Une lecture écoféministe de la dette pour penser l’audit autrement

23 février par Camille Bruneau


L’audit citoyen de la dette publique est un outil indispensable pour reprendre le contrôle des finances publiques. D’abord, en rendant accessibles et intelligibles les données relatives aux processus d’endettement et d’allocation des budgets afin d’en déterminer leur légitimité. Ensuite, pour en tirer des conclusions économiques, politiques et instaurer un contrôle populaire permanent. L’audit gagne encore en pertinence dans le contexte actuel de crise économique, dont les causes (notamment financières) étaient déjà réunies avant la pandémie qui l’a déclenché.

En effet, l’invisibilisation des procédés de reproduction sociale et les pratiques extractivistes écocides caractéristiques du capitalisme sont responsables de l‘ampleur qu’a pu prendre la crise sanitaire, autant sur la rapidité de propagation du virus (déplacements exagérés, industrie agro-alimentaire, déforestation...) que la (l’in)capacité d’y répondre (secteurs sociaux et de la santé en particulier). Les réponses politiques confirment que cette crise n’est pas une simple question « économique » ou « sanitaire », mais bien de notre rapport au soin, aux autres et au vivant. De fait, un audit écoféministe de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
s’impose.

 Un audit féministe de la dette face au capitalisme patriarcal

On parle de « capitalisme patriarcal » car ces deux systèmes se nourrissent l’un l’autre. Ils s’appuient sur le travail de reproduction sociale pris en charge de façon gratuite ou sous payé par une majorité de femmes, notamment racisées ou précaires. Cette division sexuelle et raciale du travail est centrale pour la domination patriarcale et l’accumulation capitaliste, et n’a rien de « naturel ».

La dette, en tant qu’outil central de transfert de richesses et de contrôle politique au profit des classes dominantes, affecte spécifiquement les femmes car elles sont :

  1. les plus représentées dans les secteurs concernés par les coupes budgétaires (fonction publique, santé, enseignement) ;
  2. les usagères principales d‘allocations sociales et services publics amputés (plannings familiaux, crèches, maternités, allocations familiales, eau, transports...) 
  3. les personnes qui compensent la suppression ou l’inaccessibilité de ces services ;
  4. les premières productrices et agricultrices mondiales dont les moyens de subsistance sont détruits par le néolibéralisme ;
  5. les cheffes de ménage devant s’endetter pour subvenir à leurs besoins ;
  6. les premières victimes de violences sexistes, violences aggravées par la précarité et le manque de protection sociale.

Ainsi, les femmes sont créancières d’une immense dette sociale, qui leur est due par l’entièreté de la société, en particulier par la classe capitaliste, les hommes et l’État. Appelée également « dette reproductive » ou du « care », il s’agit de « rendre visible l’invisible » et renverser les rapports de force et l’échelle de valeurs. La crise sanitaire et le confinement ont contribué à mettre en lumière cette réalité, notamment la place des femmes marginalisées dans les activités « essentielles ». Les réponses politiques ont quant à elles été profondément inadaptées. Un non-paiement féministe de la dette semble donc être une évidence.

 Une lecture écoféministe de la dette

Les écoféminismes s’imposent de plus en plus comme grilles d’analyses et pratiques indispensables pour composer un futur désirable. Un de leurs dénominateurs communs est le parallèle fait entre l’exploitation des femmes et du vivant. L’ordre dominant enlève toute valeur et invisibilise l’autre pilier de la reproduction de la vie sur terre : les capacités régénératrices de la « nature », elles aussi nécessaires à l’accumulation capitaliste.

L’apport des écoféminismes, c’est d’expliciter ce lien, et d’affirmer la nécessité de luttes imbriquées et solidaires qui ne priorisent pas les enjeux. L’un des problèmes centraux de nos sociétés est d’avoir nié l’importance du « prendre soin » (de l’humain et du non-humain) et d’en faire une responsabilité collective et partagée. Le projet néolibéral, consiste entre autre à invisibiliser et externaliser les processus régénératifs et essentiels au bien être, ce qui a détruit – notamment via les mesures d’austérité - notre capacité à faire face aux crises multiples qu’il engendre.

Une lecture écoféministe de la dette permet de s’attaquer à ces problèmes à la racine en refusant les logiques communes qui les nourrissent, via quelques questions clés : Qu’entend-on par dette ? Qu’est ce qui compte vraiment ? Qui doit quoi à qui ? Qui possède quoi ? Qui produit pour qui ?

 Le Nord est une production du Sud

La « modernité » occidentale s’est construite sur 500 ans de vols, viols et meurtres organisés par la colonisation, le pillage des ressources, l’accaparement des terres, l’esclavage, etc. Ce processus continue via la réorganisation du travail de production et de reproduction, entre autres sur base de l’appropriation du travail des femmes des Suds (dont celles qui migrent vers les pays enrichis pour prendre en charge une partie du care : domesticité, garde d’enfants, soins...). Cela va de pair avec l’appropriation de ressources naturelles et des flux financiers plus important du sud au nord que du nord au sud.

Une première proposition serait de reconnaitre l’existence d’une colossale dette sociale, coloniale, écologique et reproductive.

 Comprendre l’endettement autrement

Une dette ne se limite pas à un rapport coercitif. Elle est aussi un lien de « devoir », de « dépendance », de « redevabilité », voire même de « gratitude ». Le concept s’applique à des choses tangibles (l’argent, les « ressources », les « services ») mais est également utile quand on s’intéresse au lourd passé et présent d’exploitation et de destruction qui a créé ce que certain·e.s appellent un « déséquilibre métabolique » à force de manque de réciprocité par rapport à ce que l’on prend.

Le modèle actuel donne du pouvoir à des valeurs dites « masculines » de compétitivité et invisibilise le prendre soin, la reproduction, activités et procédés essentielles à la vie, mais ici considérées comme des « ressources » exploitables.

Une perspective écoféministe reconnaît également ce que l’on nomme une dette « incarnée », due envers toutes les entités, personnes et communautés marginalisées qui pourtant régénèrent les conditions de vie et de production. Il s’agit des petit.e.s paysan.ne.s et peuples indigènes, des mères, celles et ceux entretenant un lien et une expérience quotidienne aux procédés de régénération et reproduction.

L’écoféminisme est une invitation à comprendre les liens non seulement entre les dominations et logiques communes et indissociables qui en font un système, mais aussi l’interdépendance entre nous et avec le monde qui nous entoure.

La proposition d’un « audit » écoféministe de la dette pourrait être conçu en deux étapes :

  1. Il y a l’idée avancée par Yolanda Vargas de « l’écoféminisme comme alternative aux coupures budgétaires » : «  [Il faut] penser la réalité de notre monde actuel avec les clés que nous donnent le féminisme et l’écologisme : changer le paradigme et arrêter de considérer le marché comme mesure de valeur et mettre au centre des politiques publiques la durabilité de la vie ». Repenser nos ordres de valeurs et nos relations de redevabilité afin de « refaire les comptes ». Cela signifie une annulation massive de dettes illégitimes afin de repartir sur de meilleures bases où les ressources (dont les propriétés) et budgets seraient allouées différemment.
  2. Reconnaître que le « prendre soin » ne se rapporte pas qu’aux humain·e.s mais à l’ensemble du vivant. Cela nécessite de non seulement donner leur juste valeur aux procédés et pratiques de soin des communautés et écosystèmes (savoirs, entretien des communs, processus « naturels » ...) mais aussi de repenser radicalement notre place dans le monde : passer de la pyramide au cercle.

En somme, rendre visible l’invisible et s’inspirer de pratiques déjà existantes pour imaginer d’autres possibles, plus désirables, et aussi reconnaître, entendre, faire revivre, et resurgir les voix des luttes des femmes des Suds. Quelques pistes existantes à développer :

  • Passer d’une économie extractiviste et manufacturière à une économie régénérative où les acteurs principaux (humains et processus vivants) sont considérés pleinement - le but n’est pas le profit et les coûts sont ainsi nuls. Ariel Salleh détaille ces possibilités en s’intéressant aux parallèles entre les modes d’organisation égalitaires de nombreuses communautés et les processus thermodynamiques de nos écosystèmes.
  • S’orienter vers des formes d’organisation circulaires, coopératives, équitables et solidaires entres pays, villes et campagnes, genres… comme le proposent D. Massey ou J.B. Gouthal

En intégrant l’ensemble de ces réflexions, un audit peut avoir une immense portée politique.


Article extrait du magazine AVP - Les autres voix de la planète, « Des audit pour démonter la dette » paru en décembre 2020. Magazine disponible en consultation gratuite, à l’achat et en formule d’abonnement.




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