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Réunion internationale du CADTM à Sarajevo les 29, 30 novembre et 1er décembre.
La poudrière sociale de l’Europe de l’Est (Partie 1)
par Pierre Gottiniaux
1er décembre 2014

20 ans après l’éclatement de la Yougoslavie, l’interminable processus de transition économique s’est soldé par une désindustrialisation massive de la région, une paupérisation générale des sociétés, durement touchées par la crise de 2008. Pourtant, la moindre remise en cause du modèle suivi n’est pas à l’ordre du jour. En Slovénie et en Croatie, qui ont rejoint l’UE ces dernières années, le constat est accablant. Les politiques néolibérales qui sont appliquées dans les Balkans n’ont fait qu’augmenter le poids de la dette extérieure, la récession et le chômage. Depuis la crise de 2007-2008, les banquiers étrangers qui contrôlaient le système financier de la région, ainsi que l’UE, le principal bailleur de fonds des Balkans, ont cessé leurs prêts et aggravé encore plus la crise de la dette. L’austérité, imposée par la Troika (FMI, UE, BCE), frappe de plein fouet cette région.

Profitant du cadre de l’Open University (OTVORENI UNIVERZITET) qui se tenait à Sarajevo du 27 au 30 novembre et dont les organisateurs avaient eu la bonne idée d’inviter le CADTM, nous avons convoqué une réunion internationale rassemblant des militant-e-s et activistes de Bosnie, Serbie, Croatie, Slovénie, Hongrie, Grèce et Pologne. L’objectif de cette réunion est de faire le bilan, pays par pays, de la situation économique, sociale et politique, mais aussi l’état des lieux des résistances en cours dans ces pays face à l’offensive néolibérale, et finalement de dégager des pistes de travail communes.

Avec un taux de chômage de plus de 40 % (63 % parmi la jeunesse) et un taux de pauvreté réel estimé à 41 % (17 % selon les sources officielles...), il ne manquait plus qu’une étincelle pour embraser la population de Bosnie-Herzégovine. C’est ce qui arriva en février 2014, à Tuzla, chef lieu du canton le plus pauvre et avec le plus fort taux de chômage de Bosnie. Tout est parti des ouvriers travaillant dans les usines et luttant contre la privatisation de leurs entreprises, dont l’histoire récente de la région a largement démontré que ce processus ne pouvait être que synonyme de plus de précarité, plus de chômage, plus de misère. La mobilisation a été massive, et la répression de l’État violente. Une semaine plus tard, c’était Sarajevo qui emboîtait le pas à Tuzla, puis des manifestations éclatèrent dans près d’une dizaine de villes du pays. Les citoyens se rassemblèrent en Plénums, et on pouvait clairement y sentir que la parole avait besoin d’être libérée, après 20 années de silence contraint. Les demandes des participants portaient principalement sur les questions sociales et économiques, avec des demandes précises : changement de constitution (la constitution actuelle est héritée des accords de Dayton, qui placent de facto la Bosnie sous contrôle de l’Union Européenne), annuler les privatisations et faire un mémorandum sur la dette ! Ces plénums, qui rassemblaient des étudiants, des ouvriers, des chômeurs, mais aussi beaucoup de retraités qui ont connu l’ère Yougoslave du plein emploi et des entreprises auto-gérées, ont montré que la population comprend les enjeux et sait ce dont elle a besoin. Mais ces plénums ont été « crucifiés » par les médias et le pouvoir en place.

De grandes manifestations ont également éclaté en Slovénie en 2012 et 2013, avec plus de 40.000 personnes dans la rue à Ljubljana (la capitale, qui compte moins de 300.000 habitants). Les causes sont sensiblement les mêmes qu’en Bosnie : privatisations conduisant à la fermeture d’entreprises et un chômage massif, corruption, mesures d’austérité antisociales pour rembourser une dette largement illégitime... La dette publique de Slovénie est passée, depuis 2007, d’un peu plus de 20% du PIB à 80% aujourd’hui, soit une multiplication par 4, notamment à cause de sauvetages bancaires à répétition. Une situation désastreuse, que l’on retrouve aussi en Croatie, où la population s’est récemment mobilisée contre des prêts hypothécaires toxiques créés par les banques privées depuis le début des années 2000, émis en Franc Suisse – et donc remboursable en Franc Suisse – et à taux variable ! Le gouvernement et les banques ont poussé des dizaines de milliers de personnes à contracter ces prêts (environ 75.000 familles, soit 10% de la population), largement promus et présentés comme étant sans danger. Évidemment, à partir de 2007, les taux ont explosé, et dans le même temps, la parité entre la monnaie Croate et le Franc Suisse est devenue extrêmement défavorable à la population. Cela a conduit a des situations ubuesques, où une personne qui avait contracté un prêt de 700.000 Kuna pouvait avoir remboursé 460.000 Kuna 8 ans plus tard, et devoir encore 960.000 Kuna à la banque ! Des citoyens se sont alors constitués en association, l’association Franc, et ont poursuivi en justice les 8 grandes banques responsables de cette situation, et la cour leur a donné raison en première instance. Malheureusement, la victoire n’a été que de courte durée, car les banques ont repris le dessus en appel. Reste à attendre les délibérés de la cour Suprême.

Face à ces situations intolérables, où l’on retrouve une nouvelle fois les grandes banques et les grands investisseurs à la manœuvre, il est important et urgent de s’organiser, et de créer des synergies de lutte. Partout en Europe, les mêmes causes ont les mêmes effets. L’offensive capitaliste et son évolution néolibérale, qui amène avec elle son cortège de mesures austéritaires, poussent des populations entières dans la précarité. Il faut créer des fronts de résistances, et il faut faire converger les luttes, car ce n’est que tous ensemble que nous parviendrons à inverser le rapport de force et à bâtir de nouvelles alternatives.

Seconde partie de l’article

Merci à Tijana, Nedim, Andreja, Vuk, Zoran, Petra, Branca, Renata, Yorgos, Judit, Marko et Roland d’avoir répondu à l’invitation du CADTM pour cette grande rencontre.


Pierre Gottiniaux

Permanent au CADTM Belgique