Résistances africaines à la domination néocoloniale

17 juin par Martine Boudet


Présentation de Martine Boudet, coordinatrice de l’ouvrage Résistances africaines à la domination néocoloniale lors du LCD du 14 juin qui lui était consacré.


Nos sincères remerciements vont à nos ami.es du CADTM Belgique qui nous accueillent, et du CADTM Afrique qui ont collaboré, avec Attac Burkina Faso, à cette publication.

Il ne fait pas de doute que nous avons beaucoup d’expériences à partager d’un pays francophone à l’autre, sur la question des alternatives au néocolonialisme. De plus en plus, de manière générale, se pose la question de l’accroissement des réseaux militants et citoyens pour contribuer à désamorcer les stratégies institutionnelles, qui sont à l’échelle internationale comme vous le savez.

Publication aux éditions du Croquant (mars 2021)
https://editions-croquant.org/actualite-politique-et-sociale/710-resistances-africaines.html

Préface d’Aminata Traoré

 Contexte de l’ouvrage : une nouvelle séquence historique (sur l’axe Nord-Sud)

Les événements se succèdent dans de nombreux pays d’Afrique francophone : relations franco-rwandaises relancées après la remise du rapport Duclert [1] pointant les lourdes responsabilités de l’État français dans le génocide des Tutsis en 1994 [2], exécution au Tchad d’Idriss Déby dans une sorte de révolution de palais validée par l’Élysée [3], deuxième coup de force militaire au Mali en un an, cette fois-ci sanctionnée par Paris et l’Union africaine mais toujours au nom de la « guerre contre le terrorisme » [4], États généraux de l’Éco tenus à l’université de Lomé (du 26 au 28 mai dernier) qui préconisent d’acter la rupture avec le franc CFA [5]...

Quelles que soient les contradictions et limites de ces évènements, l’ensemble est marqué par des amorces de déblocages d’envergure, suite à une longue période d’immobilismes institutionnels. En témoignent, au moins au niveau de l’affichage, les annonces macroniennes concernant l’avenir monétaire (faites avec Ouattara en décembre 2020), l’arrêt de l’opération Barkhane sous sa forme actuelle (en juin 2021), le réchauffement des relations franco-rwandaises….

L’ouvrage Résistances africaines à la domination néocoloniale s’inscrit dans cette nouvelle séquence historique qui s’ouvre. Il y est fait référence à la mobilisation belge et à la position du CADTM, qui relaient la mouvance de « Black lives matter » (c’est à lire dans l’introduction, p 24-25) :

« A l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance du Congo, le 30 juin 2020, le roi des Belges, Philippe, a exprimé ses regrets au président de la RDC Félix Tshisekedi, concernant la période coloniale, un prélude à des excuses officielles : « Je tiens à exprimer mes plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés ». Une commission d’enquête parlementaire devrait voir le jour. Pour mémoire, en 2000-2001, une Commission consacrée à l’assassinat en janvier 1961 de Patrice Lumumba, premier ministre du Congo, avait conclu à la « responsabilité morale » de certains ministres et d’autres acteurs belges. En 2020, des statues du « bourreau congolais », Léopold II, ont été vandalisées, à Bruxelles et Anvers notamment, et certaines universités et municipalités ont décidé de retirer des statues. Dans une pétition qui a recueilli plus de 80 000 signatures, le collectif « Réparons l’Histoire » réclame que les statues érigées en hommage à Léopold II soient retirées à Bruxelles. En réponse à la lettre royale, Eric Toussaint, fondateur du CADTM, en appelle à des réparations effectives [6]. »

Dans le même temps, l’Allemagne vient de reconnaître la responsabilité du 2e Reich dans le génocide des Herreros et des Namas en Namibie [7]. Les États-Unis de Joe Biden commémorent de manière très médiatisée le centenaire du massacre de Tulsa (dans l’Oklahoma), faussement dénommé jusqu’alors émeute raciale [8]. Le Canada découvre avec horreur les massacres et mauvais traitements d’enfants amérindiens, métis et Inuits, perpétrés dans le cadre de l’éducation catholique [9].

Ce sont autant d’éléments d’envergure, au moins au niveau symbolique jusqu’à présent, qui restent à interpréter et à faire fructifier.

 La France au cœur de la tourmente néocoloniale et intercommunautaire

Dans le même temps, en France, épicentre de conflits internationaux sur l’axe Nord-Sud (Europe-Afrique-Moyen orient), la montée des tensions intercommunautaires, singulièrement à l’actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
de l’extrême droite et des droites au motif de la lutte contre le terrorisme islamiste, atteint un niveau record dans la dernière période.

La surenchère dite sécuritaire, alimentée par les pouvoirs publics et des médias complaisants, consacre la dérive autoritaire de l’appareil d’État : rassemblement de l’intersyndicale des policiers le 19 mai dernier, officiellement organisé pour rendre hommage à des collègues morts en exercice, cela avec le soutien du ministre de l’Intérieur ; lettres ouvertes de militaires et de gradés qui en appellent à un retour à l’ordre musclé dans les quartiers populaires…

Ceci sur la base d’amalgames opérés entre différents fauteurs de troubles réels ou supposés : terroristes, délinquant.es ordinaires, jeunes de quartiers populaires, Gilets jaunes, manifestant.es. A l’Université, une cabale est organisée par le ministère pour éradiquer les ferments « séparatistes » des études post-coloniales et de l’ « islamogauchisme ».

En amont, un arsenal législatif –antiterroriste, anti-migrants, anticasseurs, antiséparatiste…-s’est constitué au fil des derniers mandats présidentiels. Dans cette gestion assez exclusivement répressive, sont exclues les responsabilités de l’État français dans les causes des violences incriminées, en premier lieu terroristes. Cet engrenage du conflit systématique n’épargne pas les policiers dont l’exercice professionnel est souvent à risques, ni la justice, institution critiquée par leurs syndicats et dont, pour autant, de nombreux.ses représentant.es optent pour l’impunité des forces de l’ordre.

Pour reprendre le leitmotiv sécuritaire qui est dans l’air du temps, dans les faits, les pays du Sahel subissent une occupation militaire sans perspectives de paix depuis 2013, les quartiers populaires comptent leurs morts issus de bavures policières, les manifestant.es les mutilations ou condamnations à des peines disproportionnées de prison…Quand les manifestations ne sont pas purement et simplement interdites.

Face à cette déferlante qui renforce la prise de pouvoir du pays par l’extrême droite, le mouvement social français peine à trouver la parade. La critique des violences policières et d’autres répressions institutionnelles dont il fait l’objet n’y suffira pas [10]. C’est du renforcement des alliances avec les représentations progressistes des pays ex colonisés, des Outremers et des quartiers populaires multi-ethniques, et de l’inclusion de leurs éléments de programme spécifiques, que dépend en grande partie l’efficacité des résistances. Toutes ces tâches contribuent à décoloniser les mentalités et à responsabiliser les différents acteurs à l’égard de la politique internationale et de ses répercussions en interne.

 Description de l’ouvrage

C’est l’objectif de Résistances africaines, qui est à l’actif d’une équipe d’Africanistes, composée pour moitié d’Africains (du Mali, du Sénégal, du Togo) et pour moitié de Français, dont certains sont issus de l’immigration post-coloniale [11].

Cela avec le soutien nominal ou logistique des organisations et réseaux suivants : Association pour la défense des droits à l’eau et à l’assainissement/Addea (Sénégal), Attac Burkina, Attac Togo, CADTM Afrique et Belgique, CEDETIM, Fondation Rosa Luxemburg, Forum pour un autre Mali, FUIQP/Front uni de l’immigration et des quartiers populaires, Plate-Forme panafricaine, réseau SOL.

Au vu de la crise du système néolibéral - géo-politique, socio-économique, écologique, sanitaire-, il importe de réformer certaines règles de la vie internationale. Concernant l’Afrique, continent particulièrement impacté, l’annulation des dettes illégitimes fait partie de ce programme, de même que l’abolition du franc CFA, l’arrêt des opérations militaires extérieures et des Accords de partenariat économique (APE), la relocalisation des économies, la restitution des biens culturels spoliés...

C’est sur ces bases que s’organisent les sociétés civiles, dont les femmes sont souvent les protagonistes, les diasporas installées en Europe, ainsi que les mouvements sociaux

Pour conclure, l’éviction de l’équipe suprématiste de D Trump aux USA, avec l’aide des minorités ethniques entre autres, montre qu’une autre voie est possible, symbolisée par le verdict qui a suivi l’assassinat de George Floyd à Minneapolis. C’est celle de la démocratisation des relations Afrique-Europe-France, d’une meilleure inclusion scolaire et socio-économique des citoyen.nes issu.es de l’immigration post coloniale et des outremers, et d’une manière générale, d’une meilleure reconnaissance des cultures minoritaires en France.

D’ores et déjà, les thèmes relatifs à la 2e indépendance, à l’égard du néocolonialisme cette fois-ci, et de réparations concrètes, sont de plus en plus familiers en France, malgré le verrouillage médiatique. Le contre-sommet Afrique-France de Montpellier, prévu en octobre prochain, qui se tiendra avec un colloque préliminaire pour l’annulation de ces sommets féodaux et notamment pour l’arrêt des opérations militaires, doit être une occasion de desserrer l’étau pseudo sécuritaire sur ces sujets. Et pour ce faire, de renforcer les collaborations avec les communautés et représentant.es des diasporas, pour un meilleur partage des expertises et des programmes alternatifs.


 Annexe

Table des matières :

  • Préface Pour davantage de convergences des luttes par Aminata Traoré
  • Introduction – L’Afrique à la croisée des chemins ? par Martine Boudet
  • Première partie – L’actualité africaine en contexte
  • Chapitre 1– Pillage des ressources et conflits en Afrique. Quelles réparations ? par Esmathe Gandi
  • Chapitre 2 – Le contexte écologique du continent africain, par Marie-Paule Murail
  • Chapitre 3 – La Zone franc et le franc CFA : retour sur un contentieux économique et politique, par Kako Nubukpo
  • Deuxième partie – Historique des accords économiques
  • Chapitre 4 – Les accords économiques Afrique-France, une histoire négative, par Saïd Bouamama
  • Chapitre5 – Du libéralisme forcé, le cas des APE, par Ndongo Samba Sylla
  • Chapitre 6 – La stratégie de l’Union européenne pour perpétuer la néo-colonisation de l’Afrique, par Jacques Berthelot
  • Troisième partie – Panorama des accords internationaux
  • Chapitre 7 – Une vision globale sur le libre-échange. Cas des accords transatlantiques : Tafta, CETA…, par Claude Layalle
  • Chapitre 8 – Les APE s’inscrivent dans une politique ordo-libérale mondiale, par Thierry Brugvin
  • Quatrième partie – Prospectives programmatiques et institutionnelles
  • Chapitre 9 – Les dettes illégitimes, leur impact et les alternatives, par les CADTM d’Afrique et Attac Burkina-Faso
  • Chapitre10 – Dettes coloniales et réparations, entretien avec Saïd Bouamama
  • Chapitre 11 – Le devoir de solidarité Nord-Sud, condition de la construction altermondialiste, par Marie-Paule Murail
  • Conclusion – Les mouvements sociaux africains au cœur de l’altermondialisme, par Gus Massiah

Les auteur.es

  • Jacques Berthelot, économiste et maitre de conférences retraité de l’ENSAT (Ecole nationale supérieure agronomique de Toulouse), membre du Conseil scientifique d’Attac France et du réseau SOL/Alternatives agro-écologiques et solidaires.
  • Saïd Bouamama, sociologue, auteur de plusieurs ouvrages, militant du FUIQP/Front uni de l’immigration et des quartiers populaires.
  • Martine Boudet, ancienne formatrice d’enseignant·es au Maroc et au Bénin (Coopération francophone), auteure spécialiste d’anthropologie politique, membre du Conseil scientifique d’Attac France.
  • Thierry Brugvin, enseignant en sociologie politique à l’Université, auteur de plusieurs ouvrages.
  • CADTM Afrique (secrétariat de Bamako) - ATTAC Burkina Faso
  • Esmathe Gandi, juriste, ex président d’Attac Togo.
  • Claude Layalle, ancien ingénieur en coopération, analyste des accords transatlantiques, membre d’Attac France.
  • Gus Massiah, économiste membre du Conseil scientifique d’Attac France, représentant du CRID (Centre de Recherche et d’Information pour le Développement) au Conseil interna¬tional du FSM (Forum social mondial).
  • Marie-Paule Murail, ancienne co-présidente de la Fédération Artisans du monde, ancienne vice-présidente de la Région Poitou-Charentes (chargée des solidarités et du vivre ensemble), membre d’Attac France.
  • Kako Nubukpo, ancien ministre de la Prospective au Togo, agrégé d’économie, doyen de la faculté de sciences économiques de l’Université de Lomé et chercheur associé au Centre de recherches internationales/CERI (Sciences Po Paris).
  • Ndongo Samba Sylla, économiste, chargé de programmes à la Fondation Rosa Luxemburg (Sénégal).
  • Aminata Traoré, ancienne ministre malienne de la Culture et du Tourisme, altermondialiste et écrivaine.



Notes

[6Eric Toussaint, « Réponse à la lettre de Philippe, roi des Belges, sur les responsabilités de la Belgique dans l’exploitation du peuple congolais », site du CADTM, 2 juillet 2020.

[8https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20210601-%C3%A9tats-unis-joe-biden-%C3%A0-tulsa-pour-rompre-le-silence-sur-le-massacre-d-afro-am%C3%A9ricains
Suite à une situation de ségrégation contestée pacifiquement, c’est un massacre de masse, à l’encontre de la population afro-américaine, qui se déroula dans le quartier de Greenwood à Tulsa dans l’Oklahoma entre le 31 mai et le 1ᵉʳ juin 1921.

[10Il est heureux qu’en complément de l’expertise de l’association Survie, des médias d’investigation comme Mediapart aient plus largement relayé l’information dans la dernière période, sur ce secret d’Etat ou secret Défense, qu’est « la politique africaine de la France ».
Cela dit, est-il normal que le monarque républicain Macron conserve le monopole de la parole publique sur les relations Afrique-France, que la chaîne France O (Outremers) ait été déprogrammée dans l’indifférence générale, que l’impunité policière dans les quartiers populaires soit relativement peu dénoncée, quoiqu’en progrès ?¸
Un phénomène à peu près similaire s’observe à l’égard des printemps démocratiques arabes et de leur violente répression dans des pays comme en Egypte ou en Syrie. Malgré la tenue de deux Forums sociaux mondiaux consécutifs à Tunis, la glace n’a pas été vraiment rompue avec les progressistes de cette aire, au point que la campagne islamophobe se développe dans un cadre idéologique déficient, car réduit à la seule composante nationale.

[11Auteur·es de Résistances africaines à la domination néocoloniale : Jacques Berthelot, Saïd Bouamama, Martine Boudet (coordination), Thierry Brugvin, Esmathe Gandi, Claude Layalle, Gus Massiah, Marie-Paule Murail, Kako Nubukpo, Ndongo Samba Sylla, Aminata Traoré (préface).

Martine Boudet

coordinatrice de l’ouvrage « Résistances africaines à la domination néocoloniale » et membre du Conseil scientifique d’Attac France.

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