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Contrairement à la Belgique et à d’autres pays dirigés par des gouvernements de droite, l’Espagne n’a pas appliqué les politiques d’austérité les plus brutales de ces dernières années. Sans rompre avec le cadre néolibéral dominant, le gouvernement espagnol a néanmoins adopté quelques mesures sociales et fiscales limitées — notamment une taxation des super-profits des banques — dont les effets économiques ont été réels mais modestes. Loin d’un modèle à suivre, cette expérience mérite d’être analysée pour ce qu’elle est : un contre-exemple partiel, fragile et largement ignoré par les dirigeants belges et européens.
De manière très timide, le gouvernement espagnol a établi une taxe exceptionnelle sur les super bénéfices des banques espagnoles et ça a donné des résultats
De manière très timide, le gouvernement espagnol a établi une taxe exceptionnelle sur les super bénéfices des banques espagnoles et ça a donné des résultats. En 2023, l’Espagne a recueilli environ 1,2 milliard d’euros supplémentaires grâce à cette surtaxe bancaire [1] . En 2024, la recette a rapporté environ 1,7 milliard d’euros. Son montant devrait atteindre environ 1,4 milliard d’euros, selon les prévisions pour l’ensemble de l’année 2025. Il s’agit d’un impôt sur la marge des intérêts et des commissions nettes, avec des taux progressifs en fonction des revenus. Dans le cas des très grandes banques, le taux peut atteindre 7 %, c’est le cas de CaixaBank, Santander et BBVA, les autres paient un pourcentage moins élevé. Ce qui était au départ une taxe exceptionnelle a été prolongé dans le temps et restera en vigueur jusqu’au moins 2027. Il n’y a pas eu de mesures de la Commission européenne à l’encontre de l’Espagne.
En Espagne, le salaire minimum légal, les retraites de base et moyennes ont été augmentées par le gouvernement.
Je souligne que lorsque Georges-Louis Bouchez, le président du Mouvement réformateur (MR), pilier du gouvernement de droite, déclare en substance face à Paul Magnette, président du Parti socialiste (PS) en Belgique francophone : « comment pouvez-vous prendre en exemple l’Espagne alors que le salaire minimum légal est nettement inférieur au salaire minimum légal de la Belgique ? », il n’utilise pas un argument sérieux. L’argument, c’est : est-ce que le salaire minimum légal a été augmenté en Espagne, oui ou non ? Est-ce que les salaires bas et moyens des travailleurs, des actifs, augmentent, oui ou non ?
Bien sûr qu’en Espagne on part de plus bas. Il faut savoir, et Georges-Louis Bouchez le sait, que la différence entre le salaire minimum légal des pays qui payent le plus bas salaire et qui sont membres de l’Union européenne, et ceux qui payent le salaire minimum légal ou qui garantissent le salaire minimum légal le plus élevé, c’est-à-dire notamment la Belgique et le Luxembourg, la différence est de 1 à 4. Entre le salaire minimum légal de la Bulgarie d’une part et celui de la Belgique, du Luxembourg, de l’Allemagne, de la France, il y a un multiple de 4. Le salaire minimum légal de l’Espagne est plus du double du salaire minimum en Bulgarie et est grosso modo inférieur de 33% à celui de la Belgique. Mais ce qui est très important, c’est de savoir si un gouvernement dans un pays de l’Union européenne favorise l’augmentation réelle du salaire minimum légal et des revenus de la majorité de sa population, les 50% d’en bas ou les 70% d’en bas, et est-ce que ça favorise la consommation et l’activité économique ?
Dans le cas de l’Espagne, c’est timidement le cas comme c’était le cas du Portugal il y a quelques années. Au Portugal, cela n’a pas duré et le gouvernement socialiste portugais est revenu à des politiques d’austérité et a déçu son électorat, ce qui a ramené la droite au gouvernement et a contribué à une forte montée de l’extrême-droite. Je ne fais pas de l’Espagne un modèle loin de là, mais comme vous me posez la question : « est-ce qu’il y a un gouvernement dans l’Union européenne qui garantit une augmentation des revenus de la majorité d’en bas de sa population et qui augmente certaines dépenses publiques tout en augmentant les recettes en faisant payer un peu plus les plus riches ? », ma réponse est : le gouvernement espagnol correspond timidement à un tel exemple.
En Belgique : le salaire minimum légal brut calculé sur une base annuelle est passé de 18 383 € à 24 840 € pendant la période 2017‑2025, soit une hausse nominale de 35 %. En Espagne : le salaire minimum légal brut calculé sur une base annuelle est passé de 9 906 € à 16 576 € sur 2017‑2025 soit une hausse nominale de 67 %. L’Espagne a donc connu une hausse nettement plus importante du salaire minimum légal que la Belgique sur cette période. Je précise qu’il s’agit dans les deux cas d’augmentation nominale. Il faut bien sûr, tant en Belgique qu’en Espagne, mesurer l’impact de l’inflation pour calculer l’évolution réelle du salaire en terme de pouvoir d’achat.
Le salaire minimum légal nominal brut sur base annuelle a été augmenté en Espagne d’environ 67% entre 2017 et 2025 contre 35% en Belgique.
On peut également mentionner la mise en place en Espagne du revenu minimum d’existence qui, bien qu’il ne soit perçu que par une petite partie de la population pauvre, offre une nouvelle protection sociale. Il y a eu également certaines mesures pour protéger des abus des banques, les familles des classes populaires victimes de la crise hypothécaire et soumises à des taux d’intérêts abusifs. Les taux de pauvreté se sont améliorés, même timidement.
Oui, tout à fait. Donc l’effet de relance et de stimulation économique par l’augmentation des revenus de la majorité de la population, celle qui a des revenus moyens ou faibles, a un effet de relance économique réel. Et le taux de croissance espagnol est nettement supérieur au taux allemand, au taux belge, au taux français, au taux hollandais. C’est absolument clair et net. Oui.
La politique de l’Espagne ne creuse pas la dette publique parce qu’ils augmentent leurs recettes, comme on vient de le dire, notamment la taxe sur les super profits bancaires
Non, ça ne creuse pas la dette publique parce qu’ils augmentent leurs recettes, comme on vient de le dire, notamment la taxe sur les super profits bancaires. Le gouvernement de Pedro Sánchez a mis en place des mesures de contrôle du déficit qui ont réduit la dette publique qui est passée de 119 % du PIB en 2020 à 103 % du PIB en 2025. Cela s’explique par une croissance qui a favorisé les recettes publiques, permettant ainsi des dépenses publiques élevées, bien qu’inférieures aux recettes. Dans le cas de la Belgique, la dette publique est passée de 111% du PIB à 106% en 2025.
Le gouvernement espagnol a appliqué une taxe aussi sur le secteur de l’électricité et il a bloqué certaines des augmentations auxquelles voulaient procéder les sociétés d’électricité. Le gouvernement espagnol a un petit peu augmenté les impôts sur les revenus les plus élevés (ceux supérieurs à 300 000 euros par an). Donc, le gouvernement a augmenté les recettes et d’autre part il a distribué un peu plus de revenus à ceux et celles qui dépensent leurs revenus pour de la consommation courante. Cela a eu un effet multiplicateur sur l’économie et donc sur la croissance. A noter également que la TVA en Espagne sur les aliments de base (comme pain, lait, œufs, fruits, légumes, l’huile d’olive) est de 4%. En Belgique sur les mêmes produits, le taux est de 6%.
Dans la comparaison entre l’Espagne et la Belgique, on pourrait également prendre le coût de l’énergie pour les ménages. En 2025, les prix de l’électricité pour les ménages montrent une différence nette entre l’Espagne et la Belgique. En Belgique : on paie environ 35,7 € par 100 kWh, tandis qu’en Espagne, on paie environ 26,1 € pour la même quantité de kWh. Autrement dit, l’électricité est beaucoup plus chère en Belgique qu’en Espagne pour les ménages. Cela signifie qu’un ménage belge paie de l’ordre de 37 % à 40 % de plus par unité d’électricité par rapport à un ménage espagnol selon les données européennes récentes fournies par Eurostat. Le prix du gaz est aussi inférieur en Espagne en comparaison de la Belgique. Les prix de l’énergie en Espagne ont été soutenus par des mesures publiques et une forte part d’énergies renouvelables (35%), contribuant à des tarifs plus bas que dans plusieurs autres pays européens — notamment la Belgique.
| Concernant une comparaison entre pays européens, lire :
– Prix de l’électricité et du gaz en Europe : quels pays sont les plus chers ? – Pour le prix de l’énergie en Espagne et l’importance du renouvelable |
En Espagne, la réforme du code du travail de 2021 est généralement considérée comme ayant réduit la part des contrats temporaires, contribuant à une diminution du travail précaire et à une plus grande stabilité d’emploi. En Belgique, où le travail précaire est moins étendu, les données disponibles suggèrent que la précarité de l’emploi reste un problème significatif, même si la situation continue à être meilleure qu’en Espagne.
Je précise que c’est un exemple timide de ce qu’un gouvernement peut faire et il est certain qu’on pourrait faire mieux en Espagne. Néanmoins, il est vrai que c’est un exemple intéressant sur lequel les économistes, les journalistes, les hommes et les femmes politiques auraient intérêt à se pencher pour montrer que ce n’est pas une politique de réduction de la dépense publique, telle qu’elle est menée comme elle l’est par le gouvernement Bart De Wever, qui constitue une solution.
Selon BBVA, la deuxième banque espagnole : « L’immigration est devenue un moteur de création d’emplois. »
Dans les facteurs qui ont favorisé l’économie espagnole plusieurs études soulignent l’apport positif des migrant-es arrivé-es au cours des dernières années. C’est ainsi que BBVA, la deuxième banque privée du pays écrit :
« L’immigration a été un facteur clé de la croissance de l’économie espagnole après la pandémie. (…) L’Espagne est confrontée à un défi démographique. Le départ à la retraite des « baby-boomers » contribue à la réduction de la population active, ce qui affecte à la fois la croissance économique et la viabilité de l’État-providence. Dans ce contexte, l’immigration après la pandémie permet d’amortir ses effets, ainsi que ceux de la guerre en Ukraine et de la crise inflationniste, et permet à l’Espagne de croître plus que d’autres pays de l’UE. L’immigration est devenue un moteur de création d’emplois. Selon les données de l’enquête sur la population active (EPA), en juin 2024, l’Espagne a atteint un record de 21,7 millions de personnes occupées, soit 1,7 million de plus qu’à la fin de 2019. » [2]
| Lire également sur le site du CADTM l’article de Fátima Martín : « Celui qui garantira votre retraite voyage en bateau de fortune, pas en bateau de croisière », publié le 1er juillet 2025. Ainsi de la même auteure : « La vieille Europe applique la politique migratoire de fermeture des frontières de l’extrême-droite, alors que les études indiquent que ses économies ont besoin de les ouvrir », publié le 15 janvier 2025. |
Le gouvernement espagnol a adopté des mesures restrictives à l’égard de l’accueil des migrant-es et demandeurs-euses d’asile, mais moins durement que le gouvernement belge ou d’autres gouvernements de droite. Le gouvernement belge a annoncé une politique migratoire très restrictive. Elle est décrite par le gouvernement comme « la plus stricte jamais appliquée ». Elle inclut entre autres : le durcissement des conditions de regroupement familial, des limitations de l’accès aux aides sociales, une réduction des places d’accueil et des mesures accélérées de retour/déportation.
Pour revenir, aux causes du meilleur résultat économique obtenu par l’Espagne en comparaison avec la Belgique, il faut également prendre en compte l’impact beaucoup plus important en Espagne qu’en Belgique du tourisme en matière d’apport de revenus et de sources d’emplois. Le tourisme vers l’Espagne poursuit sa progression. Les conséquences sont positives pour la consommation et la croissance, mais elles sont négatives pour la population locale en matière de logement car beaucoup trop de logements sont destinés au tourisme. Il y a donc pénurie de logements pour les classes populaires et cela provoque une augmentation des prix de l’immobilier. De même, l’impact écologique du tourisme est négatif.
En conclusion : Si on compare la Belgique (et d’autres pays à la tête desquels se trouvent des gouvernements de droite) et l’Espagne, le bilan de l’Espagne est meilleur. Néanmoins, le gouvernement espagnol ne touche pas au modèle néolibéral qui domine la politique économique des autres pays d’Europe (qu’ils soient membres de l’UE ou pas). Même s’il prend de timides mesures sociales qui atténuent les effets les plus brutaux de l’augmentation du coût de la vie et s’il ne procède pas aux attaques brutales aux droits sociaux réalisés dans la plupart des pays d’Europe, on constate en Espagne comme ailleurs une montée des inégalités, une augmentation de la fortune des plus riches, en particulier du 1% le plus riche. En matière de politique extérieure, le gouvernement espagnol est un peu moins complice du génocide en cours en Palestine, mais il ne rompt pas les relations avec Israël. De plus, il collabore étroitement avec le régime autoritaire marocain en matière de répression des migrant-es et apporte un soutien à la politique coloniale marocaine par rapport au Sahara occidental (qui rappelons-le est une ancienne colonie espagnole). Le gouvernement espagnol ne suit pas à la lettre les exigences de Trump en ce qui concerne l’OTAN, mais il ne quitte pas l’OTAN et il augmente les dépenses militaires.
Le fait que le gouvernement espagnol ne va pas assez loin dans l’application de mesures progressistes et le fait qu’il ne rompt pas avec le modèle néolibéral qui favorise les intérêts des grandes entreprises privées et de leurs actionnaires les plus riches va probablement décevoir les classes populaires et ramener la droite au gouvernement dans les années qui viennent.
L’auteur remercie pour leur relecture et leurs conseils Daniel Albarracin, Sergi Cutillas, Fernanda Gadea, Pablo Laixhay, Fatima Martin et Maxime Perriot. L’auteur est le seul responsable des opinions exprimées par lui dans cet article ainsi que des erreurs qui pourraient s’y trouver.
[2] BBVA, « España : Creciendo con más inmigración », 7 de octubre de 2024, https://www.bbvaresearch.com/publicaciones/espana-creciendo-con-mas-inmigracion/ « La inmigración ha sido un factor clave en el crecimiento de la economía española tras la pandemia. (…) España se enfrenta a un desafío demográfico. La jubilación de los « baby boomers » contribuye a la reducción de la población activa, lo que afecta tanto al crecimiento económico como a la sostenibilidad del estado del bienestar. En este contexto, la inmigración tras la pandemia está permitiendo amortiguar sus efectos, así como los de la guerra en Ucrania y de la crisis inflacionaria, y que España crezca más que otros países de la UE. La inmigración ha pasado a ser motor de creación de empleo. De acuerdo con los datos de la Encuesta de Población Activa (EPA), en junio de 2024, España alcanzó un récord de 21,7 millones de personas ocupadas, 1,7 más que a finales de 2019. »
Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.