Tsunami : « On annule bien la dette pour raison stratégique »

6 janvier 2005 par Olivier Mouton


Les pays riches devraient s’entendre sur un moratoire sur la dette des pays ravagés. Ce geste reporte le problème à plus tard, analyse un partisan de l’annulation.

Outre les montants conséquents d’aide dégagés pour les pays sinistrés aux quatre coins du monde, une autre forme de soutien devrait être décidée tout prochainement : un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
des pays concernés. L’Allemagne et la France ont été les deux premiers pays à mettre le sujet sur la table. En inaugurant sa présidence du G 8, mardi, Londres s’est prononcé en faveur d’un « moratoire immédiat », alors que les Etats-Unis s’étaient déclarés intéressés par l’idée, sans plus. L’Indonésie a déjà insisté pour que cela se fasse « sans conditions ».

« Ce n’est pas suffisant, analyse Eric Toussaint, président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde. Il faut à tout prix que les autorités publiques de ces pays puissent dégager des marges financières pour faire face à l’urgence, mais aussi pour réaliser des investissements structurels. » Selon lui, une annulation pure et simple serait d’autant moins incongrue que l’on en a déjà décidé pour moins que ça. « Les pays industrialisés ne sont pas prêts à le faire suite à une telle tragédie, mais ils n’hésitent pas à le décider pour raison stratégique. » Ce fut le cas, dit-il, pour l’Egypte de Moubarak avant la première guerre du Golfe. Pour la Pologne lorsqu’elle a décidé de quitter le pacte de Varsovie Pacte de Varsovie Pacte militaire entre pays de l’ex-bloc soviétique (URSS, Albanie, Bulgarie, Hongrie, Pologne, République démocratique allemande, Roumanie, Tchécoslovaquie). Il fut signé à Varsovie en mai 1955, en réaction à l’intégration de la République fédérale d’Allemagne à l’OTAN. L’Albanie s’en est retirée en 1968 suite à l’intervention en Tchécoslovaquie. Suite à la dislocation de l’URSS, l’organisation militaire du pacte a été dissoute en avril 1991. . Ou encore pour le Pakistan avant l’intervention en Afghanistan.

« Sept à neuf fois... »

Mais la voie prise semble bel et bien celle d’un moratoire, même si certaines sources diplomatiques persistent à évoquer l’éventualité d’une annulation partielle. « Dans le cas d’un moratoire, il convient aussi de savoir si l’on gèle les intérêts ou non, s’inquiète Eric Toussaint. Cela doit être dit explicitement ! » Faute de quoi, la charge risque d’être plus lourde encore. Or, insiste-t-il, les différents pays concernés ont déjà remboursé « de sept à neuf fois le montant qu’ils devaient au début de la crise de la dette des années 1980 ». « Pour pouvoir rembourser d’anciennes dettes, ces pays prélèvent des budgets considérables, ajoute-t-il. C’est un cercle vicieux dont il est impossible de se sortir. » La Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, figurant parmi les créanciers importants, en profitent, en outre, pour imposer des politiques d’austérité coercitives.

Parmi les zones ravagées par les tsunamis, l’Indonésie a le plus souffert. Ce pays est -aussi- celui qui avait été le plus affecté par la crise économique ayant affecté l’Asie du Sud-Est en 1997. Sa dette publique extérieure s’élève à 80 milliards de dollars, dont 52 milliards dûs à des créanciers publics et 20 milliards aux organisations internationales. Si l’on ajoute les créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). privées, on atteint le chiffre, cité par le FMI, de 130 milliards. L’Inde, pour sa part, est également fort endettée : 85 milliards de dollars dont 50 milliards à des créanciers publics et 31 aux organisations internationales.

Quant au Sri Lanka, sa dette publique extérieure ne s’élève « que » à 8 milliards de dollars. « Mais c’est le pays qui est le plus sous la coupe du FMI et de la Banque mondiale », explique le président belge du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde. Deux des productions nationales -le riz et le thé- sont menacées par les contraintes imposant une ouverture des marchés. Comme ce fut le cas ailleurs, le pays est fragilisé par les tristement célèbres politiques « d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
 ». Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’États créanciers (22) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2019, c’est la directrice du Trésor français, Odile RENAUD BASSO, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 90 pays en développement. En 2019, les membres du Club de Paris détiennent plus de 10 % du stock de la dette du Tiers Monde.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité.

Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site web :
 ? « Prétexte »

Concrètement, la perspective d’un moratoire sur la dette figurera au menu du sommet élargi de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) à Jakarta, puis de la conférence des pays donateurs avant une réunion du Club de Paris, qui réunit les principaux Etats créanciers dans le monde, le 12 janvier. « C’est un groupe informel dont l’avis n’est absolument pas nécessaire pour décider d’un moratoire sur la dette voire d’une annulation, explique Eric Toussaint. Les Etats qui veulent faire un geste peuvent le décider par eux-mêmes. En outre, la dette irakienne va se retrouver, par volonté américaine, au menu d’un marchandage cynique. »

Quant au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale, tous deux ont annoncé une « assistance d’urgence » et une augmentation « très substantielle » de la contribution initiale. « Cela reste de l’aide soumise à des contraintes politiques, conclut Eric Toussaint. Quel que soit le contexte dramatique, ces institutions veulent garder la mainmise. »




Source : © La Libre Belgique 2005 (http://www.lalibre.be), 5 janvier 2005.

Olivier Mouton

rédacteur en chef adjoint du Vif/L’Express