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Maroc, Algérie, Tunisie : Les transferts de richesses se poursuivent discrètement
par Eric Toussaint , Olivier Bonfond
13 juin 2005

Crise de la dette et ajustement structurel

Quand la crise de la dette a éclaté début des années 80, les économies maghrébines se sont retrouvées sous la coupe du FMI et, à l’instar de la majorité des pays du Tiers Monde, ont dû appliquer les politiques néolibérales prônées par le consensus de Washington. Austérité budgétaire (réduction des dépenses d’éducation), privatisations massives et ouverture de l’économie aux « investisseurs étrangers » seront au cœur de ces programmes d’ajustement structurel.

Toutes ces mesures, censées résoudre la crise, ont été appliquées avec une violence extrême et ont entraîné la destruction progressive du tissu économique et social. Les soulèvements populaires et la répression qui s’en est suivie se sont multipliés dans la région : en 1984 en Tunisie, suite au doublement du prix du pain et de la semoule, de graves émeutes dans le sud du pays ont été réprimées au prix de plusieurs dizaines de morts. A Fès en 1990, la répression de violentes manifestations de protestation contre l’application du plan d’ajustement structurel a provoqué la mort d’une centaine d’étudiants.

La dette, un mécanisme de transfert de richesse du Sud vers le Nord

Plutôt que de diminuer comme le FMI l’avait promis, la dette extérieure publique totale de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie va quasiment doubler entre 1980 et 2002, passant de 32,5 à 53,4 milliards de dollars. Durant cette période, ces pays ont pourtant remboursé 213 milliards de dollars, soit 7 fois la dette qu’ils devaient en 1980 !

Depuis 1998, le Maghreb connaît un transfert net négatif sur la dette, c’est-à-dire qu’il rembourse plus que ce qu’il ne reçoit en nouveaux prêts. Entre 1998 et 2002, ce transfert net équivaut à 32 milliards de dollars.

Par ailleurs, le Maghreb est un exportateur net de capitaux. En 2002, l’Aide Publique au Développement (APD) en faveur du Maghreb s’élevait à 367 millions de dollars alors que le paiement du service de la dette (intérêts plus capital) s’élevait à 9,3 milliards de dollars et les rapatriement des profits des multinationales à 1,1 milliard de dollars.

Tous ces chiffres montrent de manière évidente que, contrairement à ce que l’on tend à croire, ce n’est pas le Nord qui aide le Sud, mais bien l’inverse. Chaque année, le Maghreb transfère des sommes considérables aux pays riches et aux institutions multilatérales.

Face à cette hémorragie silencieuse de ressources, le système de l’endettement maintient les économies de la région sous perfusion et donc, sous contrôle.

L’annulation de la dette au cœur des revendications sociales

A l’heure actuelle, les gouvernements de la région, en particulier ceux du Maroc et de l’Algérie, se vantent de l’amélioration de leurs indicateurs économiques externes (solvabilité, réserves de change...). Mais les conditions de vie des populations se détériorent (en Algérie, 40 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, la moitié de la population n’a pas accès aux soins de santé de base et le chômage atteint 29 % [1]), les privatisations se poursuivent, les ressources naturelles s’épuisent et une part importante des revenus de la vente de ces ressources repart directement vers le Nord au titre du remboursement d’une dette économiquement injuste, socialement et écologiquement insoutenable.

Les politiques néolibérales appliquées de manière fidèle depuis maintenant plus de 20 ans par les gouvernements du Maghreb, ont été destructrices d’un point de vue social et humain et ont participé activement à l’exacerbation des violences et conflits sociaux de l’ensemble de la région. Les gouvernements du Nord, le FMI, mais aussi les classes dominantes du Sud ont une grande responsabilité dans l’aggravation de cette crise. Alors que les violations des droits humains se poursuivent, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie se voient régulièrement félicités par le FMI pour leur bonne gestion et leur bonne pratique !

Il est essentiel de mettre à l’ordre du jour la question de l’annulation de la dette et de l’arrêt des politiques d’ajustement structurel. Dans cette optique, le premier Forum social méditerranéen qui se tient du 16 au 19 juin à Barcelone, constitue un moment important de discussion sur ce sujet. Le poids de la dette et la néo-colonisation économique dans les pays du sud de la Méditerranée seront analysés en profondeur. Il s’agira aussi et surtout de réfléchir et débattre ensemble afin de définir des stratégies et des actions de luttes communes.

Par Olivier Bonfond, économiste et chercheur au CADTM Belgique et Eric Toussaint, politologue, président du CADTM Belgique.


Notes :

[1Source : voir Comité Justice pour l’Algérie, dossier n°14 : « Algérie : économie, prédation et Etat policier » par Omar Benderra et Ghazi Hidouci, mai 2004

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

Olivier Bonfond

est économiste et conseiller au CEPAG (Centre d’Éducation populaire André Genot). Militant altermondialiste, membre du CADTM, de la plateforme d’audit citoyen de la dette en Belgique (ACiDe) et de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.
Il est l’auteur du livre Et si on arrêtait de payer ? 10 questions / réponses sur la dette publique belge et les alternatives à l’austérité (Aden, 2012) et Il faut tuer TINA. 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde (Le Cerisier, fev 2017).

Il est également coordinateur du site Bonnes nouvelles