21 mai par Ndongo Samba Sylla , Mahamadou Lamine Sagna

Ville de Dakar, Photo : Babacar Dioum, CC, Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ville_de_Dakar.jpg
Dans notre précédent article intitulé Sortir du script colonial, nous plaidions pour une rupture avec la finance coloniale et proposions une finance fonctionnelle, orientée vers les besoins de développement et le bien-être collectif. Le présent texte prolonge cette réflexion en analysant une réalité innommée du Plan de redressement : la crise de dette que nous vivons…
Le Sénégal n’a pas la capacité objective de rembourser les dettes dues, notamment celles en monnaies étrangères, sans porter un coup fatal à son développement économique et au bien-être chancelant des populations
D’après les projections du FMI
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
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, le Sénégal devrait enregistrer cette année un taux de croissance du PIB
PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
de 8,4 %. Ce qui constitue la meilleure performance du pays depuis au moins 45 ans et également la troisième meilleure performance au monde pour cette année. Comment se fait-il donc qu’un pays censé être en plein boom doive se résoudre à un plan de redressement ? Inutile de chercher loin : le Sénégal est dans une situation de crise de la dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, la plus grave de son histoire.
C’est la loi de finances rectificative 2025 qui permet de s’en rendre compte. Les recettes internes sont estimées à 4382 milliards de francs CFA. Un chiffre à comparer avec le service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. publique totale, c’est-à-dire les flux de remboursements attendus cette année : 4400 milliards de francs CFA dont 3384 milliards au titre du principal (« amortissements ») et 1057 milliards au titre des intérêts. En d’autres termes, en 2025, les recettes internes attendues sont du même ordre de grandeur que le remboursement prévu des dettes en CFA et en devises du gouvernement sénégalais. Bien entendu, les recettes internes ne permettent pas de faire face aux paiements dus. En pratique, le principal doit être emprunté à nouveau en vue de « faire rouler » la dette. La mauvaise nouvelle est que le service de la dette devrait continuer à peser très lourd dans les finances publiques durant ces prochaines années en raison notamment, mais pas seulement, des « dettes cachées » révélées par la Cour des comptes.
L’annonce de ces « dettes cachées », fortement critiquée par l’opposition, a conduit à des dégradations successives de la note souveraine du Sénégal qui ont compromis pour le moment l’accès du gouvernement aux marchés internationaux des capitaux et rendu les créanciers multilatéraux plus frileux. Quant aux financements pouvant être obtenus sur le marché financier
Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
de l’UEMOA, ils ont généralement des échéances courtes, sont relativement onéreux et ne permettent en principe de rembourser que la dette en monnaie franc CFA (un peu moins de 30 % de la dette totale du gouvernement selon le dernier Document de programmation budgétaire et économique pluriannuelle).
De manière surprenante, le Plan de redressement a été silencieux sur cette question. Or les objectifs retenus – par exemple atteindre un déficit public de 3 % en 2027 – sont tributaires de la manière dont cette crise de la dette, jamais nommée comme telle, va être gérée. À notre avis, le Sénégal n’a pas la capacité objective de rembourser les dettes dues, notamment celles en monnaies étrangères, sans porter un coup fatal à son développement économique et au bien-être chancelant des populations. Un fait ignoré, voire occulté, par ceux qui soutiennent que le gouvernement actuel doit assumer ses obligations
Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. L’obligation est souvent l’objet de négociations sur le marché secondaire.
financières extérieures au nom de la « continuité de l’État » et de la nécessité de préserver la « signature » internationale du pays.
S’endetter en monnaie étrangère et sur la base du droit de pays étrangers, c’est éroder sa souveraineté monétaire et politique
Pour se rendre compte de la gravité de la situation actuelle, un détour historique s’impose. Nous allons nous concentrer sur la dette extérieure du Sénégal, celle payable en monnaies étrangères. Car, en principe, la dette en monnaie nationale pose moins de problèmes. Dans un pays normal, la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. devrait toujours faire en sorte que les intérêts qui pèsent sur la dette du gouvernement en monnaie nationale soient soutenables pour les finances publiques. Si elle ne le fait pas, le gouvernement n’a qu’à se plaindre à lui-même : il a fait le choix politique d’enrichir les créanciers plus que de raison. Soulignons aussi qu’un gouvernement ne devrait pas, en principe, faire défaut sur les dettes qu’il a émises dans sa propre monnaie parce que cela pourrait fragiliser le système financier domestique et, indirectement, les épargnants. Pour autant, cela ne revient pas à cautionner le remboursement de dettes contractées illégalement auprès du système bancaire domestique.
Le concept de « dette publique extérieure » employé ici renvoie aux dettes publiques dues à des créanciers étrangers et à celles qui ont reçu une garantie publique. Les données utilisées proviennent de la base de données en ligne de la Banque mondiale
Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.
En 2022, 189 pays en sont membres.
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sur la dette internationale. Entre 1980 et 2000, la dette publique extérieure du Sénégal est passée de 1,1 milliard de dollars à 3,2 milliards de dollars, soit de 25,1 % à 54,2 % du revenu national brut (RNB). Autrement dit, l’endettement extérieur a continué d’augmenter plus rapidement que la croissance économique durant ces deux décennies d’ajustement structurel. L’austérité imposée au Sénégal aura tout au plus permis au pays de rembourser sa dette extérieure via de nouveaux prêts octroyés en contrepartie de conditionnalités
Conditionnalités
Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt.
qui ont anémié son dynamisme économique.
En 2006, avec les annulations de dette permises par l’initiative pays pauvres très endettés
PPTE
Pays pauvres très endettés
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.
Elle se déroule en plusieurs étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays doit mener pendant trois ans des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement structurel. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire. À la fin de ces trois années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allégement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %. Si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allégements de son service de la dette et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période varie entre un et trois ans, selon la vitesse de mise en œuvre des réformes clés convenues au point de décision. À l’issue, arrive le point d’achèvement. L’allégement de la dette devient alors acquis pour le pays.
Le coût de cette initiative est estimé par le FMI en 2019 à 76,2 milliards de dollars, soit environ 2,54 % de la dette extérieure publique du Tiers Monde actuelle. Les PPTE sont au nombre de 39 seulement, dont 33 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter l’Afghanistan, la Bolivie, le Guyana, Haïti, le Honduras et le Nicaragua. Au 31 mars 2006, 29 pays avaient atteint le point de décision, et seulement 18 étaient parvenus au point d’achèvement. Au 30 juin 2020, 36 pays ont atteint le point d’achèvement. La Somalie a atteint le point de décision en 2020. L’Érythrée et le Soudan n’ont pas encore atteint le point de décision.
Alors qu’elle devait régler définitivement le problème de la dette de ces 39 pays, cette initiative a tourné au fiasco : leur dette extérieure publique est passée de 126 à 133 milliards de dollars, soit une augmentation de 5,5 % entre 1996 et 2003.
Devant ce constat, le sommet du G8 de 2005 a décidé un allégement supplémentaire, appelée IADM (Initiative d’allégement de la dette multilatérale), concernant une partie de la dette multilatérale des pays parvenus au point de décision, c’est-à-dire des pays ayant soumis leur économie aux volontés des créanciers. Les 43,3 milliards de dollars annulés via l’IADM pèsent bien peu au regard de la dette extérieure publique de 209,8 milliards de dollars ces 39 pays au 31 décembre 2018.
(PPTE) et l’initiative d’allègement de la dette multilatérale (IADM), la dette extérieure du Sénégal est retombée à 1,6 milliard de dollars, soit 14,1 % du RNB. Fin 2011, quelques mois avant le départ d’Abdoulaye Wade du pouvoir, la dette publique extérieure s’était établie à 3,6 milliards de dollars, soit 20,6 % du RNB. Sous Macky Sall, de 2012 à 2023, la dette publique extérieure a été multipliée par quatre, passant de 4,2 à 16,9 milliards de dollars. Cette augmentation spectaculaire de l’endettement extérieur a été observée dans nombre de pays africains sur la même période. Les banques centrales des pays du Nord ont répondu à la crise financière internationale de 2008 en mettant en place des politiques monétaires non conventionnelles, notamment des politiques de taux d’intérêt
Taux d'intérêt
Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
nuls.
Ceci a créé un contexte de liquidités
Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
abondantes qui ont été en partie investies dans les pays du Sud offrant des rendements (taux d’intérêt) élevés. Dans cette atmosphère euphorique, où la croissance économique était de nouveau au rendez-vous, stimulée notamment par le boom des matières premières, beaucoup de pays africains, à l’instar du Sénégal, ont 3 massivement émis des eurobonds (des obligations libellées en devises fortes). C’étaient les jours heureux des plans d’« émergence » : Africa rising !
La Zambie, pays riche en cuivre, a été le premier pays à faire défaut en novembre 2020
Pour des raisons structurelles, cette dynamique d’endettement frénétique devait tôt ou tard ralentir ou s’arrêter. Les indicateurs de solvabilité des pays africains avaient commencé à se détériorer bien avant que la pandémie de covid-19 ne mette fin à l’ère de l’« émergence ». La Zambie, pays riche en cuivre, a été le premier pays à faire défaut en novembre 2020, soit 14 ans seulement après une annulation importante de sa dette publique extérieure, passée de 129 % à 7,4 % du RNB entre 2000 et 2006. Tout comme le Sri Lanka, l’Équateur et l’Argentine, des pays africains tels que le Ghana, le Kenya et l’Éthiopie ont, entretemps, fait défaut et/ou sollicité le FMI pour une restructuration de leurs dettes. Ces pays africains englués dans une crise d’endettement ont tous émis des dettes auprès de créanciers privés. Tout le contraire, par exemple, de l’Algérie et du Botswana, pays qui ont une grande indépendance financière du fait de leur contrôle sur leurs ressources naturelles. Peu donc leur importe l’opinion des agences notant la qualité de la « signature » des gouvernements !
S’endetter en monnaie étrangère et sur la base du droit de pays étrangers, c’est éroder sa souveraineté monétaire et politique, comme le souligne Katharina Pistor, professeure de droit à Columbia, dans un article qui soutient que la souveraineté monétaire est aussi voire plus importante que la souveraineté territoriale au XXIᵉ siècle. Le « péché » de nombre de pays africains a été de contracter des dettes en devises (et aussi d’attirer des investissements directs étrangers) et de les mobiliser dans des projets qui ne génèrent que des recettes en monnaie nationale à la place de recettes en devises pouvant faciliter leur remboursement ou, du moins, garantir une stabilité financière extérieure.
Leurs conseillers économiques mainstream disaient généralement que ces dettes étaient « soutenables » car elles étaient « productives », orientées vers des projets d’infrastructures qui, selon eux, allaient durablement booster la croissance économique. Le problème est que la dette en monnaie nationale obéit à une dynamique différente de celle en monnaie étrangère. Tant que la banque centrale maintient des taux d’intérêt inférieurs à la croissance du PIB nominal, la dette en monnaie nationale peut être soutenable.
Avant l’annonce des « dettes cachées », la situation de la dette extérieure du Sénégal était déjà très préoccupante
Par contre, les pays du Sud n’ont aucun contrôle sur les coûts et les conditions de refinancement des dettes en monnaie étrangère qu’ils émettent. Ceux-ci sont fortement influencés par la politique monétaire de la Federal Reserve, la Banque centrale américaine, laquelle n’est concernée principalement que par la conjoncture économique des États-Unis. La solvabilité extérieure des pays du Sud ne dépend pas de prime abord de la croissance économique, mais ultimement de la capacité à générer des revenus extérieurs (des recettes d’exportation en particulier), laquelle influence les possibilités de refinancement sur les marchés internationaux de capitaux.
Le Ghana, la Zambie, le Kenya et l’Éthiopie ont tous vu une dégradation rapide de leur solvabilité extérieure entre 2012 et 2023. En pourcentage des exportations, le stock de dette publique extérieure est passé de 77,6 % à 279,5 % (Kenya), de 165,6 % à 291,9 % (Éthiopie, 401,4 % en 2020), de 47,7 % à 109 % (Ghana), de 33 % à 133,6 % (Zambie, 175 % en 2020). Dans le cas du Sénégal, la dette publique extérieure rapportée aux exportations est passée de 99,4 % à 230,8 % entre 2012 et 2023. Autrement dit, sur cette période, l’endettement public extérieur a augmenté deux fois plus rapidement que les exportations.
Le ratio entre le service de la dette publique extérieure et les exportations montre la même tendance : il est passé de 5,4 % à 17,6 %. En d’autres termes, par rapport à 2012, les paiements annuels associés à la dette extérieure représentaient en 2023 une proportion des recettes d’exportation trois fois plus importante. La dégradation de la solvabilité extérieure du Sénégal est cependant beaucoup plus grave que ces statistiques ne le suggèrent.
Il y a à cela trois raisons :
« Émergence » ou endettement tous azimuts ? Ainsi, avant l’annonce des « dettes cachées », la situation de la dette extérieure du Sénégal était déjà très préoccupante. L’« émergence » tant vantée aura stimulé un rythme d’endettement sans précédent dans l’histoire du pays et parmi les plus soutenus en Afrique et dans le reste des pays en développement.
L’« émergence » tant vantée aura stimulé un rythme d’endettement sans précédent dans l’histoire du pays et parmi les plus soutenus en Afrique
En effet, entre 2012 et 2023, le ratio dette extérieure publique sur RNB, « dettes cachées » non prises en compte, a augmenté de 32,6 points. Seuls trois pays africains ont connu une augmentation plus importante de ce ratio sur cette période. Le résultat est que le Sénégal devra assurer un service de la dette publique extérieure de 14,5 milliards de dollars (environ 8700 milliards de francs CFA) de 2024 à 2029, « dettes cachées » omises.
Soulignons que le duo Faye-Sonko, durant les trois premières années de leur règne (2024-2026), aura à payer un service de la dette publique extérieure (7,75 milliards de dollars, « dettes cachées » omises) supérieur à celui qu’a encouru le régime de Macky Sall sur toute la période 2012-2023.
Un autre enseignement significatif est que le Mozambique est le seul pays africain qui ait « damé le pion » au Sénégal en matière d’endettement extérieur entre 2012 et 2023 :
Rapporté au RNB 2023 du Sénégal, ce chiffre le place devant les six autres et derrière le Mozambique. Comme le Sénégal, le Mozambique a reçu d’importants flux d’investissements étrangers dans le secteur des hydrocarbures. Le Mozambique est aussi en train de payer un lourd tribut économique et social depuis qu’un scandale de « dettes cachées » a été révélé au grand public. En d’autres termes, au classement des pays qui ont connu le rythme d’endettement extérieur le plus effréné en Afrique et dans le reste du Sud global sur la période 2012-2023, on trouve deux pays en proie à des « dettes cachées ». Simple coïncidence ? Enfin, notons que les financements extérieurs importants obtenus par le Sénégal sous Macky Sall ont augmenté beaucoup plus rapidement que les exportations.
En ayant mal évalué le risque associé à l’endettement du Sénégal et en continuant à accorder des prêts au pays alors que sa dette souveraine était déjà insoutenable, le FMI a une lourde responsabilité dans la crise que nous traversons
Par exemple, le ratio entre le stock de dette extérieure totale et les exportations a cru de 376,5 points (de 168,9 % à 545,4 %) entre 2012 et 2023, l’évolution la plus importante constatée pour le groupe de pays couverts par la Banque mondiale. Cette dégradation de la solvabilité extérieure a exacerbé la vulnérabilité financière du pays qui aura beaucoup de mal à sortir de la chaîne de Ponzi (soul buki souli buki) dans laquelle il s’est empêtré.
Que tout ceci ait échappé au FMI est sans doute un mystère. Certes, il est toujours difficile de prédire avec exactitude de quoi demain sera fait. Mais, dans le cas d’espèce, cette excuse ne peut être invoquée car le FMI est « coutumier des faits ». Une étude récente du Finance for Development Lab a passé en revue 605 « analyses de la viabilité de la dette » conduites par le FMI entre 2013 et 2024 et qui concernent les pays à faible revenu. Celle-ci conclut ainsi : le FMI tend à « sous-estimer l’accumulation de dettes et à surestimer la croissance du PIB réel » et a souvent « exagéré la capacité des pays à mettre en œuvre des consolidations budgétaires [c’est-à-dire des programmes d’austérité] ».
En ayant mal évalué le risque associé à l’endettement du Sénégal et en continuant à accorder des prêts au pays alors que sa dette souveraine était déjà insoutenable, le FMI a une lourde responsabilité dans la crise que nous traversons. S’il avait proprement fait son travail, certaines dettes insoutenables, voire illégitimes, auraient pu être évitées. Prétexter un « misreporting » ne pourra pas dédouaner l’institution de Bretton Woods qui devra rendre des comptes au peuple sénégalais.
La seule manière de rembourser cette dette « non cachée » serait de l’emprunter à nouveau. Ce qui suppose au préalable un accord avec le FMI et la mise en œuvre des conditionnalités drastiques qui vont l’accompagner
Sacrifier les populations pour plaire aux créanciers ? Ainsi qu’on pourra le constater, même sans « dettes cachées », la situation du Sénégal était (et demeure) beaucoup plus inquiétante que celle des pays africains qui ont déjà fait défaut sur certaines de leurs dettes extérieures. Au total, sur la période 2024-2028, le service de la dette attendu sera au moins de l’ordre de 18 800 milliards de FCFA (environ 31 milliards de dollars, le PIB du Sénégal en 2025 est estimé à moins de 35 milliards de dollars par le FMI), si l’on en croit les chiffres issus des lois de finances rectificative de 2024 et de 2025 et du Document de programmation budgétaire et économique pluriannuelle daté de juin 2025. Ces flux de paiement attendus pour les prochaines années sont tout simplement hors de portée de l’économie sénégalaise.
Le pays ne pourra pas dégager suffisamment de recettes d’exportation dans un court laps de temps pour assurer le service de sa dette publique extérieure. Le pourrait-il, miraculeusement, il mobiliserait alors son surplus économique non pour sa transformation industrielle mais pour satisfaire les désidérata de ses créanciers. Soyons clairs. La seule manière de rembourser cette dette « non cachée » serait de l’emprunter à nouveau. Ce qui suppose au préalable un accord avec le FMI et la mise en œuvre des conditionnalités drastiques qui vont l’accompagner. Mais est-il réaliste de vouloir payer indéfiniment une dette en monnaie étrangère impayable ? C’est aujourd’hui l’une des questions politiques principales qui se posent.
Le discours dominant chez les officiels sénégalais est que la dette du pays est « soutenable » : au prix d’efforts sérieux (à consentir pour l’essentiel par les populations), il serait possible de la réduire à des proportions plus raisonnables, surtout si le PIB est recalculé sur une nouvelle base et revu à la hausse. Mais ce type de raisonnement essentiellement comptable et antiéconomique repose sur des illusions dangereuses. Penser que le Sénégal pourrait trouver « en interne » des financements qui permettraient de payer toutes les dettes dues est une erreur d’analyse aux conséquences potentiellement dramatiques.
La dette en monnaie étrangère se paie en monnaie étrangère. Il est impossible que les montants requis en devises puissent être trouvés « en interne ». Le Sénégal ne peut pas non plus mobiliser à lui seul les réserves de change de la zone UEMOA pour ses besoins. L’expérience de nombre de pays du Sud montre qu’un allègement significatif des niveaux d’endettement en monnaie étrangère très élevés a rarement été atteint avec des programmes d’austérité mais plutôt grâce à l’annulation ou à la répudiation d’une part importante du stock de dette existant. Là où l’austérité s’est accompagnée d’une réduction du ratio dette publique sur PIB, comme en Jamaïque, le développement économique a été sacrifié sur l’autel des exigences des créanciers, avec un déclin des services publics et des pertes colossales sur le front de la production et de la création d’emplois.
Là où l’austérité s’est accompagnée d’une réduction du ratio dette publique sur PIB, comme en Jamaïque, le développement économique a été sacrifié sur l’autel des exigences des créanciers, avec un déclin des services publics et des pertes colossales sur le front de la production et de la création d’emplois
Le gouvernement actuel devra donc faire un choix : privilégier les intérêts des créanciers ou empêcher un déclin prononcé du bien-être des populations sénégalaises. Nous pensons que les Sénégalais ne devraient pas subir les conséquences d’un endettement illégal à certains égards et, de toute façon, insoutenable. Dans une logique démocratique, les victimes potentielles et innocentes de décisions publiques devraient pouvoir avoir leur voix au chapitre. C’est pourquoi nous avons signé et appuyons la lettre ouverte portée par un ensemble d’intellectuels et de mouvements progressistes appelant à la tenue d’un audit citoyen de la dette. Nous avons une occasion historique de mettre le Sénégal sur la trajectoire d’un développement fondé sur une authentique participation populaire. Ne pas saisir cette opportunité pourrait être lourd de dangers : cela équivaudrait à hypothéquer l’avenir économique du pays en l’assujettissant au « plébiscite » des créanciers.
Est économiste à la Fondation Rosa Luxemburg et au International Development Economics Associates (IDEAs)
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Enseignant-Chercheur, Worcester Polytechnic Institute, USA. Auteur de « Monnaie et Sociétés », 2001