Une grève féministe et générale

8 décembre 2023 par Begoña Zabala


Source : Feministas.org

Le 8 mars, le Mouvement Féministe Basque a annoncé publiquement l’appel à une grève générale féministe pour l’automne, avec pour thème central les soins (zaintzak). Cette idée était en gestation depuis l’automne précédent, dans le but de concrétiser et de décider de son caractère féministe et général. En juin, la date a été fixée au 30 novembre. « Denon Bizitzak Erdigunean » (la vie de chacun au centre) et « Droit collectif aux soins » étaient les slogans de l’appel. Sur ce site, nous avons publié un article dans lequel je soulignais le chemin parcouru et les clés, à mon avis importantes, qui conduisaient à une organisation plus active pour parvenir à une conclusion réussie, la grève générale féministe.



 Le lendemain

Aujourd’hui, au lendemain de l’action, le succès de la mobilisation fait l’unanimité. Les manifestations de l’après-midi, qualifiées d’historiques par la plupart des médias, se comptent par dizaines de milliers. Comme la pluie, - qui a trempé et détrempé les innombrables grévistes tout au long de la journée sans que personne ne soit découragé - la grève féministe a pénétré les corps infatigables du mouvement des femmes et s’est répandue dans les rues des villes. Le message, l’appel et les revendications ont suivi. Dans la matinée, tous les lieux imaginables se sont soulevés ; les lieux de travail, de loisirs, de soins, dans les rues et sur les places. Les piquets de grève se sont progressivement transformés en kalejiras (défilés), zaintza ibibilbideak (itinéraires de soin), visites de magasins ouverts avec distribution de tracts, collage massif d’autocollants, danses et chants. On a pu noter quelques affrontements avec les forces de sécurité, généralement considérés comme mineurs.

Dans la petite ville de Sopela (Bizkaia), la matinée de grève générale s’est déroulée comme suit :

Toute la journée : « Zaintza Gunea- Espaces de soin » sur le fronton
7h30 : Topaketa/Réunion sur la place Larrabasterra
9h00 : Petit-déjeuner à « Zaintza Gunea »
9h30 : Concentration sur la place de la mairie
10h00 : Piquets de grève à Sopela et Urduliz
14h30 : Déjeuner collectif à « Zaintza Gunea »
Dans l’après-midi, à 16h15 : dans le métro pour se rendre à la manifestation de Bilbao.

A Iruñea (Irun), capitale de la Nafarroa (Navarre), le rassemblement de 12h30 devant la députation a été le point de rencontre pour lire le discours du matin et revendiquer les métiers du soin. En même temps, nous avons dénoncé les institutions et ceux qui se font de l’argent sur le dos des besoins fondamentaux de soin et de survie :

Nous voulons souligner le double visage du gouvernement de Nafarroa et du conseil municipal d’Iruñea. Le fait est que, tandis qu’ils prononcent de beaux discours sur les soins, à Nafarroa, la plupart des maisons de retraite sont aux mains d’entreprises privées. Ça suffit ! Le droit aux soins ne peut dépendre de la situation économique de chacun. La tendance à la privatisation s’accentue d’ailleurs : en 2005, 25% des maisons de retraite étaient de propriété et de gestion publiques, contre 2,77% aujourd’hui. (...)
 
Nous voulons dire aux partis et aux institutions : ils font fausse route, les gestes vides ne nous servent à rien. Nous avons besoin qu’ils cessent de s’approprier le discours féministe pour élaborer des politiques qui le réduisent à néant ; nous avons besoin de campagnes au-delà des campagnes vides, des rapports inutiles et des photos souriantes ; nous avons besoin de mesures réelles qui fassent des soins un droit collectif. Il n’est pas possible que le gouvernement de Navarre mette en œuvre un « Pacte pour les soins » sans augmenter le budget consacré aux prestations et aux conditions de travail dignes. Aucun « Pacte pour les soins » n’est possible si l’on continue à faire des affaires avec les besoins fondamentaux des citoyens. Les soins sont une question politique de premier ordre : nos personnes, nos peuples et notre communauté sont en jeu.

Ce ne sont que deux exemples du déroulement de la journée de grève, dans deux lieux différents. Ils soulignent que la journée de grève a pris forme non seulement par la cessation du travail et la fermeture des établissements et des services publics, mais aussi par l’organisation même de la vie quotidienne dans le cadre d’une grève féministe. Pour cela, la création et le fonctionnement des comités de grève situés dans les quartiers et les villages ont été essentiels.

 Nous insistons : une grève féministe et générale

Ce qui précède est très pertinent pour analyser si la grève peut être considérée comme un succès, malgré le fait que les chiffres fournis par différentes sources ne coïncident pas et ne donnent pas de résultats dont on puisse être fier, en ce qui concerne le nombre de travailleur·euses comptabilisé·es comme grévistes.

Et c’est là que nous nous interrogeons sur l’un des éléments fondamentaux de cette lutte : qu’est-ce qu’une grève féministe et comment se déroule-t-elle ? La construction de la grève et sa mise en scène le jour J nous donnent des premiers points d’analyses. A cela, nous pouvons ajouter des points de comparaison entre cette grève et le concept de grève générale.

Si nous suivons de près l’information et le développement du processus qui s’est déroulé depuis l’automne 2022, lorsque les premières assemblées ont été tenues par les herrialdes (provinces), nous pouvons voir les débats intenses qui ont eu lieu pour esquisser ce qu’on voulait réellement atteindre le 30 novembre. Et avec ces paramètres, oui, la grève a été un succès total. C’est à cela que je faisais allusion lorsque je mentionnais plus haut la réussite dont parle la plupart des médias basques.

Commentons donc brièvement le scénario dans lequel s’inscrit cet appel.

La grève est convoquée par « Euskal Herriko Mugimendu Feminista », le « mouvement féministe du Pays Basque », pour « Hego Euskal Herria », le Pays Basque espagnol, qui comprend les trois provinces de la Communauté autonome basque (CAB) et Nafarroa (Navarre). Cela signifie qu’une plateforme assez représentative et jouissant d’une importante légitimité dans le monde féministe est officiellement à l’origine de l’appel. Et derrière cet appel, se regroupent plusieurs organisations : Bizitzak Erdigunean (« la vie au centre »), diverses plateformes contre les violences patriarcales, l’organisation du 8 mars, l’organisation du 25 mars, des groupes féministes autonomes locaux et plus généraux et bien d’autres figures dans les différentes localités et secteurs, réunissant des femmes racisées, des retraitées, des travailleuses de secteurs féminisés, des travailleuses du secteur du soin et des femmes de différents domaines. Il serait intéressant, dans un autre temps, de faire une cartographie de ces organisations participantes.

L’appel à la grève générale ne va évidemment pas être suivi par les milliers de femmes à qui il s’adresse. Et c’est précisément cette lutte qui est menée par les organisatrices : comment les femmes peuvent-elles se sentir non seulement concernées, mais aussi protagonistes alors qu’elles ne peuvent même pas s’arrêter ? C’est ce « même pas » que le mouvement a questionné. Il va y avoir une grève féministe et une grande partie des personnes concernées ne pourront pas y participer ; les femmes immigrées sans droits, les travailleuses de l’économie informelle, les travailleuses dans des conditions précaires qui risquent leur survie, les femmes enfermées dans des espaces privés dont elles doivent s’occuper de force ce jour-là, ne peuvent en aucun cas s’arrêter. Il y a aussi des milliers de femmes qui ne sont pas comptabilisées dans le recensement des emplois formels, comme les pensionnées ou les retraitées sans pension, les jeunes femmes qui étudient... Je ne vais pas continuer, car il s’agit d’une autre cartographie qui, je suppose, a déjà été réalisée, et que le mouvement féministe fait et met à jour à chaque fois. Mais personne ne devrait être surpris, il s’agit d’une grève féministe et les féministes la définissent en termes d’actions, d’occupation des lieux, pas uniquement de personnes statistiquement comptabilisées comme grévistes. Un autre élément numérique important à prendre en compte est l’occupation collective des rues : la grève s’est déroulée tout au long de la journée et de la nuit. Certaines ont même commencé à faire grève à minuit, et ce n’était pas pour participer à la gaupasa (fête nocturne).

Contrairement aux grèves précédentes du 8 mars, il s’agit ici d’une grève générale qui fait également appel à la composante masculine de la classe ouvrière. En effet, le mouvement féministe met la question du soin au centre, ce qui concerne aussi les travailleurs masculins. C’est ainsi que la majorité des syndicats basques (hors Nafarroa) se joint à l’appel : ELA, LAB, EHNE, Etxalde, Steilas, ESK et CGT. L’importance qualitative et quantitative des syndicats qui soutiennent l’appel est évidente pour tout le monde. Situés sur l’échiquier de la gauche et surtout combatifs, ils se sont joints aux appels du mouvement féministe du Pays Basque (Euskal Herriko Mugimendu Feminista) depuis un certain temps déjà, avec des contributions importantes. Les deux syndicats d’État qui dominent la représentation institutionnelle espagnole ont cependant brillé par leur absence.

Dans ce contexte, compter le nombre de personnes qui quittent effectivement leur travail pour rejoindre la grève n’est pas un reflet du mouvement de grève. Et sur ce point, il est nécessaire de faire une étude et une évaluation, séparée par sexe et en comparaison avec les deux grèves précédentes du 8 mars, et spécifiquement avec une grève générale qui a eu lieu au Pays Basque le 30 janvier 2020. Cette grève, appelée par la majorité syndicale basque et par la Charte des Droits Sociaux, a été soutenue par le mouvement féministe et rejoint lors des 5es Journées Féministes. Le nombre était également faible en termes d’arrêt de travail. Mais comme le dit souvent un ami : " Je pensais que moins de gens s’arrêteraient, alors je suis content ! »

 Le travail de soin au centre

Oui, en effet, la grève féministe générale, en termes de conceptualisation, de pratique et d’organisation, est bien au cœur de cette grève particulière. Mais l’axe des soins en tant que droit collectif, depuis la place de celleux qui soignent et de celleux qui sont soigné·es ; des emplois rémunérés féminisés - mal payés et précaires - et des emplois non rémunérés, parfois dans la famille par pure obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. L’obligation est souvent l’objet de négociations sur le marché secondaire.
, est la revendication cruciale. C’est celle qui a déplacé des montagnes pour aboutir à la grève du 30 novembre dans ces conditions exceptionnelles d’empathie.

Et c’est sans doute l’une des meilleures conceptualisations et théorisations, à contre-courant du capitalisme et du patriarcat, que l’on doit au mouvement féministe, puisqu’il a commencé par la mise en évidence de la systématisation de la division sexuelle du travail, en englobant le travail non rémunéré et le travail domestique, qui inclut le travail de soin, comme source de l’imposition des rôles.

La généalogie féministe nous ramène aux analyses du premier siècle, souvent en collaboration avec l’économie féministe et d’autres disciplines, pour entrer dans les mots clés déjà inventés par le mouvement : care Care Le concept de « care work » (travail de soin) fait référence à un ensemble de pratiques matérielles et psychologiques destinées à apporter une réponse concrète aux besoins des autres et d’une communauté (dont des écosystèmes). On préfère le concept de care à celui de travail « domestique » ou de « reproduction » car il intègre les dimensions émotionnelles et psychologiques (charge mentale, affection, soutien), et il ne se limite pas aux aspects « privés » et gratuit en englobant également les activités rémunérées nécessaires à la reproduction de la vie humaine. work ; immigrées sans droits qui forment la chaîne du care ; care work payé à bas prix, pour des entreprises vautours, à la place des services publics ; travailleuses domestiques non incorporées dans le régime général des travailleur·euses ; horaires invivables, travail intérimaire à domicile ; non-prise en charge des tâches par les hommes, obligation imposée aux femmes vis-à-vis de ces tâches...

Lors de la « IV Jornadas de Euskal Herria » (journée d’action au Pays Basque), qui s’est tenue en 2008 à l’École Nautique de Santurtzi, il convient de rappeler qu’une vaste communication a été faite sur la prise en charge des situations de dépendance, avec une proposition d’organisation du Service Public de soin basque, ce qui a permis de socialiser un travail collectif conséquent, jetant les bases importantes de cette problématique de la prise en charge du soin par la société.

Dans cette grève, l’appel pourrait être résumé comme suit ;

Pour le droit collectif aux soins, nous descendons dans la rue pour défendre un système de soin public et communautaire, contre la privatisation et la marchandisation, pour défendre les droits des femmes qui vivent dans des conditions inacceptables, dans des tâches de soin et dans des secteurs féminisés, et pour demander des comptes à ceux qui maintiennent le système actuel.

Afin de situer l’état actuel du travail de soin et à titre d’argument, peu avant la grève, le journal Gara a publié une infographie et un commentaire intéressant à ce sujet. Il montre les pourcentages de la scandaleuse répartition du travail de soin entre hommes et femmes, dans les secteurs public, privatisé, commerciaux et privé, ainsi que d’autres données significatives.

Aujourd’hui, alors que la force de l’évidence prend enfin le dessus, nous pouvons voir comment une expropriation des mots et des idées est en train de se produire, par les institutions et d’autres secteurs, comme nous l’avons souligné plus haut. Cela signifie également que cette grève arrive au bon moment, car il faut non seulement dénoncer la distribution inégale des soins et tous les éléments mentionnés ci-dessus, mais aussi examiner les objectifs et les demandes, qui ne sont pas ceux qui sont avancés par les administrations publiques.

Nous devons donc faire attention aux soins, et pour cela, rien de mieux que de suivre le mouvement féministe, qui est à l’origine de cette grève générale féministe.

Begoña Zabala, militante féministe, est membre de la rédaction de viento sur.


Source : Viento Sur

Begoña Zabala

Militante féministe, elle est membre de l’équipe éditoriale de viento sur.

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