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Pourquoi l’annulation massive des dettes africaines n’aura pas lieu
par Nicolas Sersiron
22 avril 2020

L’endettement des pays africains n’a qu’un seul but, voler leurs ressources du sol et du sous-sol : forêts, terres agricoles, mines (cobalt, cuivre, or, uranium, etc.), fossiles (pétrole, charbon), voler le travail des peuples africains payés avec des cacahuètes. Il s’agit d’un colossal extractivisme des ressources naturelles et humaines qui dure depuis trop longtemps. Ce qui met ces pays dans l’incapacité économique de créer leur autonomie alimentaire, industrielle, financière, culturelle... Résultat, ils sont dans l’incapacité de résister aux injonctions austéritaires des puissances étrangères et des institutions financières internationales prodiguées au nom du remboursement de la dette. Dette pourtant illégitime, voire souvent odieuse, puisqu’elle ne profite pas aux populations. Elles qui pourtant la remboursent avec leurs impôts alors qu’elles n’ont pas bénéficié des emprunts : absence d’éducation et de santé gratuites, d’hôpitaux, de services publics dignes de ce nom, de ponts, de routes de chemins de fer... Par ailleurs les non-dits, dont un racisme caché, sous-tendent l’ensemble des discours de « bonne gouvernance » émis par les institutions financières internationales. Ainsi en est-il des supposées incapacités de ces pays à s’organiser, de leur pauvreté, qui seraient endémiques : soleil, paresse, cocotiers, corruption, etc. À la manière dont les médias européens ont traité les Grecs au cours de la décennie 2010, pendant que l’Europe faisait plonger leur PIB et les appauvrissait profondément, au nom du remboursement de la dette, elle aussi illégitime, odieuse, insoutenable. Le plus souvent, en Afrique subsaharienne, le travail est payé 1 euro par jour, sans sécurité sociale, sans chômage, ni retraite. Qui accepterait cela, ici en France ?

Qui les volent ? Tous les pays riches et industrialisés.
Comment ? En imposant des dettes illégitimes, le libre-échange et la corruption des décideurs.

Les pays africains ont une dette de 14 milliards d’euros envers le gouvernement français. Mais 40 % de la dette globale de l’Afrique serait due à la Chine, de très loin son plus important préteur privé et public. En devenant l’atelier du monde, elle est aussi devenue le premier prédateur des richesses naturelles de ce continent. Impossible de fabriquer et d’exporter tant de biens industriels sans extractivisme. La Chine pille énormément, en grand successeur des pilleurs européens de la période coloniale, telle la France. Nous, qui importons énormément de bien matériels fabriqués par ce pays, continuons donc à participer fortement au pillage de l’Afrique.

Qui les volent ? Tous les pays riches et industrialisés.
Comment ? En imposant des dettes illégitimes, le libre-échange et la corruption des décideurs

Dette, corruption, libre échange, ces trois moyens de la prédation font système : la dette, centre névralgique, permet d’imposer les deux autres et leurs corollaires : privatisation forcée des grandes entreprises nationales, corruptions des dirigeants devenant pilleurs de leur propre pays, liberté de mouvements des capitaux internationaux, ouverture forcée des frontières, import-export de toutes sortes de biens industriels ou alimentaires. Les principaux instigateurs de ce système d’injustice et d’inégalités sont les grands pourvoyeurs de prêts de « sauvetage », la Banque mondiale et le FMI. Ce dernier, en grand maître-chanteur, ne prête qu’à des conditions catastrophiques pour les populations depuis plus d’un demi-siècle. Elles sont nommées PAS, pour ’plans d’ajustement structurel’. Toujours d’actualité en 2020. La Banque mondiale, institution sœur, veille à l’application des dits PAS avec la même logique de chantage aux prêts, pour que les lois du pays créent un espace le plus business friendly possible. En faveur du « développement » des entreprises, de l’enrichissement des bourgeoisies au pouvoir. Quant aux habitants, ils attendent toujours le fameux ruissellement des riches vers les pauvres, un mensonge qui nous est aussi régulièrement servi au Nord.

Résultat, les budgets - et donc le remboursement de la dette - dépendent essentiellement de l’exportation des ressources naturelles à l’état brut. Tous ces pays font donc le maximum pour augmenter les extractions minières, agricoles, forestières ainsi que celles de la mer. Le but des pays industrialisés, le pillage des ressources étrangères pour abonder leur industrie et toutes leurs entreprises, est donc atteint. Quant aux pays pillés et endettés, ils stagnent dans une économie primaire soumise aux fluctuations du prix de ces matières fixé par les bourses du Nord. En ce printemps 2020, la décroissance brutale de la consommation de biens résultant de l’enfermement des peuples du Nord, et maintenant d’Asie, pour les préserver de la « pandémie » Covid-19, a fait chuter lourdement leurs prix. L’effondrement du prix du pétrole, 20 dollars le baril, aux États-Unis 37 dollars en négatif (payer pour se débarrasser de son pétrole), a entraîné une très forte baisse de la valeur de l’ensemble des matières premières. Peu de consommation, peu de profits possibles, moins de besoins, aboutissent à moins de demande sur les matières premières et donc à une baisse très violente de leur prix.

Revenons aux dettes publiques de l’Afrique.

Elles se décomposent en trois types.

  • La dette bilatérale correspond aux prêts faits par un pays dit développé - en clair un pays pilleur - à un pays non développé, en langue de bois on dit en voie de « développement » - en clair, un pays pillé. Le Club de Paris est l’instance informelle dans laquelle se réunissent la vingtaine de pays créanciers face à un pays débiteur ayant de grandes difficultés pour les rembourser. Il n’y a jamais, sauf très rares exceptions, d’annulation de dettes.
  • La dette multilatérale correspond aux prêts faits par les institutions internationales type FMI et Banque mondiale. Elles sont le cheval de Troie de la finance et des multinationales. Jamais d’annulation non plus.
  • La dette privée, de loin la plus importante, environ 70 %, est celle octroyée par les banques privées aux États africains. Le Club de Londres est l’instance dans laquelle elles se réunissent en cas de difficulté de remboursement.

La France, question pillage, est bien classée en Afrique. Elle a quelques siècles de pratiques. Après l’extraction des africain.e.s libres pour les transformer en esclaves durant plus de 3 siècles, puis la période coloniale avec ses armées d’occupation et le travail forcé, la dette aujourd’hui est le moyen d’asservissement utilisé aujourd’hui pour continuer à dominer ces peuples. Pensez-vous qu’avec le Covid-19 elle va arrêter le pillage, donc s’appauvrir, ralentir son industrie et les profits de ses grands actionnaires type Bolloré, Total, Bouygues, Orange et tant d’autres ? Juste au moment où son économie s’écroule suite à la débâcle sanitaire organisée par nos gouvernements successifs au service des multinationales, dont Macron est le premier de cordée. Non ! Ne rêvez pas. Si nous voulons que la France annule les dettes africaines massivement, que le Club de Paris disparaisse, que le FMI et la BM cessent leur emprise sur l’Afrique par la dette illégitime, que la corruption disparaisse, il faut que notre pays sorte de ces institutions, abandonne ce système financier de domination.

Alors comment faire pour réussir à annuler massivement et réellement la dette des pays africains ? On peut crier, manifester, plaider l’immense injustice depuis des décennies, la faim qui ne recule pas, le réchauffement climatique qui les touche plus durement que nous, rien n’y fait, la dette résiste, et aujourd’hui s’amplifie fortement avec la chute du prix des matières premières. La solution pour diminuer l’extractivisme qui ruine l’Afrique, et dont la dette illégitime est le levier principal, consiste à sortir d’une civilisation ou le matérialisme et la cupidité l’emportent sur toutes les autres valeurs. Diviser notre consommation de biens matériels par 5 ou 10 le plus rapidement possible et diminuer très fortement nos importations d’aliments issus de l’agriculture productiviste de ce continent. Cesser d’exporter des denrées alimentaires subventionnées, en dumping, qui ruinent l’agriculture vivrière. Cela s’appelle la décroissance des inégalités. Pour cela il faut que nous, peuples des pays riches, entrions en décroissance matérielle.

Voulons-nous conserver notre super confort avec chacun nos 400 esclaves énergétiques (Jancovici) ? Voulons-nous continuer avec toujours plus de voitures individuelles, - thermique ou électrique c’est pareil - routes, ponts, autoroutes, avions, super aérogares pour touristes à palmiers et autres cravatés, TGV, centrales nucléaires, éoliennes, panneaux solaires, ascenseurs, gratte-ciel dressés tel des phallus enfantant notre fin, électroménager robotisé, chauffage des maisons et des petits oiseaux en même temps, fast fashion, viande à tous les repas, pesticides partout, suralimentation en produits transformés et autres gadgets inutiles et destructeurs ? Ils sont tous issus de ces pillages, la dette africaine en est le forceps.

Alors, si nous désirons continuer comme avant, il faut assumer - bien comprendre et accepter - notre part de responsabilité dans l’endettement et le pillage extractiviste de l’Afrique, dans la mort par la faim de 3 millions d’enfants dans le monde chaque année, dans la pauvreté de plus de 2 milliards d’humains, la dégradation de notre magnifique climat tempéré, la montée des océans, la disparition des grands massifs forestiers qui régulent notre climat, etc. « Le confort de la société de consommation nous a précipités dans un destin tragique. Il nous revient de réapprendre à vivre en paix avec la nature. Une entreprise difficile mais qui donne un sens à sa vie ! » Bernard Charbonneau

Si nous refusons de diminuer notre hyper confort, demander l’annulation des dettes des pays dit en « développement » relève de la farce. Continuons plutôt à envoyer des missions « humanitaires » aux quatre coins de ce continent, à pratiquer l’« aide publique au développement », l’APD, produisant l’effet inverse de celui proclamé haut et fort. En effet une partie est détournée par les dirigeants avec le silence complice du « généreux donateur ». L’APD est en fait une diplomatie des matières premières, elle offre aussi des avantages concurrentiels à nos chères multinationales. Elle assure la continuité voire le renforcement du pillage de ces pays en (non) développement. Petit calcul. La France donne - le plus souvent elle prête à un taux légèrement inférieur - 7 milliards euros/an, aux pays dits en « développement ». Entre le retour forcé des migrants, le paiement des français expatriés, l’aide aux pays non pauvres, très peu de cette manne arrive entre les mains qui en ont le plus besoin. Acceptons l’idée que moins d’un milliard va réellement aux peuples des pays les plus pauvres, environ 2 milliards d’humain.e.s. Son aide publique est donc d’1/2 euro par an vers chacun d’entre eux. Mais combien de centaines de milliards d’euros nos entreprises gagnent-t-elles chaque année dans leurs relations commerciales avec le continent africain, bien huilées par cette fausse aide publique et les traités de libre-échange ?

Pour séduire le bon peuple qui le supporte de plus en plus mal, Macron montre une grande générosité envers les plus faibles, nos frères africains, très gravement impactés par cette chute du prix des matières premières. Devant 35 millions de téléspectateurs confinés, il annonce l’annulation massive de leurs dettes. Le lendemain, son ministre menteur raconte l’inverse en petit comité et maintient la dette illégitime sur l’Afrique. En langue de bois cela se nomme de la com, en langue vraie du foutage de gueule. Qui croient encore aux paroles du gouvernement et à une quelconque générosité de sa part ?

Si nous voulons réellement que les dettes africaines soient massivement annulées, cela doit commencer par l’annulation de notre folle consommation et de nos immenses gaspillages. Que ce confinement soit le temps d’une prise de conscience, que ce moment de décroissance subie devienne le début d’une décroissance choisie. Cet immense gâchis de ressources, en particulier celles volées aux peuples africains, en plus de créer d’insupportables inégalités sociales, d’être criminel, les enfonce encore plus violemment et rapidement que nous, peuples du Nord et premiers responsables, dans l’impasse écologique et climatique.


Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.