Racisme, capitalisme : impossibles réparations ?

22 septembre par Mireille Fanon-Mendès France


(CC - Flickr : Alisdare Hickson)

En décembre 2014, l’Assemblée générale de l’ONU a proclamé dans sa Résolution 68/237 la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024). Cette Décennie aurait dû avoir pour but d’encourager les États à éradiquer les injustices sociales produites par l’histoire et de lutter contre le racisme basé sur la race, les préjugés et les discriminations raciales dont les personnes d’ascendance africaine et les Africains sont toujours victimes. Cela aurait aussi été l’occasion de mettre en discussion et en acte la question des réparations. Mais une fois de plus, cela a été impossible ; pourtant, en décembre dernier, certains Etats semblaient prêts à proposer une résolution sur les réparations. Pour l’instant, rien n’a bougé [1]

En juin dernier, lors du débat demandé, en urgence, par les pays africains à la suite du meurtre de George Floyd, la Haut Commissaire aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet s’est déclarée favorable « à des réparations sous diverses formes [2] ». Qu’adviendra-t-il de cette prise de conscience ? Une déclaration de plus pour calmer les esprits ? N’oublions pas que lorsqu’elle a dirigé le Chili, Michelle Bachelet a continué à appliquer les lois antiterroristes issues de la dictature Pinochet contre le peuple Mapuche luttant pour ne pas être expulsés de leurs terres.

Force est de constater qu’à l’heure actuelle, aucune institution multilatérale ne demande des réparations pour les crimes contre l’humanité et de génocide commis lors de traite transatlantique négrière, de la mise en esclavage et du colonialisme. Les Etats savent très bien que demander des réparations pour ces crimes, ou accepter que des organisations ou des Etats en demandent, les forceraient à questionner les structures du système dominant, ce qui dans le système capitaliste libéral blanc est impossible. C’est bien pour cela qu’il y a consensus pour laisser hors de la sphère politique le processus de réparations. Les dominants se contentent de consentir à des événements mémoriels, à des plaques et peut-être prochainement à des rues ou des statues. Pour l’heure, ils n’iront pas plus loin. Il y a bien eu des initiatives comme la Route de l’esclavage, mais cela ne s’inscrit pas dans une demande de réparations, peut-être que, de manière sous jacente, cette question était dans l’esprit de ceux qui ont travaillé sur un tel projet. Mais ne s’agit il pas plus de situer géographiquement, à travers l’éducation, des faits historiques qui ont façonné la société actuelle ? Ce qui n’est pas rien mais l’humanité a besoin d’aller beaucoup plus loin si elle veut se réconcilier avec elle-même.

La question des réparations a été portée lors de la conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance associée [3], mais les Etats anciennement esclavagistes et colonialistes ont utilisé cette demande introduite par des Etats africains pour délégitimer l’ensemble de la conférence ; et par un subterfuge dont seuls les colonialistes ont le secret, la question de la Palestine a été utilisée pour refuser tout débat sur les réparations et évidemment sur l’occupation illégale de la Palestine.

Certains Etats, malgré toutes ces embûches essaient de porter les réparations sur un plan politique ; ainsi en 2013, les chefs de gouvernement de la CARICOM ont créé la Commission des réparations de la CARICOM (CRC) et mis en place un Plan d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
en 10 points [4] pour la justice réparatrice servant de base aux discussions sur les réparations.

En janvier 2015, le Parlement de la Jamaïque a soutenu une motion présentée à la Chambre pour demander des réparations à la Grande-Bretagne. Rappelons qu’en 2007, le premier ministre britannique, Tony Blair, a qualifié la traite négrière transatlantique de « commerce honteux » et de « crime contre l’humanité ». Il a reconnu, et cela est à souligner que la « prééminence internationale » de la Grande-Bretagne a été « partiellement dépendante d’un système colonial de travail d’esclaves ». En 2015, lors de la visite de son successeur, David Cameron, en Jamaïque -la première depuis 14 ans- ce dernier, reconnaissant que « slavery was abhorrent in all its forms » , a concédé, en termes de réparations, une aide de 25 millions de livres pour construire la nouvelle prison de la Jamaïque (il avait proposé que les Jamaïcains condamnés en Grande Bretagne accomplissent leur peine en Jamaïque). A cette somme, il ajoutait, pour l’ensemble des Caraïbes, 300 millions de livres pour la construction d’infrastructures, tout en soulignant bien qu’ « I hope that, as friends who have gone through so much together since those darkest of times, we can move on from this painful legacy and continue to build for the future. »

Il terminait son intervention en précisant qu’il espérait que cette visite « reinvigorate ties between the countries, and that it is time to concentrate on future relations rather than centuries-old issues ». Evidemment, aucune excuse pour les crimes contre l’humanité et encore moins de discussions à partir du plan d’action en 10 points proposés par les chefs de gouvernement des Caraïbes.

Notons au passage, que les politiques de tout bord sont prompts aux excuses, aux regrets pour les crimes de guerre et de génocide commis contre les 6 millions de personnes durant la seconde guerre mondiale mais si peu pour les plus de dizaines de millions de personnes arrachées à leur continent, tuées, violées, déshumanisées et privées de leur dignité par un système qui n’a jamais, dans ses aspects idéologiques, cessé d’empoisonner les relations à l’Autre, de détruire le sens de l’altérité parmi les humains.

Nous en sommes toujours là.

Pour certains, il est suffisant de rendre les œuvres d’art pillées, voulant penser que restitution vaut réparations. Mais ne nous y trompons pas, il ne s’agit que d’un leurre.

Face à la violence exercée contre les corps noirs – quelle que fût et soit sa forme- il n’y d’alternative que d’affronter les questions liées aux demandes légitimes de réparations. Bien sûr, on peut rendre les œuvres d’art volées par les pays colonisateurs mais cela ne rendra jamais la dignité aux corps offensés, déshumanisés et désacralisés de nos ancêtres ; cela ne rendra jamais les terres volées et pillées ; cela ne mettra jamais fin au mal développement du continent africain et des Afro-descendants qui sont considérés comme des Non-Êtres et vivent dans les zones périphériques que leur concèdent ceux qui n’ont cessé de les oppresser. C’est bien de rendre les œuvres volées, et cela aurait déjà dû être fait, mais cela ne pourra jamais être pour solde de tout compte. Ce qu’il y a derrière le vol des objets c’est bien autre chose et cela a été fort justement souligné par les rédacteurs du rapport Restituer le patrimoine africain : vers une éthique relationnelle [5] : « ce ne sont pas seulement des objets qui ont été pris, mais des réserves d’énergies, des ressources créatives, des gisements de potentiels, des forces d’engendrement de figures et de formes alternatives du réel, des puissances de germination ; et (que) cette perte est incommensurable parce qu’elle entraîne un type de rapport et un mode de participation au monde irrémédiablement obérés ».

En mettant en esclavage, en déshumanisant, en violentant des millions d’Africains, les Européens ont effectivement brisé des « réserves d’énergies, des ressources créatives (…), des puissances de germination ». A tel point que l’on peut, avec la traite négrière transatlantique, la mise en esclavage, la colonisation parler de catastrophe métaphysique inaugurée avec ce qu’il est convenu de nommer, de manière inappropriée, ‘les grandes découvertes’.

Pour les objets, on est en droit de penser que si cela n’a pas encore été fait c’est tout simplement que l’ancien colonisateur ne peut/veut s’avouer colonisateur criminel ; peu importe que le président français se soit élevé, en Algérie, contre le colonialisme [6] : « C’est un crime. C’est un crime contre l’humanité. C’est une vraie barbarie, et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes [7] ».

Des excuses oui, des actes décoloniaux refondateurs d’humanité, certainement pas !

On pourrait naïvement penser que réparer lorsqu’il s’agit d’Êtres devrait aller de soi ; la réparation pour crime de génocide est bien inscrite dans l’ADN européen lorsqu’il s’agit de crime commis par des Blancs contre d’autres Blancs, ce que souligne Aimé Césaire à propos de la seconde guerre mondiale « ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique [8] ».

Mais non, l’Etat français montre son peu d’intérêt pour les descendants des mis en esclavage en priorisant les objets au détriment des Êtres qui, depuis des siècles, ont vu leur humanité contestée sur les plans juridique, scientifique, philosophique, théologique, économique et psychiatrique.

Tout cela participe à mettre à jour les rapports pervers et coloniaux mais ne touche en rien la question des réparations pour crimes contre l’humanité et de génocide. Ces restitutions d’objets ne doivent pas masquer le processus de réparations.

En définitive, il ne s’agit pas seulement de réparer les crimes de meurtres, de vol et de pillage, il s’agit essentiellement de réparer le crime fait à l’humain et par conséquent à l’humanité. Cette humanité a basculé dans des politiques mortifères depuis les dites ‘grandes découvertes’. Il faut bien en prendre conscience. C’est à partir de cette date qu’a été entérinée la politique de la race –un concept socialement construit- comme moyen de diviser l’humanité, ce qui constitue un crime contre l’humanité elle-même, contre les Noirs, contre les peuples indigènes de l’Amérique du sud et du Nord ; un crime que les Blancs, s’en sans rendre compte, ont aussi commis contre eux-mêmes. Ils ont ainsi entériné leur position de domination ; plus précisément le fait qu’ils se sont octroyés des fonctions de domination ainsi que les identifient Robert Kurz [9]. Effectivement, rien ne les autorisait et ne les autorise toujours pas à se penser supérieurs ; seules leur appréhension/conception du monde et de la relation qu’ils avaient élaborées à partir de leur auto-proclamation d’Êtres supérieurs venant de leur perception euro-centrique de la Modernité les a autorisés à se déclarer au-dessus de tous ceux qu’ils rencontraient pour la première fois.

Mais revenons à ce que fut l’épisode de ce que d’aucuns appellent ‘les grandes découvertes’. En fait, plutôt que de parler de « grandes découvertes », il faudrait préciser qu’à partir de 1492, l’humanité a connu ‘une grande catastrophe’ à la fois métaphysique et démographique. A ce sujet, il faut refuser le storytelling visant à faire de la catastrophe humaine mise en place lors de la seconde guerre mondiale, l’unique épreuve dans l’histoire de l’humanité. « Le possible de l’impossible » avait déjà eu lieu 5 siècles auparavant. Malgré ce « possible de l’impossible », de nombreux historiens, des philosophes, des intellectuels et des politiques ont fait et continuent de faire tout ce qui en leur est possible pour retirer à cette Catastrophe humaine son horreur et lui donner un aspect civilisationnel, voire de bienfait pour l’humanité. Ils s’arrangent avec les faits, quitte, pour certains [10], à s’inscrire dans un consensus négationniste.

Dès 1492, avec l’arrivée des premiers colons, le pillage des ressources, le vol des terres, le meurtre des indigènes et l’installation de comptoirs, le tout avec l’appui de banques telles que la JP Morgan Chase, le Crédit suisse et la Banque de France, les fondations de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
étaient posées.

Les produits dont bénéficiaient les populations de territoires souverains ont été acquis par la violence des nouveaux barbares ; leurs ressources naturelles suscitaient intérêt et envie car elles enrichissaient ceux qui en rapportaient.

Ainsi, pour rapporter toujours plus à leur roi respectif, les colons meurtriers [11] ont justifié, dès le XV siècle, la mise en esclavage, autorisant ainsi à n’utiliser des êtres humains que pour leur force de travail désincarnée afin que la différence entre force de travail et travail soit annihilée de façon à ce que la plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
génère le maximum de profit pour les colons. Le système capitaliste fondait ainsi ses premières bases.

Le colon-esclavagiste s’aliène à la fois l’Être, qui devient un Non Être au sens décolonial, sa force de travail et sa vie. Il a installé la légitimité d’avoir droit de vie et de mort sur l’humain en raison de sa race pour son profit.

Signalons au passage que « l’esclavage, en France, ne reposait sur aucune tradition juridique ; depuis l’écroulement de l’empire romain, la France s’était élevée contre toute forme d’esclavage [12] ».

Le capitalisme ne cessera d’asseoir son idéologie en assurant le maximum de profit à ceux qui disent posséder les fonctions de domination sur les corps des noirs et des indigènes ; tout cela est parfaitement possible et n’a pas à être justifié puisqu’ils ont ôté toute humanité et dignité à ceux qu’ils dominent. Le racisme structurel était né.

Les colons n’ont eu de cesse de légitimer, par de véritables tours de passe-passe leur action en mettant en place un système leur permettant de contourner toute tentative de sortir les mis en esclavage du statut infamant que ceux qui s’étaient octroyés les fonctions de domination leur imposaient. Peu importe les voix s’élevant contre ces méthodes barbares, leur meilleur allié, Colbert (dont la statue vient d’être aspergée de peinture rouge par un militant de la BAN [13]), honoré en tant que fondateur de la démocratie, leur a offert le Code noir -1685-, précisant, en son article 44, le lieu épistémologique où devaient être maintenus les mis en esclavage « déclarons les esclaves être meubles(…) ». C’est cela qu’ont permis les prétendues Grandes Découvertes : l’annihilation, par la réification, des corps indigènes et noirs.

Mais qu’est ce qui a autorisé les prétendus dominants à endosser, avec violence et barbarie, ces fonctions ?

Lorsque l’on parle de mise en esclavage, on parle de déshumanisation, de déni du droit à la vie, de la perte d’identité au nom d’une supériorité supposée des Blancs. On parle d’un corps qui n’appartient plus à celui qui l’habite et le vit, qui est non seulement la propriété du maître mais une marchandise. Les Blancs ont donc décidé qu’eux étaient du côté des Êtres et que les autres qu’ils dominaient étaient du côté des Non Êtres.

Même après les abolitions, cette relation à l’autre n’a jamais cessé d’être traversée par l’indignité portée par les tenants de l’idéologie traversée à la fois par le racisme structurel et le capitalisme qui ne peut se maintenir que dans une relation violente, dominatrice à l’Autre pour en soutirer toujours plus de profit.

Cet état de fait a été conforté au moment des abolitions. Les gouvernants de nombreux pays esclavagistes et colonisateurs ont considéré qu’ils avaient une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
uniquement à l’égard des propriétaires des mis en esclavage et non à l’égard de ceux qui avaient subi, pendant plus de 400 ans, cette mise en esclavage. Ainsi la France a payé des compensations [14] aux colons laissant les anciens mis en esclavage, parce qu’ils n’avaient d’autre solution, dans l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
de travailler comme travailleur précaire sur les plantations de leurs anciens maîtres, pour un salaire de misère.

Cessons d’être naïfs et comprenons que le système capitaliste dans lequel nous vivons est né de la division de l’humanité imposée par l’idéologie de la race comme marqueur social. En Libye, lorsque des migrants [15] sont vendus comme l’étaient nos ancêtres, cela émeut un temps mais personne, et surtout pas la France, qui s’auto proclame patrie des droits de l’homme, ne mène campagne auprès de la communauté internationale pour que cette ignominie cesse. Au contraire, elle continue de vendre des armes [16] à l’un des camps revendiquant le pouvoir. A croire que ceux qui pensent le capitalisme ne voient toujours pas le lien pervers et mortifère qu’il y a entre noir et esclavage, entre noir et race et entre race et classe.

Ce que nous devons par le processus des réparations, c’est de restituer son humaine humanité à une humanité dominante, violente –une inhumaine humanité- qui gouverne les peuples en imposant sa Modernité euro centrée et sa croyance phantasmée en la suprématie blanche. Les Blancs ont perdu, en esclavagisant les Noirs de l’Afrique et en tuant les indigènes, le sens de l’autre, l’Amour de l’autre, ce n’est pas pour rien que Frantz Fanon appelle de ses voeux « (Qu’il me soit permis) de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. (…) […] Supériorité ? Infériorité ? Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? […] [17] ».

Tant que nous ne passerons pas par ce processus, notre humanité sera orpheline d’elle-même, tentera vainement d’inventer de nouveaux droits alors que le besoin essentiel est d’en finir avec le racisme biologique qui a impacté la structure profondes des Etats anciennement esclavagistes et colonisateurs. On peut nous rétorquer que ce type de racisme n’existe pas ou qu’il ne s’agit que de discrimination raciale de type individuel. Prenons la police, si elle s’autorise à commettre des crimes à l’égard des corps noirs –j’inclus aussi les Arabes-, c’est bien que ce racisme est profondément ancré dans l’inconscient collectif de nos sociétés le racisme structurel qui fonctionne comme un système –il n’y a qu’à étudier le nombre d’incarcérations, de personnes sans emploi, mal logées, mal soignées, le nombre de jeunes sortant du système éducatif, le nombre de pays dont les richesses sont pillées et dont les peuples vivent dans une grande pauvreté pour comprendre, si on le veut bien, que c’est bien la présence dans l’idéologie prônée par le capital et la financiarisation du monde, d’une perception dominante des Êtres sur les Non Êtres.

On se doit aussi de regarder ce qui se passe en termes de population dans les îles encore colonisées par la France, la Martinique et la Guadeloupe, entre autres. Combien de Guadeloupéens et de Martiniquais n’ont eu d’autre choix que de quitter leur île pour trouver un emploi en France ? Parallèlement à leur départ, combien de Français sont venus occuper des emplois que les Martiniquais ou les Guadeloupéens auraient pu/dû occuper ? Et combien de poste à responsabilité sont occupés par des Blancs alors que des Antillais ont toutes les compétences requises ?

Ce qui est intéressant à remarquer c’est que ce sont ces 1% du système capitaliste libéral qui maintiennent les 99% dans des zones de Non Être. Parmi ces Non Êtres, il y a tous ceux qui partagent l’histoire de cette humanité mortifère liée à la traite négrière transatlantique, la mise en esclavage et le colonialisme et qui sont, de facto, au bout du bout de l’échelle. Ce qui serait important, si l’on veut une humanité humainement soutenable, alors ce serait que tous ceux travaillant sur les questions de dettes, de blanchiment et de corruption lient ce travail à l’incontournabilité du besoin fondamental de réparations. Sinon, une fois encore on se contente d’un cautère sur une jambe de bois.

Cette étape des réparations est humainement un passage obligé si l’on veut aborder non seulement la question de l’humain -humain et non ennemi- où il n’y a plus aucune raison de penser l’autre en termes de hiérarchisation et si l’on veut que les relations internationales ne soient plus hégémoniques mais ancrées dans un droit international qui ne soit ni déstructuré ni délégitimé par ceux qui se considèrent maîtres du monde parce que Blancs.

On voit bien, dès lors, que les réparations sont un processus politique qui force à analyser les éléments fondateurs du capitalisme et de la mondialisation et de leurs conséquences sur les personnes racisées. Si ces étapes sont disqualifiées ou mises à l’écart, comme il y a tendance à le faire, il y a fort à parier que ni l’éducation, ni les dates anniversaire ni les balades décoloniales ne suffiront. Un autre cautère sur une jambe de bois !

Le racisme structurel continuera à irriguer les rapports sociaux, culturels, économiques et environnementaux. Il faut bien admettre que l’on est passé du Code noir à celui de l’Indigénat puis aux accords de commerce iniques ou aux accords militaires qui permettent à des puissances étrangères d’occuper des terres pour y établir leurs bases militaires sans que cela soit remis en cause par ceux occupant des fonctions de domination.

La « clôture » de la séquence de la mise en esclavage, parce que les profits attendus ne fournissaient plus ce que les Etats et les esclavagistes espéraient, a ouvert les portes à la colonisation, principalement du continent d’où venaient les mis en esclavage, suite logique d’un même système. Ce système perdure et particulièrement en ce qui concerne les corps noirs invisibilisés et silencés pour obérer toute possibilité de revendication pour leur droit à la dignité.

Pour conclure, si l’on veut mettre fin au racisme structurel et systémique ainsi que le prétendent de nombreux gouvernants ou de responsables d’institutions internationales, il va sérieusement falloir qu’ils acceptent d’interroger les structures de la mondialisation et du capitalisme à la lumière de la race et de la classe surtout qu’à la suite de la crise financière de 2008, on comprend que le capitalisme n’est pas victime d’une crise momentanée mais d’une contradiction interne qui le conduit à son effondrement inexorable. Ne peut on légitimement se demander si cette contradiction ne repose pas sur la volonté de laisser dans la zone de Non Êtres des millions de personnes et particulièrement depuis que ceux qui occupent les fonctions de domination ont voulu prouver, par la violence et la barbarie, qu’ils étaient les seuls à devoir bénéficier des profits tirés du capital en mettant en place un système racial humainement indigne ?

Dans ce contexte, ne peut on aussi s’interroger sur le rôle joué par les anticapitalistes ou les altermondialistes qui n’ont jamais interrogé le rôle du capitalisme et de la mondialisation dans la pérennisation du racisme structurel, donc de l’impact du racisme structurel dans le maintien du capitalisme ? On ne pourra construire d’alternative au capitalisme sans s’attaquer aux sources du racisme structurel.

Peut-on supprimer le racisme structurel en sortant du capitalisme ? Mais est-ce possible d’en sortir quand les conditions de vie capitalistes sont reconnues comme seules possibles ? Les revendications des corps noirs à la dignité et à la vie peuvent elles être suffisantes pour engager à quitter l’idéologie capitaliste qui ne cessent de les maintenir du côté de la mort ?

Les revendications des corps noirs à la dignité et à la vie peuvent elles être un élément déclencheur pour engager l’inhumaine humanité à quitter l’idéologie capitaliste qui ne cesse de les maintenir du côté de la mort ?

Une question en suspens à laquelle il ne pourra être répondu que si les Africains et les Afro descendants acceptent de s’unir dans une approche décoloniale pour porter la question des réparations et de poser à plat la question d’une humanité humaine où l’universel aura été revisité non à l’aune de la pensée libérale dominante mais à celle de la dignité dans une perspective proprement décoloniale.




Notes

[1Des organisations de la région caraïbe et de l’Amérique du sud, dont Jubilee South (http://www.jubileesouth.net) et PAPDA (Haitian Platform to Advocate Alternative Development) https://grassrootsonline.org/who-we-are/partner/haitian-platform-to-advocate-alternative-development-papda/ ont lancé un cycle de 5 débats pour lancer la campagne ‘La vie avant la dette’. La Fondation Frantz Fanon a participé à l’un de ces débats.

[3Durban 2001, 31-7/09

[6Février 2017

[8Aimé Césaire – discours sur le colonialisme -1955 ; Editions Présence africaine


[9Lire Marx. Les textes les plus importants de Karl Marx pour le XXIe siècle. Choisis et commentés par Robert Kurz « , La Balustrade, Paris, 2002, pp. 123-127.

[11Portugais, Espagnols, Français, Anglais, entre autres…

[12Article Mireille FMF, 2015

[14décret du 27 avril 1848 ; article 5 « L’Assemblée nationale réglera la quotité de l’indemnité qui devra être accordée aux colons. »

[17Peau noire, masques blancs, Le Seuil Editions ; 1952

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