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Ce que la nuit enseigne : vers une nouvelle gauche indienne à l’ère de la non-liberté
par Sushovan Dhar
25 décembre 2025

Quelque chose de fondamental a changé en Inde. On peut le percevoir non seulement dans les lieux évidents — le parlement, les studios de télévision, les meetings électoraux — mais aussi dans les zones plus lentes et plus silencieuses de la vie : dans les écoles, où la peur devient un langage ; autour des puits de village, où la caste décide encore de l’ordre de la soif ; dans le silence qui s’abat lorsque le nom d’une communauté religieuse minoritaire est prononcé avec colère ; et dans mille hésitations tacites qui ponctuent désormais le discours ordinaire. Les angoisses de l’ère néolibérale ont fusionné avec une machine idéologique centenaire, produisant une formation politique à la fois douloureusement familière et terriblement nouvelle.

Un siècle en gestation

Ce phénomène n’est pas simplement la montée d’un parti de droite. C’est le triomphe d’un projet qui a patiemment attendu pendant des générations, accumulant sa force dans les shakhas [1] de quartier, les fêtes religieuses, les réseaux caritatifs et les manuels scolaires. Comme l’a montré Christophe Jaffrelot [2], le Sangh Parivar [3] est moins une organisation politique qu’un vaste organisme social : il respire à travers les institutions, circule à travers les habitudes et s’installe dans les moindres recoins de la vie culturelle. Lorsque le BJP a finalement accédé au pouvoir, ce n’était pas un accident électoral mais un aboutissement idéologique. [4]

La nouveauté réside dans la manière dont cette vieille machinerie s’est mêlée aux décombres laissés par le néolibéralisme. Les campagnes indiennes sont hantées par les fantômes de promesses abandonnées — prix minimum de soutien, salaires stables, canaux d’irrigation qui se sont asséchés avant d’atteindre les champs. Les travailleurs, vivant sous les ponts autoroutiers, portant smartphones et dettes dans leurs poches, débordent des villes. Une génération a grandi en croyant que la modernité signifie précarité, que la mobilité signifie insécurité et que la survie signifie se battre pour des miettes. L’analyse de Kalyan Sanyal [5] — les vastes « zones d’exclusion » de l’Inde — ne ressemble plus à une terminologie académique ; elle décrit la texture de la vie quotidienne.

Ruines néolibérales, rêves autoritaires

Dans ces ruines, le nationalisme hindou a trouvé son langage. Partout où la certitude économique s’est effondrée, le ressentiment culturel s’est propagé ; partout où les emplois ont disparu, les mythes de grief historique ont grandi ; partout où l’État-providence a reculé, la politique de l’humiliation s’est installée. « Tu n’es peut-être pas en sécurité », murmure le récit majoritaire, « mais au moins tu es supérieur à quelqu’un ». C’est une moralité toxique, mais à une époque d’espoirs déplacés, elle s’est avérée efficace. Les réflexions de Dave Renton [6] sur le fascisme — sa capacité à transformer le désespoir en désir de purification — correspondent au moment présent avec une précision inconfortable, bien que l’autoritarisme indien porte le masque de la démocratie électorale. [7]

Le résultat est un hybride particulier : un ordre majoritaire autoritaire aux aspirations fascistes, opérant à travers les procédures familières de la République, tout en la vidant de l’intérieur. Les élections continuent, mais leur esprit s’estompe ; les institutions demeurent, mais leur autonomie s’érode ; les tribunaux rendent des jugements, mais la justice devient timide. Perry Anderson [8] a écrit un jour que l’Inde n’avait jamais pleinement résolu les contradictions de son origine nationaliste ; aujourd’hui, ces contradictions sont revenues avec une vengeance, aiguisées par les ambitions d’un mouvement qui cherche à remplacer la République par un État-civilisation.

Les limites de l’opposition libérale

Face à cette transformation, l’opposition traditionnelle se déplace comme une somnambule. Son imagination est encore coincée dans la terminologie des années 1990 : efficacité, croissance, développement, laïcité comme rituel symbolique, protection sociale comme clientélisme, et coalitions comme objectif ultime de la politique. Elle ne voit pas que le BJP ne se contente pas de contester les élections ; il réécrit le langage même dans lequel la politique est menée. Comment un parti dont la vision du monde est épuisée, dont la laïcité est timide, dont le programme économique est indiscernable de l’ordre au pouvoir, et dont l’imagination sociale est limitée par le « bon sens » du marché, comment un tel parti peut-il affronter un mouvement qui cherche une refonte totale de la société ?

Pourtant, la crise de la gauche est plus douloureuse encore, car c’est une crise des possibles. La gauche a autrefois ancré des mouvements de masse à travers le pays, organisé travailleurs et paysans, et enseigné à des générations à lire non seulement les mots mais le monde entier. Aujourd’hui, elle est diminuée : présente mais hésitante, principielle mais fatiguée, organisationnellement répandue mais politiquement timorée. Le parlement est devenu le centre gravitationnel, entraînant la gauche toujours plus profondément dans des alliances qui diluent sa clarté et étouffent sa voix. Elle se comporte comme si la menace pouvait être déjouée par l’arithmétique tactique, comme si le Sangh Parivar n’était qu’un adversaire de plus dans une longue pièce parlementaire. [9]

Mais l’extrême droite n’est pas un adversaire parlementaire. C’est un projet civilisationnel, et seule une politique contre-civilisationnelle peut lui faire face. La gauche doit retrouver son sens de la mission historique, sa capacité à imaginer au-delà des horizons du présent, à mobiliser ceux qui vivent et travaillent dans l’ombre de l’économie, et à parler un langage qui place la dignité au cœur de la vie politique.

Pour cela, la gauche doit affronter une réalité qu’elle a longtemps reconnue mais qu’elle n’a pas toujours traitée avec l’urgence requise : la caste n’est pas un adjuvant de la classe ; c’est la grammaire même du travail en Inde. La question dalit [10] n’est pas une question de représentation seule ; elle concerne l’organisation du travail, l’attribution de la dégradation et la distribution de la peur. L’ordre des castes fracture la classe ouvrière avant même qu’elle puisse s’assembler. Toute politique de gauche qui ne place pas l’abolition des castes en son cœur trouvera sa base sociale étroite, ses alliances fragiles et son imagination incomplète. Les personnes mêmes qui souffrent le plus de la violence du capitalisme — travailleurs sans terre, agents d’assainissement, travailleurs informels, migrants, Dalits, Adivasis [11], OBC [12] et musulmans — sont celles que l’extrême droite cherche soit à coopter, soit à expulser du giron national. Par conséquent, la gauche doit construire une force de contrepoids par le bas, ciblant les zones où caste et classe s’entrecroisent le plus violemment.

Les implications mondiales

Mais le terrain de la lutte n’est pas seulement national. Le virage autoritaire de l’Inde rayonne vers l’extérieur, laissant une marque permanente sur l’ordre mondial. Un pays qui abrite l’une des plus grandes forces de travail au monde — et peut-être la plus précaire — ne peut embrasser l’autoritarisme sans conséquences pour les luttes de la classe ouvrière mondiale. Lorsque les protections des travailleurs sont démolies en Inde, le capital mondial applaudit ; lorsque les syndicats sont affaiblis, les chaînes d’approvisionnement se resserrent ; lorsque la dissidence est criminalisée, les usines du monde deviennent plus silencieuses. Le capital mondial ne tolère pas seulement le virage autoritaire mais l’embrasse activement.

La position croissante de l’Inde comme immense marché de consommation exacerbe cette complicité. Les géants de la technologie et les conglomérats financiers traitent l’Inde comme la prochaine frontière d’expansion. Un régime qui offre déréglementation, main-d’œuvre moins chère, syndicats soumis et stabilité politique est un cadeau pour les investisseurs. Et ainsi le silence mondial s’amplifie. Les démocraties qui prêchent les droits de l’homme se taisent face à la taille de l’Inde, à son marché et à son utilité géopolitique.

Il y a ensuite la question du climat. L’Inde se trouve en première ligne de la crise climatique ; ses vagues de chaleur, cyclones, sécheresses et inondations sont les signes avant-coureurs d’un avenir planétaire. La vision développementaliste du gouvernement actuel, marquée par l’exploitation minière extractive, l’expansion du charbon et la dépossession déguisée en progrès, menace non seulement la survie écologique de l’Inde mais celle du monde. Un État autoritaire qui réprime les mouvements environnementaux et criminalise la résistance autochtone accélère la catastrophe.

Et géopolitiquement, l’Inde est devenue un pilier de la stratégie indo-pacifique [13]. Elle est courtisée comme contrepoids à la Chine, accordant au régime au pouvoir une sorte d’immunité morale. Les puissances occidentales tolèrent ce qu’elles dénonceraient ailleurs parce que l’Inde est trop grande, trop stratégique et trop centrale dans la chorégraphie de la rivalité mondiale. L’érosion de la démocratie indienne s’entremêle ainsi avec les intérêts de la puissance impériale ; le combat mondial contre l’autoritarisme doit passer par l’Inde.

La crise réside dans le fait que l’Inde, un vaste pays central pour le capitalisme mondial, crucial pour la survie climatique et essentiel à l’équilibre géopolitique, glisse vers un avenir autoritaire, tandis que son opposition traditionnelle reste paralysée. L’importance de résister à cette trajectoire dépasse largement les frontières nationales. Combattre l’autoritarisme hindou, c’est défendre l’avenir de la démocratie, des droits des travailleurs, de l’écologie et du désarmement mondial.

Vers une nouvelle formation de gauche

De ce point de vue, le renouveau de la gauche n’est pas simplement souhaitable ; il est nécessaire. Sa tâche n’est pas de revenir aux vieilles formules ou de s’accrocher à des habitudes organisationnelles épuisées, mais de se réimaginer comme une force capable de parler à un siècle défini par la précarité, l’effondrement écologique et l’autoritarisme identitaire. Elle doit construire de nouvelles solidarités parmi les précaires et les exclus ; elle doit élaborer de nouveaux idiomes qui résonnent à travers caste, classe, religion et région ; elle doit traiter l’éducation politique comme une pratique vivante plutôt qu’une mémoire archivistique ; elle doit embrasser l’internationalisme, non comme un slogan mais comme une orientation stratégique.

Surtout, la gauche doit retrouver l’art qu’elle maîtrisait autrefois : l’art de nommer le monde — ses structures de violence, ses possibilités de transformation, ses fractures cachées, ses rêves réprimés. Car l’extrême droite prospère lorsque le monde est mal nommé, lorsque l’exploitation est appelée destin, lorsque la souffrance est appelée sacrifice, lorsque l’oppression est appelée tradition, lorsque la dissidence est appelée trahison.

Résister à cette marée, c’est restaurer la croyance qu’un autre ordre social est possible et que le pouvoir collectif des dépossédés peut briser l’horizon de l’inévitabilité. Le virage autoritaire de l’Inde n’est pas encore achevé ; l’avenir reste ouvert, bien que dangereusement. La question est de savoir si la gauche peut se lever pour l’affronter, non comme une relique des luttes passées, mais comme l’architecte de nouvelles.

Si une telle gauche peut être construite, elle n’affrontera pas seulement l’extrême droite sur son propre terrain ; elle parlera aussi au monde. Car la lutte qui se déroule en Inde n’est pas un drame régional ; c’est l’une des grandes batailles politiques de notre temps. Son issue façonnera non seulement le destin d’une nation, mais aussi la trajectoire de la démocratie elle-même.

Le lent travail de renouveau

En fin de compte, la voie la plus honnête pourrait être celle vers laquelle Achin Vanaik [14] fait signe avec une clarté tranquille : le travail lent, presque souterrain, de construction d’une nouvelle gauche depuis la base. Non pas une résurrection des vieux partis, ni un miracle né de l’arithmétique électorale, mais une longue saison d’accumulation moléculaire — organisation patiente dans des pièces exiguës et des champs brisés, dans des réunions syndicales, dans des collectifs de femmes, dans des bastis [15] dalits et des dortoirs de migrants, dans ces coins à moitié oubliés où les promesses de la république ne sont jamais vraiment arrivées. C’est de tels lieux que viennent les seuls cadres capables de résister aux longs hivers de l’autoritarisme — des personnes trempées par la lutte, éduquées dans l’éthique de la solidarité, guidées par une vision plus grande que l’épuisement de la démocratie libérale. Si l’histoire enseigne quelque chose, c’est que les moments de rupture soudaine se préparent dans des années d’invisibilité.

Une nouvelle gauche, si elle doit naître, viendra d’abord silencieusement, rassemblant des fragments de résistance jusqu’au jour où, lorsque les conditions mûriront et que la peur faiblira, elle émergera avec une force qui semblera avoir surgi du jour au lendemain mais qui, en vérité, aura été un siècle en gestation. Contre un mouvement qui rêve de refaçonner la nation à l’image d’un passé blessé, seule une gauche engagée dans une démocratie plus profonde, plus généreuse — une démocratie qui transcende le capitalisme plutôt que de plaider avec lui — peut offrir un horizon vers lequel marcher.


Traduit pour ESSF par Adam Novak

Source : ESSF

Notes :

[1Le shakha (branche) est l’unité organisationnelle de base du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), où les membres se réunissent pour l’entraînement physique, l’instruction idéologique et les activités collectives. Il existe des dizaines de milliers de shakhas à travers l’Inde.

[2Christophe Jaffrelot est un politologue français et spécialiste éminent de la politique sud-asiatique, en particulier du nationalisme hindou. Ses ouvrages comprennent Les nationalistes hindous (1993) et L’Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique (2019).

[3Le Sangh Parivar (littéralement «  famille d’organisations  ») désigne le réseau d’organisations nationalistes hindoues affiliées au RSS, incluant le BJP (son aile politique), le Vishva Hindu Parishad (VHP), le Bajrang Dal, ainsi que de nombreuses organisations éducatives, syndicales et culturelles. Voir «  Inde : le grand recul de la gauche  », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article56470

[4Voir «  Inde : fascisme rampant  », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article53563

[5Kalyan Sanyal (1951–2012) était un économiste marxiste de l’Université de Calcutta dont l’œuvre influente Rethinking Capitalist Development : Primitive Accumulation, Governmentality and Post-Colonial Capitalism (2007) analysait comment le développement capitaliste en Inde crée de vastes populations exclues de la participation économique formelle.

[6Dave Renton est un historien et avocat britannique dont les travaux sur le fascisme incluent Fascism : Theory and Practice (1999) et The New Authoritarians : Convergence on the Right (2019).

[7Sur le développement historique du fascisme hindou et les débats autour du concept de fascisme aujourd’hui, voir «  Extrêmes droites - Un spectre inquiétant hante le monde : peut-on le nommer sans le comprendre  ?  », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76631

[8Perry Anderson est un historien et essayiste britannique, longtemps directeur de la New Left Review, dont The Indian Ideology (2012) a examiné de manière critique les fondements du nationalisme indien et les contradictions de l’État post-indépendance.

[9Sur la trajectoire et les défis de la gauche indienne, voir la recension du livre d’Achin Vanaik Nationalist Dangers, Secular Failings : A Compass for an Indian Left, «  Inde : le grand recul de la gauche  », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article56470

[10Les Dalits (littéralement «  brisés  » ou «  opprimés  ») sont les membres des castes historiquement soumises à l’intouchabilité et à l’exclusion de la société hindoue. Ils constituent environ 17 % de la population indienne. B.R. Ambedkar (1891–1956), l’architecte de la Constitution indienne et lui-même Dalit, demeure la figure centrale de la conscience politique dalit.

[11Les Adivasis (littéralement «  habitants originels  ») sont les peuples autochtones ou tribaux de l’Inde, représentant environ 8,6 % de la population. Ils font face au déplacement de leurs terres ancestrales en raison de l’exploitation minière, de la construction de barrages et des politiques forestières.

[12OBC (Other Backward Classes) est une classification officielle pour les castes confrontées à des désavantages sociaux et éducatifs mais non classées comme Scheduled Castes (Dalits) ou Scheduled Tribes (Adivasis). Elles constituent environ 40 % de la population indienne.

[13La stratégie indo-pacifique désigne le cadre géopolitique, principalement promu par les États-Unis, qui traite les océans Indien et Pacifique comme une seule région stratégique. L’Inde est un partenaire clé de ce cadre, notamment à travers l’alliance du Quad (comprenant les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie), visant à contrer l’influence croissante de la Chine.

[14Achin Vanaik est professeur retraité de Relations internationales et ancien doyen de la Faculté des Sciences sociales à l’Université de Delhi. C’est un éminent politologue et commentateur marxiste, auteur de Hindutva Rising : Secular Claims and Communal Realities (2017) et Nationalist Dangers, Secular Failings : A Compass for an Indian Left (2021). Voir Sushovan Dhar et Pierre Rousset, «  L’Inde a-t-elle vraiment gagné son indépendance par la non-violence  ?  », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article67723

[15Les bastis sont des quartiers urbains densément peuplés ou des bidonvilles, souvent associés aux communautés marginalisées.

Sushovan Dhar

CADTM Inde