.
20 janvier, par CADTM , Eric Toussaint , Collectif , Jean Ziegler , Joao Pedro Stedile , Denis Robert , Yanis Varoufakis , Rafael Bernabe , Zoe Konstantopoulou , Jean-Luc Mélenchon , Gilbert Achcar , Tithi Bhattacharya , Nancy Fraser , Françoise Vergès , Manon Aubry , Leïla Chaibi , Annie Ernaux , Ada Colau
9 octobre 2019, par Zoe Konstantopoulou
26 juillet 2018, par Zoe Konstantopoulou
12 octobre 2017, par Zoe Konstantopoulou , Véronique Laurent
10 juillet 2017, par Zoe Konstantopoulou
18 avril 2017, par Eric Toussaint , Costas Lapavitsas , Stathis Kouvelakis , Zoe Konstantopoulou , Miguel Urbán Crespo , Marina Albiol , Alexis Cukier , Jeanne Chevalier , Christine Poupin
9 février 2017, par Eric Toussaint , Costas Lapavitsas , Stathis Kouvelakis , Zoe Konstantopoulou , Miguel Urbán Crespo , Marina Albiol , Alexis Cukier , Jeanne Chevalier , Christine Poupin
23 août 2016, par CADTM , Eric Toussaint , Zoe Konstantopoulou , Rototom
29 avril 2016, par Zoe Konstantopoulou
22 avril 2016, par Zoe Konstantopoulou