« Surveillez vos femmes et vos filles ! » : patriarcat, ramadan et société de consommation en Algérie

8 juillet par Ghaliya Djelloul


(CC - Flickr - Adam B)

Le sociologue Nacer Djabi qualifie la nouvelle ère de résistance dans laquelle est entrée la société algérienne de « moment éthique », lors duquel semble se renégocier le contrat social entre les citoyen·ne·s par l’effet d’accélération du temps révolutionnaire. Or, si le mois de ramadan est censé refléter l’état de moralité de la société algérienne, le portrait se révèle beaucoup moins flatteur que celui que l’on croise dans les espaces urbains, rendus publics depuis le 22 février.

L’entrée dans une société de consommation, sous le « règne » d’Abdelaziz Bouteflika, a eu pour effet de travestir le mois « sacré » de ramadan, en une célébration du mode de vie capitaliste, sous couvert de pratique religieuse. Ce marché, dépendant d’une économie rentière et aux prises d’un Etat clientéliste et d’un régime corrompu, donne lieu à une dérégulation totale des prix sur le marché alimentaire, à la surconsommation et au gaspillage. Dans ce sillage [1] est né un autre marché florissant, grâce à la libéralisation des NTIC, et l’accès à internet, et avec lui un nouveau « régime de visibilité médiatique », qui repose sur l’effet du « buzz ».

C’est ainsi que lors des soirées de ramadan, les TVs enchainent les programmes phares de l’années : au menu, beaucoup de publicité entre lesquelles on trouve des séries, des sketchs et des caméras cachées. Or, un certain nombre d’entre elles cherchent à créer le « buzz » en recourant à des situations à risque, mettant en scène la peur, et mettant en forme la violence. De manière inquiétante, leur nature persiste et leur intensité s’accroit d’année en année, comme si la société était prise dans une spirale de désensibilisation à ces vidéos « Violentes, puériles et douteuses » [2].

Au-delà du jugement moral qui verrait ce type d’émission voyeuriste et humiliante comme un divertissement malsain, nul doute qu’elles constituent les soupapes de décompression dans une société gouvernée par un « ordre médiatique néo-autoritaire ». Proposant l’oppression de l’autre comme compensation à sa propre oppression, il conduit à l’excitation à la vue de la peur et de la violence par un « rire médiatique [qui] offre un redoublement joyeux du monde présenté par les médias » en invitant à un « processus général d’auto-parodisation » [3].

Or, depuis que la rue est redevenu l’espace de la « Silmiya » (non-violence), le décalage entre la réalité et sa représentation par les médias ne peut être plus saisissant. Et, puisque le lien civil montre des signes de réparation, le mois de ramadan semble propice à la réflexivité individuelle et collective : après plus de deux mois d’un mouvement révolutionnaire qui semble avoir reconfiguré la société algérienne, ce « moment éthique » produira-il ses effets ? Face à l’étendue de la tâche qui nous attend (nous libérer non seulement d’un régime, mais aussi d’un système, et de sa configuration de pouvoir), quels seraient les nouveaux pas à entreprendre pour que la société civile bâtisse des stratégies et des coalitions solides de résistance non-violente ?


La campagne « surveillez vos filles » : quand les téléphones portables mettent en danger l’honneur des pères

Me basant sur un point de vue féministe qui interroge la transversalité des rapports de pouvoir, je tenterai de montrer comment cette consommation de produits médiatiques permet au système patriarcal de se reproduire dans les imaginaires, à partir du cas concret de la récente émission « 3ich tchouf » (vis, tu verras) d’Islam Aris, sur la chaine privée Numidia TV. Elle est d’autant plus intéressante qu’elle repose sur une mise en abime des programmes de caméra cachée, puisque les spectateurs et spectatrices y sont surpris, en train de prendre pour réelles, des scènes fictives.

Elle commence par un générique qui semble nous plonger dans des affaires criminelles, découvrant un journaliste menant une enquête, à la recherche d’indices. Puis, surplombant la ville d’Alger, il explique aux spectateur-trices, comme dans un aparté, que cette émission porte sur les dangers des réseaux sociaux sur les enfants, jeunes hommes et filles, et que pour nous démontrer cela, il a pris contact avec des filles de 15-16 ans sur internet, convenant avec elles d’un rendez-vous, auquel il a également convié leurs parents, joints la veille par téléphone.

Par la mise en forme d’un piège qui se referme, non pas sur le pédophile, mais sur la victime, on constate dès l’introduction un décalage entre le message annoncé (prévention) et le message délivré (répression), c’est-à-dire le rappel aux filles et aux mères de leur culpabilité, et aux pères de leur responsabilité, vis-à-vis de ce que leurs filles sont prêtes à faire, derrière leur dos. A cet égard, le titre de la vidéo sur la chaine Youtube de la télévision qui diffuse cette émission (Numidia TV) est éloquent : « Réaction de parents qui découvrent leurs filles adolescentes rencontrant des jeunes hommes âgés dans des voitures ». Loin d’une campagne de lutte contre la pédophilie sur les réseaux sociaux, les spectateurs et spectatrices algériennes s’attendent à un spectacle de punition et d’humiliation de jeunes filles, parce qu’elles auront échappé à la surveillance et au contrôle de leurs familles, et désobéi aux règles imposées par la société et censées être connue de toutes.

On plonge ensuite dans la rue, qui constitue le décor d’une caméra cachée, dans laquelle est mis en scène un espace « privé » : la voiture. L’animateur de l’émission tente d’y attirer deux jeunes filles, les amadouant pour qu’elles l’y rejoignent. Se montrant réticentes, elles finissant par céder. Quelques instants plus tard, surgit telle une furie le père de la « victime », qui bondit de la banquette arrière, hurle, crie, menace, et tente de la frapper, reprochant à sa fille, terrorisée et prostrée, un comportement déshonorant, immoral, et une mise en danger. L’un des deux pères accuse également son épouse, qui se trouve à ses côtés, d’être la cause du comportement de leur fille ! Et, lorsque ce déchainement de violence aboutit aux coups physiques, l’animateur s’interpose et tente de calmer le père.

Ayant de la difficulté à contenir sa violence, il presse la jeune fille de s’enfuir en sortant de la voiture. Le second père, moins violent physiquement, permet à l’animateur de nous offrir un « happy end » : il rappelle que le message qu’on souhaite faire passer est celui du danger encouru par les jeunes filles et demande au père de ne pas lever sa main sur sa fille, avant de se retourner vers celle-ci en lui intimant de demander pardon à son père.

Après ce rappel à la culpabilité ontologique des femmes et le besoin de leur mise sous tutelle par les hommes, on assiste à la mise à distance de la réalité représentée comme « réelle » : l’animateur, aux côtés de tous les acteurs de la vidéo, nous révèle la supercherie : il s’agissait seulement d’une simulation de caméra cachée ! Ouf, on a eu plus de peur que de mal, anticipant déjà la violence qu’elles subiraient en plus une fois de retour à la maison.


La mise sous tutelle des femmes, sous couvert de paternalisme, redouble de la violence viriliste

Cette émission met donc en scène un pédophile qui attire les jeunes filles dans sa voiture, mais met en avant la violence avec laquelle des pères réagissent en trouvant leurs filles dans des voitures d’hommes inconnus. La dernière image de la fausse caméra cachée est celle d’une jeune fille qui s’excuse auprès de son père, admettant qu’elle a fait une erreur. Comment une telle inversion de la culpabilité est-elle possible ?

Alors que son émission a suscité beaucoup de commentaires négatifs, Islam Aris a obtenu un droit de réponse sur la même chaine de télévision, lors de laquelle il réaffirme que son intention n’était pas de nuire aux jeunes filles, et qu’il s’agissait là d’une vidéo à but pédagogique. Selon lui, les images qui ont choqué ont été retirées de leur contexte, reprenant la caméra cachée sans l’aparté ni l’aveu de la supercherie. Il s’excuse s’il a pu heurter quiconque.

Mais, au-delà de son « intention », les effets des représentations qu’il diffuse sont tangibles. Les jeunes filles sont décapacitées de tout jugement : naïves, inconscientes du danger, elles sont facilement manipulables, ce qui justifie leur mise sous tutelle et légitime la violence à leur endroit. Sans défense, elles n’en sont pas moins coupables, puisqu’elles causent le déshonneur de leurs pères. Quant au pédophile, le coupable, il se transforme en sauveur, faisant mine de venir au secours de la « victime » qu’il a mis en danger en se positionnant comme médiateur familial.

Ainsi, moins que d’alerter les jeunes filles sur les dangers des réseaux sociaux, cette vidéo leur apprend que les hommes, qu’ils soient leurs tuteurs ou non, sont soit des bourreaux, soit des sauveurs, mais jamais des égaux en droits et en responsabilité face à leurs actes. Au vu de l’étendue du fléau des violences sexuelles que vivent des petites filles et des petits garçons, dans tous les espaces (familial, voisinage, à l’école ou sur leurs lieux de travail, tout autant que dans la rue…), cette émission ne dénonce pas le pédophile mais culpabilise la victime, pour produire son infantilisation et son consentement à la tutelle du père.

Elle fait écho à un autre message qui réapparait de manière chronique durant le mois de ramadan dans les rues, sous les pare-brise des voitures et sur les réseaux sociaux : essatrou bnatkoum, rana saymin (couvrez vos filles, [car] nous jeûnons). En plus de leur demander de se couvrir, la sexualisation des corps féminins conduit à leur effacement symbolique, puisqu’on s’adresse directement à leurs pères.

Ces messages rappellent aux femmes qu’elles ne sont pas en sécurité dans les espaces extra- domestiques, et remettent de l’ordre, en les remettant à leur place (l’espace domestique). Il semblerait donc que le mois de ramadan se soit transformé en un moment de réaffirmation des normes de virilité : par la surcharge du travail des femmes dans les espaces du dedans, et les difficultés pour accéder aux espaces du dehors en raison de l’aggravation du crime de celles qui, en plus d’être des femmes, sortent dé-couvertes (désignées comme moutabarijates, les dévergondées, contrairement aux moutahajibates, les voilées).

Evidemment, des femmes voilées sont également cibles de violences masculines dans les espaces urbains. Ainsi, en plein ramadan 2018, une jeune femme portant un voile fut agressée alors qu’elle faisait un footing en 2018. Sur une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, elle s’interrogeait sur la légitimité du motif de son agresseur, en raison de l’horaire : « Je voudrais savoir s’il est haram de faire du sport une heure avant le Maghrib ou pas ? Parce que là je suis sortie faire mon footing comme d’habitude, une heure avant le Maghrib. Un jeune est passé à côté de moi et m’a frappée violemment, en me criant dessus vulgairement « ta place est dans la cuisine » (…) Ce qui me dérange le plus, c’est que quand je suis allée chez les gendarmes, quand je me suis plainte chez eux, ils m’ont répondu « pourquoi es-tu sortie faire un footing maintenant ? » Il n’était même pas 19h ». Autrement dit, à partir de quelle heure devient-il légitime d’agresser une femme pendant ramadan…


Conclusion : la « contre-révolution » est pavée de bonnes intentions…

Aussi, derrière une « intention » de prévention peut se travestir une violence symbolique qui tourne en spectacle la détresse d’une jeune fille « attrapée », telle une fugitive, par son père. Elle permet au régime patriarcal de transfigurer la femme de victime en coupable, tandis que le prédateur passe de la figure du bourreau à celle du sauveur, s’interposant face à une violence physique légitime, car partant d’une bonne intention…

Alors que la révolution en cours nous permet, plus que jamais, de prendre conscience que les médias peuvent être un pouvoir au service du système en place, il faut considérer les manières dont leur force peut être redirigée pour constituer un contre-pouvoir, au service d’une société civile plurielle, à la base d’une vie démocratique. La non-violence ne s’apparente en rien à la passivité, mais au refus d’être gouverné par la violence, sans pour autant renoncer à l’auto-défense. Comment alors défaire la violence symbolique qui participe à fragiliser des actrices qui sont déjà en situation de vulnérabilité ?

Ce sont des coalitions au sein de la société qui peuvent permettre de neutraliser cette violence, à travers des mécanismes d’auto-régulation de la part du corps des journalistes par exemple, ou de désobéissance du public par le boycott des émissions ne respectant pas un minimum d’éthique et de déontologie. A défaut d’accès aux médias mainstream, les réseaux sociaux permettent aux collectifs féministes d’attirer l’attention de la société sur la violence qu’elle produit en étouffant les voix de tous ces enfants, ces jeunes filles et ces femmes, à qui elle fait porter la honte en leur faisant croire que ce qui leur est arrivé est de leur faute. Elles nous rappellent que ces violences sont le fruit d’un système de domination qui les sacralise en tant que mères, pour mieux les déshumaniser en tant que femmes, et ainsi les maintenir dans un état de subordination propice à l’exploitation. Ainsi, elles nous indiquent combien le retour de bâton viriliste et paternaliste auquel on assiste en force durant le mois, constitue également une force contre-révolutionnaire à combattre.



Ghaliya Djelloul est Chercheuse au Centre Interdisciplinaire d’Etudes de l’Islam dans le Monde Contemporain – IACCHOS, Université catholique de Louvain.
Publication originale sur le journal algérien TSA, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteure.

Notes

[1L’adoption de la loi organique sur les médias en 2012 permet l’apparition de chaines privées algériennes.

[2Si l’attrait d’un certain nombre de ces caméras cachées réside dans la célébrité de ses victimes (artistes, etc), piégés lors de simulations d’émissions de télévision ou de radio, d’autres au contraire choisissent des personnes anonymes. C’est ainsi que l’une d’entre elle avait particulièrement créé la polémique en 2018 en mettant en scène la vulnérabilité de femmes venues accompagner leurs maris à une émission de société, et découvrant que ce dernier avait une autre épouse. Face à cette situation, c’étaient leur détresse et leur colère qui faisaient l’objet d’un spectacle sadique et affligeant.

[3Vaillant A., 2018 « Le rire, le propre de l’homme (moderne) : de l’anthropologie à l’histoire culturelle », dans Le rire : formes et fonctions du comique, Fabula, Colloques en ligne.