Entretien avec Damien Millet, président du CADTM France

Tsunami : « Nous devons faire pression pour annuler la dette »

10 janvier 2005 par Thomas Lemahieu


Entretien avec le président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM France), Damien Millet.

Jeudi, à Jakarta, les pays frappés par le tsunami et les pays les plus riches ont, entre autres, évoqué un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. sur le remboursement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
. Après la catastrophe, assiste-t-on à un changement de logique dans la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
actuelle ?

Damien Millet. On est obligé d’attendre un drame de cette ampleur pour cerner le mécanisme incroyable que représente la dette dans lequel la plupart des pays du Sud sont enfermés. C’est tout de même tragique, non ? On a l’impression que le problème de la dette ne peut se régler que dans la crise ou dans l’impasse. Nous ne réussissons pas à faire avancer les choses à tête reposée, mais seulement dans ces moments où on ne peut plus faire autrement que de bouger. Au-delà de cette considération, examinons la situation dans la période. Au début des années quatre-vingt, le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
ne prenaient pas de précaution et tenaient un discours très cru : ils agissaient comme des créanciers et préconisaient de réduire les budgets sociaux, de diviser par deux le nombre d’enseignants, d’infirmières, etc. Ensuite, ils se sont aperçus que ces mécanismes commençaient à être mis au jour et ils ont alors changé de tactique, mais sans changer de logique, en parlant désormais de « réduction de la pauvreté » plutôt que d’« ajustements structurels », en mettant des rustines pour empêcher les plus pauvres d’être de plus en plus pauvres. Avec ce qui se passe aujourd’hui, on demeure englué dans cette logique-là... On fait des annonces, des effets de manches. Mais si l’on retourne la problématique, une question s’impose : est-ce que, au sommet de Jakarta, jeudi, les créanciers ne sont pas venus, d’abord et avant toute chose, pour gérer une non-annulation de la dette des pays sinistrés ? Les États sont allés là-bas pour se positionner stratégiquement : les pays frappés sont intéressants d’un point de vue économique, il va y avoir une reconstruction à gérer, il y a des rapports de forces à établir. Mais ils n’étaient manifestement pas là pour évoquer une annulation de la dette. Quand, au CADTM, on réclame l’annulation de la dette des pays du Sud, on nous rétorque : « Mais écoutez, ils ne la demandent pas l’annulation de la dette ! » Vous vous rendez compte de la perversité de ce système ? Un pays sinistré comme la Thaïlande ne demande pas l’annulation de la dette parce que cela fragiliserait sa position sur les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
. C’est invraisemblable ! Les pays du Sud ne demandent plus de moratoire parce qu’ils donneraient l’impression d’être peu fiables dans leurs remboursements et que cela accroîtrait le coût du crédit pour eux. Les élites des pays du Sud, complètement dans le moule néolibéral, sont complètement ligotées dans ces mécanismes et, du coup, les pays du Nord vont, eux, gérer leur domination à Jakarta.

Les Britanniques, qui président le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. cette année, proposent d’annuler la dette multilatérale au FMI et à la Banque mondiale (80 milliards de dollars) dans le cadre d’un « plan Marshall Plan Marshall Programme de reconstruction économique proposé en 1947 par George C. Marshall, secrétaire d’État des États-Unis. Doté d’un budget de 12,5 milliards de dollars de l’époque (environ 80 milliards de dollars de 2002) sous forme de dons et de prêts à long terme, le plan Marshall permit à 16 pays (notamment la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et les pays scandinaves) de profiter de fonds pour leur reconstruction après la seconde guerre mondiale.  »... Qu’en pensez-vous ?

Damien Millet. Peut-être que ce qui s’est passé en Asie va pousser le G8 à prendre une « mesure phare »... Ce pourrait être celle-là, et tant mieux ! On se réjouirait qu’il y ait une annulation partielle par l’intermédiaire de l’annulation de la dette multilatérale. Mais bon, cela reste à voir, parce qu’il y a déjà eu des annonces. Les Américains ont déjà proposé l’annulation totale de la dette multilatérale, mais eux, ça n’était pas dans le but de réduire les remboursements des pays du Sud, mais plutôt dans celui d’affaiblir les institutions multilatérales et de tout remplacer par des accords bilatéraux. Que cache la proposition britannique ? Est-ce qu’elle sera effectivement mise en oeuvre, et dans un sens favorable aux peuples du Sud ? Nous devons aujourd’hui faire pression car, pour l’instant, il n’y a aucun engagement ferme et définitif.

Entretien réalisé par Thomas Lemahieu.



Source : L’Humanité (http://www.humanite.presse.fr), 8 janvier 2005.