4 juin 2025 par Olivier Bonfond , Zoé Rongé
Dès son entrée en fonction en juillet 2024, le nouveau gouvernement wallon MR-Engagés a annoncé toute une série de mesures, parmi lesquelles un choc fiscal d’une ampleur de 1,5 milliard d’euros sur la législature 2025-2029. Ce « choc » se décline principalement en deux grands volets : une réforme des droits d’enregistrement (la taxe que l’on paie lorsqu’on achète un logement) et une modification des droits de succession. Depuis le 1er janvier 2025, la réforme des droits d’enregistrement est officiellement entrée en vigueur. Cette mesure consiste en une réduction significative du taux des droits d’enregistrement pour l’acquisition d’une habitation propre et unique, qui passe de 12 % à 3 %.
L’objectif officiel avancé par le gouvernement est de « rendre de l’oxygène aux classes moyennes et populaires, à travers une simplification administrative et un allégement fiscal [1] ». Mais la réalité est tout autre. En plus de faire perdre des centaines de millions d’euros au budget de la Région wallonne, cette mesure ne va profiter qu’à ceux qui sont en capacité d’acquérir des biens immobiliers conséquents, soit les plus riches, tandis que la grande majorité des citoyens va y perdre au bout du compte [2].
Dans l’ancien système, les droits d’enregistrement de base s’élevaient à 12,5 %. Parallèlement à ce taux de base, trois régimes fiscaux coexistaient :
NB : celles et ceux qui ont acheté leur habitation avant 2025 restent évidemment dans cet ancien système.
La réforme vers le nouveau système a le mérite d’être simple : il fait passer à 3 % (au lieu de 12,5 %) les droits d’enregistrement pour l’acquisition de l’habitation propre et unique, tout en supprimant toutes les mesures « parallèles » évoquées plus haut. De simplification administrative, pas de doute, il en est donc bien question. Voyons maintenant ce qu’il en est par rapport à l’autre objectif du gouvernement : « rendre de l’oxygène aux classes moyennes et populaires ».
Lorsqu’on entend que les droits d’enregistrement sont réduits de 12 % à 3 %, il est logique de penser que cela va rendre l’achat d’une maison plus avantageux. Mais est-ce vraiment le cas, si on prend compte la suppression des autres mesures fiscales ?
Comme nous l’avons montré dans le point précédent, le coût total des droits d’enregistrement payés dans le cadre de l’achat d’un premier logement dépendait de plusieurs facteurs dans l’ancien système : le prix de l’habitation, la valeur cadastrale du bien (maison « modeste » ou non), la situation familiale et les revenus nets imposables.
Pour répondre à la question, prenons 4 exemples relativement représentatifs de la situation en Belgique [4], pour calculer et comparer le coût total (à long terme) dans l’ancien et le nouveau système.
Tableau 1 – Synthèse des 4 exemples (Calculs et tableaux réalisés par Zoé Rongé)
Le tableau ci-dessous montre, pour ces 4 exemples, le coût total des droits d’enregistrement dans l’ancien et le nouveau système
Tableau 2 : Taxation pour l’acquisition d’une maison unique avant et après réforme (Calculs et tableaux réalisés par Zoé Rongé)
Les résultats sont clairs : Avec la réforme de ce 1er janvier 2025
Cette réforme des droits d’enregistrement est une illusion. Elle donne l’impression qu’elle va faciliter l’accès à la propriété en la rendant moins coûteuse initialement, et donc en facilitant l’accès au crédit hypothécaire, mais c’est loin d’être le cas.
Premièrement, comme le démontrent les exemples ci-dessus, le coup de pouce à l’achat sur les droits d’enregistrement est limité pour les contribuables acquérant une maison à petit prix. Cette réforme est injuste socialement et aggrave les inégalités. Elle bénéficie uniquement aux très hauts revenus, tandis que les classes populaires et moyennes y perdent dans tous les cas, pour des montants pouvant atteindre plus de 35.000 € au total.
Deuxièmement, les banques exigent de plus en plus souvent d’intégrer les coûts des travaux d’isolation dans le montant du prêt, ce qui vient annuler l’éventuel petit gain lié à cette réforme, et cela d’autant plus que le gouvernement wallon vient de décider de réduire de 60 % en moyenne les aides à la rénovation, en attendant une réforme complète prévue fin 2026.
Ajoutons que cette réforme risque de provoquer une augmentation des prix de l’immobilier, ce qui viendrait à nouveau réduire ou annuler tout avantage lié à cette réforme. En effet, selon une étude menée par des chercheurs de l’ULB la baisse des droits d’enregistrement en Flandre en 2022 de 6 % à 3 % a provoqué une hausse moyenne des prix de 3 %. La hausse des prix a particulièrement concerné les habitations les plus abordables, dont le prix a grimpé de 7 % ! Avec une réduction de 12,5 % à 3 % annoncée en Wallonie, la hausse des prix risque d’être encore plus forte et de toucher davantage les biens les moins chers.
Enfin, cette mesure va coûter très cher aux finances wallonnes : 250 millions dès l’année 2025 et 470 millions au total. À l’heure où le gouvernement wallon justifie des coupes budgétaires généralisées au nom de l’assainissement des finances publiques, ce choix paraît totalement paradoxal. D’autant plus paradoxal, qu’il va faire gagner beaucoup d’argent aux ménages nantis qui achètent des maisons très chères (plus de 500.000 euros). La Wallonie a-t-elle les moyens de financer les villas de luxe, au détriment des services publics et des infrastructures pour toutes et tous ?
Par ailleurs, ce faisant, la Région se prive d’une des rares taxes efficaces sur le capital. Cet impôt est non éludable, car il porte sur des actifs
Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
immobiliers, et permet donc de faire réellement contribuer les plus hauts revenus.
Cette réforme est donc bien loin d’atteindre les objectifs officiels, tout en mettant en péril le financement de la solidarité.
Viser à faciliter l’accès à un premier logement est un objectif qui peut se justifier, tout comme agir sur les droits d’enregistrement pour y arriver. Mais il était possible de penser une réforme qui visait cet objectif (soutenir les ménages qui ont le plus besoin en leur octroyant des réductions significatives) tout en contribuant à réduire les inégalités, et sans plomber les recettes fiscales de la Région.
Pour y arriver, il aurait été indispensable d’appliquer trois principes aux droits d’enregistrement :
Un taux réduit, jusqu’à un certain plafond ;
Un abattement sur une première tranche de prix ;
Un taux progressif.
Peut-on s’étonner que ce ne soit pas le chemin choisi par ce nouveau gouvernement de droite ? Sans doute que non. Il n’en reste pas moins essentiel de dénoncer le fait que cette réforme, très mal pensée et mise en œuvre à la hussarde, passe totalement à côté de l’objectif asséné par le gouvernement dans sa communication.
Source : MaTribune.be
[1] Déclaration de politique régionale, 11 juillet 2024 ; https://www.wallonie.be/fr/media/47.
[2] Cette analyse s’appuie sur les travaux réalisés par Zoé Rongé dans le cadre du Baromètre de la vie chère : https://www.barometredelaviechere.be/acheter-une-habitation-souvent-plus-cher-a-cause-de-la-reduction-des-droits-denregistrement/. Pour plus d’informations sur les sources et les différents calculs réalisés dans cet article, s’y référer.
[3] Ce plafond est augmenté en fonction du nombre d’enfants à charge : il monte à 845 € à partir de 3 enfants, à 945 € à partir de 5 enfants.
[4] Prise en compte des revenus médians et du prix médian des habitations. La médiane est le point milieu d’un jeu de données, de sorte que 50 % des unités ont une valeur inférieure ou égale à la médiane et 50 % des unités ont une valeur supérieure ou égale. Pour plus de détails voir : https://www.barometredelaviechere.be/acheter-une-habitation-souvent-plus-cher-a-cause-de-la-reduction-des-droits-denregistrement/.
est économiste et conseiller au CEPAG (Centre d’Éducation populaire André Genot). Militant altermondialiste, membre du CADTM, de la plateforme d’audit citoyen de la dette en Belgique (ACiDe) et de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.
Il est l’auteur du livre Et si on arrêtait de payer ? 10 questions / réponses sur la dette publique belge et les alternatives à l’austérité (Aden, 2012) et Il faut tuer TINA. 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde (Le Cerisier, fev 2017).
Il est également coordinateur du site Bonnes nouvelles
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