Rapport sur l’Asie à l’Assemblée mondiale du CADTM, Dakar, 13 -16 novembre 2021

1er février par CADTM Asie


Le rapport se base sur les activités du CADTM dans la région de l’Asie du Sud et sur la situation politique actuelle en Asie.

 Quelle est la situation sociale, économique et politique actuelle ?

Selon la Banque asiatique de développementi (BAD), la pandémie de coronavirus a plongé 80 millions de personnes dans l’extrême pauvreté en Asie en 2020. Les chiffres pourraient être bien plus élevés en considérant des inégalités flagrantes en matière de santé, d’éducation et de travail. Il est important de noter qu’en 2017, quelque 203 millions d’Asiatiques, soit environ 5,2 % de la population de l’Asie en développement, survivaient dans l’extrême pauvreté, définie par un revenu inférieur à 1,90 dollar par jour. Avec l’augmentation du taux de chômage, la région a également perdu environ 8 % en heures de travail, ce qui a affecté les familles les plus pauvres et les travailleurs du secteur informel.

Avant même l’apparition de la pandémie, le continent était confronté à des niveaux extrêmes d’inégalité économique, exacerbés depuis la mise en œuvre de réformes politiques néolibérales dans les années 1990. Ces politiques visaient à réaliser la privatisation des secteurs publics, la précarité de l’emploi, des systèmes fiscaux régressifs, le retrait des mesures de sécurité sociale, etc. Toutes ces mesures ont contribué à la canalisation des revenus et des richesses entre les mains d’une minorité. Entre 1987 et 2019, le nombre de milliardaires en Asie est passé de 40 à 768.

La pandémie a entraîné une nouvelle détérioration de la situation, la vie économique se trouvant gravement perturbée. À l’exception de la Chine, toutes les grandes économies ont connu une chute brutale et même la reprise de la consommation en 2021 n’a pas permis aux économies de retrouver leur niveau d’avant la pandémie. La Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
estime que la pandémie et l’accroissement des inégalités économiques ont plongé 140 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté en Asie en 2020, et 8 millions de plus en 2021. De nouvelles variantes ainsi que des niveaux d’inégalité plus élevés que prévu signifient que ces chiffres sont probablement sous-estimés. Toutefois, en novembre 2021, le nombre de milliardaires en Asie-Pacifique avait augmenté de près d’un tiers par rapport aux niveaux d’avant la pandémie, leur richesse collective ayant augmenté de 74 %.

Picture courtesy : Oxfam

Avec l’expansionnisme croissant de la Chine et les tentatives contre-hégémoniques de l’Inde et du Japon activement aidés par les États-Unis et l’Australie, l’Asie se trouve à un tournant géopolitique important. Nous pourrions assister à une multiplication des guerres économiques et commerciales, les grandes puissances tentant d’exercer leur influence dans la région. Ces guerres pourraient également s’étendre au-delà du continent, c’est-à-dire en Afrique et en Amérique latine. De grandes parties de l’Asie occidentale (Irak, Syrie, Yémen, etc.) et de l’Asie du Sud (Afghanistan) ont déjà été dévastées par des guerres qui ont entraîné de terribles catastrophes humanitaires, notamment une grave crise des réfugiés. Le conflit qui se développe entre les principales puissances d’Asie se traduit par une militarisation et des conflits inter-impérialistes croissants.

Dans le même temps, l’autoritarisme est en hausse dans toute l’Asie. Si les régimes de l’Inde, des Philippines et de quelques autres pays sont ouvertement de droite, il existe peu de cas sur le continent où les gouvernements peuvent se déclarer véritablement démocratiques. L’instabilité qui règne dans une grande partie de l’Asie occidentale et en Afghanistan, ainsi que dans la plupart des anciennes républiques soviétiques, a contribué au développement de forces antidémocratiques. Le coup d’État militaire au Myanmar, la répression des dissidents en Thaïlande, au Laos et au Cambodge, l’attaque contre les manifestants de Hong Kong ne sont que quelques exemples flagrants, mais pas les seuls. La persécution de la minorité ouïghour peut provoquer un nouveau cycle d’instabilité politique en Asie centrale.

 Y a-t-il une crise de la dette publique en perspective ?

Alors que la situation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
au Pakistan, au Sri Lanka, au Liban et dans quelques autres pays est est manifestement inquiétante, une grande partie de l’Asie, y compris les économies en croissance comme le Japon, l’Inde, la Corée du Sud, Singapour et la Chine, ont vu leur dette augmenter de manière exponentielle. De plus, la pandémie a contribué à l’augmentation de l’encours de la dette dans toute la région. L’Initiative ceinture et route (Belt and Road Initiative) par les Chinois, accusée de créer plus de dettes que de prospérité dans le monde, est un sujet de préoccupation.

La situation de la dette privée est alarmante dans la plupart des pays. Les entreprises privées en Inde et en Chine sont en tête de peloton avec des indicateurs alarmants qui pointent tous vers une crise de la dette. La région a connu une croissance de la dette des ménages - microcrédit ou autre. La dette paysanne en Inde, la dette des ménages en Corée du Sud, au Sri Lanka, au Laos, à Hong Kong, en Malaisie, au Japon, en Chine et même dans d’autres économies avancées comme Singapour, atteignent des niveaux stupéfiants.

Picture courtesy : The Hindu Businessline

 Quelles sont les principales luttes en cours ? Y a-t-il des victoires ou des défaites importantes ?

La récente victoire des paysans indiens contre les lois anti-agriculteurs est un exemple éclatant de mouvement populaire démocratique. Les habitants de Hong Kong protestent sans relâche contre la tentative des autorités chinoises de limiter les droits de l’homme et les espaces démocratiques. La population du Kazakhstan sont descendus en masse dans la rue pour protester contre la hausse des prix et la dégradation des conditions de vie. Des milliers de personnes luttent pour la démocratie au Myanmar, aux Philippines, en Thaïlande et dans de nombreux autres pays. La lutte de millions d’Afghans, en particulier des femmes et des personnes issues de minorités ethniques, est un point fort.

 Y a-t-il des luttes contre la dette illégitime (publique et/ou privée) ?

Globalement, il y a peu de lutte contre la dette publique, à l’exception de quelques militants au Pakistan, au Sri Lanka, aux Philippines et dans quelques autres pays. En revanche, il existe d’importantes protestations contre la dette privée, notamment dans des pays comme l’Inde et le Sri Lanka.

 Quelles sont les principales initiatives menées par les différentes organisations membres du réseau CADTM ?

Dans la région, le réseau CADTM agit principalement sur la question des méga-projets d’infrastructures (générateurs d’endettement et destructeurs pour l’environnement) financés par les « banques de développement » et les investissements chinois, sur le microcrédit et les dettes paysannes. De nombreuses autres thématiques sont bien sûr abordées.

La délégation du CADTM avec des victimes du micro-crédit, Hingurakgoda, Sri Lanka, mars 2020

Les membres du CADTM font activement campagne contre la dette publique au Pakistan et au Sri Lanka, la dette du microcrédit au Sri Lanka et en Inde.

Le travail en Asie a repris ces dernières années avec les rencontres régionales régulières depuis 2017. Les groupes associés au CADTM au Sri Lanka ont joué un rôle majeur dans la lutte contre le microcrédit et ont soulevé la question au niveau national, incitant le rapporteur spécial de l’ONU, Juan Pablo Bohoslavsky, à visiter la nation insulaire et à inspecter les conditions atroces des prêts prédateurs. Les membres et les associés du CADTM ont joué un rôle actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
pour faciliter cette visite. Le rapport de Juan Pablo Bohoslavsky, l’expert indépendant chargé d’examiner les effets de la dette extérieure et des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
financières internationales connexes des États sur le plein exercice de tous les droits humains, en particulier des droits économiques, sociaux et culturels, peut être consulté ici.

Le CADTM a contribué à la lutte des femmes sri-lankaises, tant sur le plan idéologique que sur le plan des ressources. Les séminaires régionaux de 2018 et 2020 ont vu la participation d’un grand nombre de militant·es, d’universitaires et d’autres membres de la société civile sri-lankaise qui ont partagé leurs expériences avec les délégations du CADTM venues d’Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh, du Japon, de Belgique, de France et du Maroc. En 2020, une délégation du CADTM s’est rendue à Jaffna, dans le nord du pays. Cette région a été dévastée par la guerre civile et compte un nombre élevé de personnes endettées en raison (a) de la guerre et de ses dommages et (b) des impacts du microcrédit qui a été présenté comme une solution pour reconstruire l’économie locale. En plus des interactions et des réunions avec les activistes locaux/ales, la délégation du CADTM a visité et interagit avec un certain nombre de coopératives populaires qui peuvent former la base et jouer un rôle majeur dans la reconstruction de l’économie locale.

Les membres du CADTM visitent la Palm Development Cooperative Society, Palai, Jaffna, Sri Lanka, mars 2020

En Inde, les membres du CADTM sont actifs dans l’organisation de micro-crédits aux victimes depuis le début de la pandémie. Le travail a commencé principalement autour de Kolkata, dans l’état du Bengale occidental, mais il est appelé à s’étendre à d’autres parties du pays à mesure que la situation s’améliore. Les victimes, principalement des femmes, sont organisées sous l’égide de Paschim Banga Reen Mukti Samiti.

Des femmes protestent contre le microcrédit, Calcutta, Inde, janvier 2021.

 Y a-t-il des initiatives continentales ou des initiatives concernant plusieurs organisations dans la même région ?

Le CADTM a été actif dans la région. Les différents ateliers régionaux depuis 2016 sont :

Mars 2017 à Dhaka, capitale du Bangladesh, l’atelier régional CADTM Asie du Sud a réuni des délégués du Népal, de l’Inde, du Bangladesh et du Japon.

Avril 2018, deux activités organisées successivement au Sri Lanka et en Inde. La première était principalement axée sur la situation politique et économique des pays d’Asie du Sud ainsi que sur les mécanismes de microcrédit (voir Luttons contre les dettes illégitimes privées et publiques, elles font partie du cœur du système capitaliste et Asie du Sud : Nouveaux créanciers et nouvelles formes de péonage pour dette). La seconde a porté sur la crise bancaire indienne et ses conséquences sur la population (voir Bilan des activités du CADTM au Sri Lanka et en Inde du 6 au 19 avril 2018 et “There is a disposition in the world’s masses for radical left proposals” (en anglais).

Février 2020, le 8e atelier régional du CADTM en Asie du Sud a été organisé à Colombo (Sri Lanka). Les deux jours d’activités ont porté sur la situation politique et économique des pays de la région, sur les nouveaux créanciers, la dette des grandes entreprises ou encore sur l’épineuse question des micro-crédits (voir Asie du Sud – Uni·e·s contre la dette et toutes les oppressions ! et Sri Lanka : La résistance à l’endettement privé, une question stratégique).

Le CADTM et SAAPE, un réseau de la société civile d’Asie du Sud, ont lancé un appel à l’annulation de la dette des pays d’Asie du Sud. Cet appel a été signé par plus de cent organisations, dont plusieurs réseaux asiatiques.

Depuis 2018, le CADTM a participé au Forum des Peuples Asie Europe (AEPF 12 à Gand en 2018 et AEPF 13 en ligne en 2021), une conférence biannuelle des mouvements populaires et des organisations de la société civile des deux continents.

Asia Europe Peoples Forum (AEPF)
La Via Campesina