Trump et la domination impérialiste décomplexée de l’hémisphère occidental

17 février par Eric Toussaint


La publication de la National Security Strategy 2025 (NSS 2025), suivie en janvier 2026 par la National Defense Strategy (NDS 2026), constitue un évolution majeure dans la formulation officielle de la politique extérieure des États-Unis. Si la doctrine Monroe a longtemps servi de référence implicite à la domination états-unienne sur les Amériques, l’administration Trump en propose désormais une version explicite, revendiquée et militarisée. Ce qui relevait autrefois d’une pratique hégémonique souvent dissimulée derrière le langage du multilatéralisme, de la démocratie ou de la « sécurité collective » est désormais assumé par les États-Unis comme un droit exclusif de contrôle stratégique de l’ensemble de l’hémisphère occidental.

Dans cette quatrième partie de la série consacrée à la politique extérieure de Trump, il s’agit d’examiner la manière dont Washington redéfinit sa relation aux Amériques, du Groenland à la Patagonie. Dans le National Security Strategy 2025 (NSS 2025), Trump ne se contente pas de réaffirmer une zone d’influence : il institue un principe d’exclusion active à l’égard de toute puissance extra-hémisphérique — en premier lieu la Chine — et affirme l’utilisation de moyens militaires directs pour faire respecter cette primauté. Cette évolution doctrinale ne relève pas seulement d’un repositionnement géopolitique ; elle exprime une transformation idéologique profonde du discours impérial états-unien, désormais décomplexé dans l’affirmation de sa supériorité et de son droit à l’usage unilatéral de la force en violation du droit international.

L’analyse de cette politique à l’égard de l’hémisphère occidental permet ainsi de mesurer le degré de radicalisation stratégique de l’administration Trump : militarisation des rapports avec les voisins, criminalisation politique des gouvernements récalcitrants, instrumentalisation de la lutte contre le narcotrafic et mise en demeure des États de choisir entre l’alignement sur Washington ou l’exclusion/agression. Le « corollaire Trump » à la doctrine Monroe ne constitue pas une simple actualisation rhétorique ; il représente une formalisation assumée d’un projet de domination continentale et est mis en pratique par l’usage de la force létale dans les eaux territoriales internationales de la Caraïbe et du Pacifique à partir de août 2025, et contre le Venezuela le 3 janvier 2026. Il est évident que Trump s’arroge le droit d’utiliser la force létale également contre tout pays ou gouvernement qu’il souhaite identifier comme ennemi. Cuba en premier lieu mais aussi la Colombie sont dans la ligne de mire.



 Que signifie le corollaire Trump à la doctrine Monroe dans l’hémisphère occidental ?

Pour rappel, l’hémisphère occidental englobe l’ensemble des Amériques du Groenland et du Canada jusqu’au sud de l’Argentine et du Chili. Selon la doctrine Monroe datant de la première moitié du 19e siècle, aucune puissance extra-hémisphérique ne devait intervenir dans les Amériques, considérée comme la chasse gardée des États-Unis. Cette exclusion visait les puissances coloniales européennes et leurs possessions dans les Amériques, possessions que les États-Unis remettaient en cause et convoitaient. En échange de l’exclusion des puissances européennes, Monroe s’engageait à ne pas intervenir en Europe.

En 2025-2026, selon Trump, toute présence stratégique, économique ou technologique d’une puissance rivale (en particulier la Chine) dans l’hémisphère occidental constitue une menace directe pour la sécurité des États-Unis et doit être empêchée ou démantelée. Pour Trump, l’hémisphère occidental est la zone de sécurité vitale des États-Unis, où aucune puissance extérieure ne doit rivaliser avec l’influence américaine. C’est une doctrine d’exclusion active, pas seulement de non-ingérence.

Le NSS 2025 affirme :

« Nous empêcherons nos concurrents non hémisphériques de déployer des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
stratégiques vitaux, dans notre hémisphère. Ce « corollaire Trump » à la doctrine Monroe relève du bon sens et représente une restauration potentielle de la puissance et des priorités américaines, conforme aux intérêts de sécurité américains. » [1] (NSS 2025, p. 15)

Plus loin toujours à propos des Amériques, le document devient tout à fait explicite :

« Tous les pays devraient être confrontés au choix suivant : veulent-ils vivre dans un monde dirigé par les États-Unis, composé de pays souverains et d’économies libres, ou dans un monde parallèle où ils subissent l’influence de pays situés à l’autre bout du monde ? » [2] (NSS 2025, p. 18)

Si on décode la citation précédente, le contenu réel du message est : « Tous les pays sont confrontés au choix suivant : accepter la domination des États-Unis sur le plan politique et économique ou s’exposer à des mesures de représailles économiques très dures et à une probable agression militaire directe. »

Lire à ce sujet : Ancien narco-président hondurien Hernández gracié, Maduro séquestré : le cynisme de Trump

 Les États-Unis sont-ils menacés sur le plan militaire ?

Dans le même document, l’administration de Trump décrivait la situation avantageuse des Etats-Unis de la manière suivante :

« Une situation géographique enviable, riche en ressources naturelles, sans puissances rivales physiquement dominantes dans notre hémisphère, des frontières à l’abri de toute invasion militaire et d’autres grandes puissances séparées par de vastes océans » NSS 2025 [3], p. 6

D’après ce constat, les États-Unis ne subissent aucune menace militaire sérieuse. Pourtant, Trump n’arrête pas d’utiliser le prétexte des menaces qui mettraient prétendument en danger la sécurité des États-Unis pour justifier l’injustifiable, à savoir des agressions constantes réalisées par Washington contre ses voisins. Les agressions des États-Unis à l’égard de ses voisins dans les Amériques sont une constante (voir le prochain article sur la longue série continue d’agressions perpétrées par les États-Unis dans l’hémisphère occidental) mais c’est probablement une des rares fois qu’un président étasunien exprime aussi crûment et brutalement sa volonté de domination totale et son droit d’user de la force quand bon lui semble pour atteindre les objectifs qu’il considère comme favorisant les intérêts des habitants des États-Unis.

Les menaces constamment invoquées par l’administration de Trump pour justifier sa politique brutale et violatrice des droits humains tant en politique intérieure qu’en politique internationale dans l’hémisphère occidental sont :
  L’arrivée de migrant-es présentée comme une invasion massive qui requière l’intervention de l’armée et d’autres appareils répressifs de l’État comme ICE à l’intérieur et à l’extérieure des frontières des États-Unis.
  Le trafic de narcotiques qui est présenté comme le résultat d’une intervention extérieure, comme si une importante partie des causes ne résidaient pas à l’intérieur des frontières des Etats-Unis. La lutte contre le narco trafic justifie selon Trump des exécutions extrajudiciaires, des agressions contre des États souverains et des enlèvements.
  Le contrôle étranger (chinois principalement) partiel sur des ressources considérées comme stratégiques par les États-Unis. Cela justifie aux yeux de Trump la prise de contrôle direct de territoires considérés comme menacés que ce soit le Venezuela, le Canal de Panama ou le Groenland.

 Dans le document de défense nationale publié le 23 janvier 2026, qu’y a-t-il de nouveau en ce qui concerne l’hémisphère occidental ? Et quelle est la réalité pratique de la politique de Trump dans l’hémisphère ?

Dans le document de stratégie de défense nationale publié le 23 janvier 2026 (NDS2026) [4] par le Ministère de la Guerre (sic !), le Pentagone menace explicitement les autres pays de l’hémisphère occidental [5] d’opérations comme celle réalisée le 3 janvier 2026 contre le Venezuela :

« Nous garantirons l’accès militaire et commercial des États-Unis à des zones clés, en particulier le canal de Panama, le golfe du Mexique et le Groenland. Nous fournirons au président Trump des options militaires crédibles à utiliser contre les narco-terroristes, où qu’ils se trouvent. Nous nous engagerons de bonne foi avec nos voisins, du Canada à nos partenaires d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud, mais nous veillerons à ce qu’ils respectent et fassent leur part pour défendre nos intérêts communs. Et lorsqu’ils ne le feront pas, nous serons prêts à prendre des mesures ciblées et décisives qui serviront concrètement les intérêts des États-Unis. C’est le corollaire Trump à la doctrine Monroe, et l’armée américaine est prête à l’appliquer avec rapidité, puissance et précision, comme le monde l’a vu lors de l’opération ABSOLUTE RESOLVE. » [6] (en français : « opération Détermination absolue » Absolute Resolve est le nom de l’opération guerrière de très grande envergure menée par l’armée des États-Unis contre le Venezuela le 3 janvier 2026.). Source : NDS2026, publié le 23/01/2026, p. 3.

Quelques pages plus loin, le Pentagone écrit :

« Nicolas Maduro, par exemple, pensait pouvoir empoisonner les Américains en toute impunité. L’opération ABSOLUTE RESOLVE lui a appris qu’il n’en était rien, et tous les narco-terroristes devraient en prendre bonne note. » [7]

Or, il est clair que l’accusation de narco trafiquant ne repose sur aucune preuve et n’est absolument pas crédible.

Comme on le sait, Trump n’a pas hésité à accuser Gustavo Petro le président progressiste colombien d’être lui aussi un leader illégal de la drogue.

Selon le site Euronews en octobre 2025 :

« Le président américain a accusé Gustavo Petro d’être « un leader illégal de la drogue qui encourage fortement la production massive de drogue » en Colombie, affirmant que le trafic de drogue est devenu « la plus grosse affaire de Colombie, et de loin ». » (Source : Euronews, https://fr.euronews.com/2025/10/19/narcotrafic-donald-trump-annonce-la-fin-des-aides-financieres-a-la-colombie publié le 19/10/2025) [8].

En janvier 2026, après avoir agressé militairement le Venezuela, kidnappé et séquestré le président vénézuélien et son épouse, Trump a menacé Petro d’être le suivant sur la liste. Plusieurs médias ont reporté ses menaces.

Enhardi par le succès de son opération sur le plan militaire et face à des protestations internationales officielles très faibles au regard de la gravité de son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
contre le Venezuela, Trump a décidé de radicaliser fortement la politique qu’il mène contre Cuba depuis son premier mandat.

Le 29 janvier 2026, Trump a signé un décret exécutif déclarant que le gouvernement cubain constituait une menace “inhabituelle et extraordinaire” pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis [9]. Ce décret a servi de base juridique pour durcir les sanctions en vigueur alors qu’elles causaient déjà des dommages terribles pour l’économie et la population cubaine, ce qui a été dénoncé à de multiple reprises lors de motions et de résolutions adoptées à la quasi-unanimité par l’assemblée générale des Nations Unies.

Voici les résultats des votes de l’Assemblée générale des Nations unies concernant la résolution intitulée « Nécessité de lever l’embargo économique, commercial et financier imposé à Cuba par les États-Unis » pour les trois dernières sessions. La tendance montre un isolement quasi total des États-Unis sur cette question.

Résultats des votes (2023 - 2025)
AnnéeSessionPour ContreAbstentionPays ayant voté Contre
2023 78e 187 2 1 États-Unis, Israël (Abstention : Ukraine)
2024 79e 187 2 1 États-Unis, Israël (Abstention : Moldavie)
2025 80e 188 2 0 États-Unis, Israël

Depuis fin janvier 2026, Trump vise à asphyxier complètement l’économie de l’île par un arrêt total ou quasi total de l’approvisionnement en combustibles indispensables à la production d’énergie. Il avait déjà interdit et obtenu du Venezuela l’arrêt des livraisons de pétrole. Et suite au décret pris le 29 janvier 2026, il a obtenu des autorités du Mexique l’arrêt des livraisons sauf peut-être des livraisons pour raison humanitaire. L’Europe et le Canada se sont contentés d’émettre des protestations contre les mesures unilatérales prises par Trump à l’égard de Cuba mais n’ont annoncé aucune mesure de soutien à l’île. La Russie et la Chine ont protesté mais n’ont jusqu’ici annoncé aucune livraison de pétrole. À noter que les menaces de sanctions tarifaires et autres à l’égard des pays qui fourniraient du pétrole à Cuba ne devraient pas embarrasser la Russie qui est déjà sous le coup de sanctions de la part des États-Unis depuis l’invasion de l’Ukraine. Rappelons que, par contre, la Russie fournit du pétrole, du gaz, du charbon et des céréales à Israël, bras armé des États-Unis au Proche Orient et responsable d’un génocide à l’égard du peuple palestinien. (Lire : Éric Toussaint : Pourquoi les BRICS ne dénoncent pas le génocide en cours à Gaza ).

 Comment le recours à la force est-il évoqué dans le document publié par le Pentagone le 23 janvier 2026 ?

La force est systématiquement affirmée comme le moyen auquel auront recours l’armée et à Trump afin de renforcer la position des États-Unis dans les Amériques. Le document est limpide à ce propos, voici quelques passages qui peuvent se passer de commentaires :

« Comme le prévoit la NSS, les États-Unis ne céderont plus l’accès ou l’influence sur les terrains clés de l’hémisphère occidental. Le Département de la Guerre fournira donc au président des options crédibles pour garantir l’accès militaire et commercial des États-Unis aux terrains clés, de l’Arctique à l’Amérique du Sud, en particulier le Groenland, le Golfe d’Amérique et le canal de Panama. Nous veillerons à ce que la doctrine Monroe soit respectée à notre époque. » [10] ( NDS2026 p. 16.)

Le ton volontairement guerrier et menaçant apparaît tout au long du document du Pentagone :

« Le Département de la Guerre veillera à ce que les forces interarmées aient toujours la capacité de mener des frappes et des opérations dévastatrices contre des cibles partout dans le monde, y compris directement depuis le territoire américain, offrant ainsi au président une flexibilité et une agilité opérationnelles inégalées. » [11] Source : NDS2026 , p. 18.
« Nous restaurerons la philosophie guerrière. Nous recentrerons l’armée américaine sur son objectif fondamental et irremplaçable : remporter de manière décisive les guerres de la nation. » [12] Source : NDS2026 , p. 24.

 Selon la Constitution des États-Unis, qui a le pouvoir de déclarer la guerre ?

Selon l’Article I (Section 8, Clause 11) de la constitution des États-Unis [13], le Congrès a le pouvoir exclusif de « déclarer la guerre ». De son côté, le document du Ministère de la guerre affirme que le président a le pouvoir de décider des opérations militaires et que pour se faire, il dispose de l’armée la plus puissante du monde :

« Le président Trump, au cours de son premier mandat et depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, a reconstruit l’armée américaine pour en faire la meilleure au monde, la force de combat la plus redoutable. » [14] (Source : Introduction NDS2026 p. 2)
 
« Sous sa direction, les États-Unis disposent de l’armée la plus forte, la plus meurtrière et la plus compétente au monde, en fait, l’armée la plus puissante que le monde ait jamais connue. » [15] (Source : Lettre introductive à NDS2026 )
 
« Seul le département de la Guerre peut fournir cette puissance pour garantir la défense des intérêts de la nation, et nous le ferons sans complexe. Nous serons l’épée et le bouclier de notre nation, toujours prêts à être utilisés de manière décisive sous la direction du président, au service de sa vision d’une paix durable grâce à la force. » [16] (Source : NDS2026 , p. 6)

Pour contourner la constitution, Trump affirme que les agressions militaires qu’il ordonne sont des opérations militaires et ne constituent pas une déclaration de guerre. Rappelons que Vladimir Poutine, de son côté, a utilisé le même stratagème en déclarant que l’invasion de l’Ukraine n’était qu’une opération spéciale.

Avec les résultats de l’agression militaire réalisée le 3 janvier 2026 contre le Venezuela, Trump semble convaincu qu’il pourra se passer dorénavant d’envoyer massivement des troupes sur le terrain à la différence de ses prédécesseurs que ce soit au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan pour ne citer que 3 exemples. Il est convaincu qu’il pourra chaque fois mener des opération brutales et très destructrices de courte durée ce qui lui permettra d’éviter un vote du Congrès. L’avenir dira s’il se trompe.

 Quelle position de Trump sur le Groenland ?

Après avoir affirmé qu’il voulait prendre le Groenland, y compris par des moyens militaires et avoir provoqué pour la première fois une relativement forte réaction des gouvernements européens et de la commission européenne, Trump a mis un bémol à ses prétentions et a déclaré à Davos le 21 janvier 2026 qu’il voulait que les Etats-Unis puissent acheter l’ensemble de ce territoire. Les deux documents analysés ne contiennent pas de développement spécifique concernant la stratégie de Trump à propos de cette colonie européenne dans l’hémisphère occidental mais il est clair qu’ils ouvrent la voie à des décisions unilatérales de Trump au nom de la sécurité nationale et de la stratégie de défense.

 Que faire concernant le blocus de Cuba décrété par Trump ?

Il faut par des mobilisations exercer une pression sur les gouvernements pour qu’ils envoient du pétrole et d’autres produits à Cuba. Dans le plus grand nombre possible de pays il est important de participer activement à des mobilisations.

Les trois principaux pays qui sont le plus en mesure d’envoyer du pétrole et d’autres produits (tout en faisant face victorieusement à de possibles représailles de Trump) et où des mobilisations peuvent avoir lieu librement sont le Mexique, le Brésil et l’Espagne.

Il est également fondamental qu’un puissant mouvement de rejet du blocus et de la politique impérialiste de Trump se développe aux Etats-Unis. Des actions massives de solidarité avec le peuple cubain sont d’une grande urgence que ce soit aux Etats-Unis ou ailleurs dans le monde.

 Un rendez-vous dans la résistance à la montée du néo-fascisme et des agressions impérialistes d’où qu’elles viennent :

La conférence internationale anti fasciste et anti impérialiste de Porto Alegre du 26 au 29 mars 2026 est un rendez-vous important qui marquera la résistance aux différentes agressions qui affectent les peuples de la planète.

Pour plus d’infos : https://antifas2026.org/fr/.

Il est important de signer l’appel international au renforcement de l’action antifasciste et anti-impérialiste. Pour signer, suivre le lien

 Synthèse–conclusion

L’examen de la NSS 2025 et de la NDS 2026 révèle que la politique de l’administration Trump à l’égard de l’hémisphère occidental ne se limite pas à une posture dissuasive : elle institue un cadre doctrinal d’intervention permanente. En revendiquant le droit d’empêcher toute présence stratégique extra-hémisphérique et en se réservant explicitement l’option d’« actions ciblées et décisives » contre des gouvernements voisins, Washington transforme les Amériques en espace de souveraineté conditionnelle.

Le « corollaire Trump » à la doctrine Monroe marque une évolution importante par son caractère explicite et par la centralité accordée à l’outil militaire. Là où les administrations précédentes privilégiaient souvent les mécanismes économiques, diplomatiques ou clandestins (déstabilisation, entraînement et financement de mercenaires, assassinats non revendiqués,…), la NSS 2025 et la NDS 2026 affichent sans détour la disponibilité de la force armée comme instrument normalisé de gestion régionale. L’opération contre le Venezuela en janvier 2026 et les menaces publiques adressées à d’autres gouvernements (Cuba, Colombie, Mexique, Brésil,…) illustrent cette volonté d’intimidation stratégique.

Au-delà du cas latino-américain, cette doctrine s’inscrit dans un projet plus large : relocalisation industrielle aux États-Unis, sécurisation coercitive des ressources naturelles jugées vitales, et polarisation idéologique du système international autour d’un choix binaire — alignement sur Washington ou marginalisation. L’hémisphère occidental devient le laboratoire d’une politique impérialiste assumée, où la souveraineté des États est subordonnée à leur conformité aux intérêts stratégiques étasuniens.

En définitive, la radicalisation doctrinale observée dans les textes de 2025-2026 ne procède pas d’une situation objective de menace militaire imminente — le propre diagnostic géographique des États-Unis en témoigne — mais d’une volonté politique de consolider une hégémonie contestée. La « paix par la force » invoquée par l’administration Trump apparaît ainsi moins comme un principe défensif que comme l’expression d’un projet de domination réaffirmé, face à de prétendues menaces.

L’évolution de la politique états-unienne dans les Amériques constitue donc un indicateur central de la mutation en cours où la force militaire et le recours pratique à celle-ci redeviennent l’argument principal qui vient compléter les autres instruments comme les sanctions, les tarifs douaniers, les autres politiques protectionnistes visant à relocaliser la production industrielle matérielle aux États-Unis.


Notes

[1“We will deny non-Hemispheric competitors the ability to position forces or other threatening capabilities, or to own or control strategically vital assets, in our Hemisphere. This “Trump Corollary” to the Monroe Doctrine is a common-sense and potent restoration of American power and priorities, consistent with American security interests.” (NSS 2025, p. 15)

[2“The choice all countries should face is whether they want to live in an American-led world of sovereign countries and free economies or in a parallel one in which they are influenced by countries on the other side of the world.” (NSS 2025, p. 18)

[3“An enviable geography with abundant natural resources, no competing powers physically dominant in our Hemisphere, borders at no risk of military invasion, and other great powers separated by vast oceans  ;” (NSS 2025, p. 6)

[4Le site Le Grand Continent a publié une traduction en français du document en question : https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/26/strategie-de-defense-nationale-des-etats-unis-le-texte-integral/

[5A noter que le document de stratégie de défense nationale publié le 23 janvier 2026 aborde la stratégie militaire de Trump pour toutes les parties du monde.

[6“ We will guarantee U.S. military and commercial access to key terrain, especially the Panama Canal, Gulf of America, and Greenland. We will provide President Trump with credible military options to use against narco-terrorists wherever they may be. We will engage in good faith with our neighbors, from Canada to our partners in Central and South America, but we will ensure that they respect and do their part to defend our shared interests. And where they do not, we will stand ready to take focused, decisive action that concretely advances U.S. interests. This is the Trump Corollary to the Monroe Doctrine, and America’s military stands ready to enforce it with speed, power, and precision, as the world saw in Operation ABSOLUTE RESOLVE.” Source : NDS2026 , published 23/01/2026, p. 3.

[7“Nicolas Maduro, for instance, thought that he could poison Americans with impunity. Operation ABSOLUTE RESOLVE taught him otherwise—and all narco-terrorists should take note.” Source : NDS2026 , published 23/01/2026, p. 9.

[10«  As the NSS lays out, the United States will no longer cede access to or influence over key terrain in the Western Hemisphere. DoW will therefore provide the President with credible options to guarantee U.S. military and commercial access to key terrain from the Arctic to South America, especially Greenland, the Gulf of America, and the Panama Canal. We will ensure that the Monroe Doctrine is upheld in our time.  » Source : NDS2026 , published 23/01/2026, p. 16.

[11«  DoW will ensure that the Joint Force always has the ability to conduct devastating strikes and operations against targets anywhere in the world, including directly from the U.S. Homeland, thereby providing the President with second-to-none operational flexibility and agility  » Source : NDS2026 , published 23/01/2026, p. 18.

[12«  We will restore the warrior ethos. We will refocus the American military on its core, irreplaceable goal of winning the nation’s wars decisively.  » Source : NDS2026 , p. 24.

[14“President Trump in his first term and since reentering office in January 2025 has rebuilt the American military to be the world’s absolute best—its most formidable fighting force.” Source : Introduction NDS2026 p. 2

[15«  Under his leadership, the US has the world strongest, most lethal and most capable military, indeed the most powerful military that this world has ever seen  », Source : NDS2026

[16«  Only the Department of War can provide that power
to ensure that the nation’s interests are defended, and we will unapologetically do so. We will be our nation’s sword and its shield, always ready to be wielded decisively at the President’s
direction, in service of his vision for lasting peace through strength. This National Defense
Strategy (NDS) shows how.  » Source : NDS2026 , published 23/01/2026, p. 6

Eric Toussaint

Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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