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Dialogue Sud/Nord. Quito 10-15 septembre 2008
Conjoncture internationale en 2008. Version courte
par Eric Toussaint
3 septembre 2008

En 1982, l’épicentre de la crise de la dette était au Sud et les premiers touchés étaient les pouvoirs publics des PED obligés de rembourser des sommes énormes. En août 2007, la crise de la dette a éclaté au Nord dans la principale économie mondiale et touche à ce stade principalement les sociétés financières privées des pays les plus industrialisés, en particulier en Amérique du Nord et en Europe occidentale.

D’autres éléments de la situation mondiale changent la donne par rapport aux 25 dernières années :

1) La tendance historique entre 1982 et 2004 était à la baisse des prix des matières premières et à une dégradation des termes de l’échange entre les pays les plus industrialisés et les PED. Depuis 2005, les prix des matières premières sont repartis fortement à la hausse.
2) La plupart des PED enregistre des surplus commerciaux, notamment la Chine qui inonde de ses produits manufacturés le marché mondial.
3) En 1982 et par la suite, les réserves de change des PED étaient limitées. Depuis 2002, lentement et à un rythme accéléré depuis 2005, elles n’arrêtent pas d’augmenter.
4) La dette privée augmente très fortement tant au Nord qu’au Sud dans un contexte de marchés interconnectés et sous la forme de constructions complexes de produits dérivés qui, loin d’assurer plus de stabilité, augmentent l’opacité et la spéculation. Nous avons un vaste système financier dont un secteur très important est construit sur une accumulation de titres de la dette qui menace de s’effondrer comme un château de cartes.
5) La dette publique interne atteint des sommets dans les PED (tandis que la dette publique externe baisse), aux Etats-Unis elle augmente mais plus lentement, tandis qu’au Japon elle se maintient à un niveau extrêmement élevé (185% du PIB selon le FMI).
6) Le prix des aliments explose à l’échelle planétaire. Une crise alimentaire internationale a éclaté en 2008 en provoquant de nombreuses protestations populaires. Notamment en conséquence de l’augmentation brutale du prix des aliments, le nombre de pauvres a fortement augmenté.
7) La course aux armements a repris un rythme endiablé sous la conduite des Etats-Unis.
8) Les flux de capitaux Sud-Sud augmentent.
9) La Chine pèse sur les relations économiques et financières mondiales comme jamais auparavant.
10) Un groupe de pays d’Amérique latine lance les fondations de nouvelles institutions multilatérales régionales, à commencer par une Banque du Sud.

Accumulation de réserves de change par les PED

Depuis 2004, nous vivons une conjoncture économique caractérisée par un prix élevé des matières premières et d’un certain nombre de produits agricoles. Cela a permis à une majorité de pays en développement d’augmenter leurs recettes d’exportation et d’engranger d’importantes réserves de change.

Comment les PED utilisent-ils leurs réserves ?

1) Une partie considérable (certainement plus de 900 milliards de dollars) est prêtée au gouvernement des Etats-Unis via l’achat de bons du Trésor.
2) Un nombre significatif de gouvernements a remboursé de manière anticipée ses dettes au FMI, à la Banque mondiale, au Club de Paris et aux banquiers privés.
3) Certains gouvernements ont créé des fonds de développement dans lesquels ils placent une partie de leurs réserves de change afin de financer notamment des rachats d’entreprises dans les pays les plus industrialisés. Ces fonds sont appelés en anglais Sovereign Wealth Funds, Fonds souverains en français.

Forte augmentation de la dette publique interne

Une évolution récente est à prendre en considération : la dette publique interne augmente très fortement. Alors qu’en 1998, la dette publique interne et la dette publique externe faisaient parts égales, en 2006 la dette publique interne représentait le triple de la dette externe publique [1]
 ! Ce phénomène est capital : désormais il n’est plus possible de mesurer l’endettement des PED sur la base du seul montant de leur dette externe.

Le remboursement de la dette publique pèse très lourd

Les derniers chiffres publiés par la Banque mondiale indiquent que le montant remboursé par les PED au titre de service de la dette extérieure publique et privée s’élevait à 523 milliards de dollars en 2007. Si on ne prend en compte que le service de la dette publique externe qui est de la responsabilité du budget de l’Etat des PED, celui-ci a représenté environ 190 milliards de dollars en 2007. Certes le ratio dette publique externe /PIB diminue mais le volume du stock poursuit sa progression et les montants remboursés ont encore augmenté en 2007 par rapport à l’année précédente. Plus grave encore, si on ajoute le service de la dette publique interne lui aussi à charge du budget de l’Etat, on atteint la somme astronomique de 800 milliards de dollars remboursés chaque année par les pouvoirs publics à la fois pour la dette publique externe et interne.

Augmentation de l’endettement des entreprises privées

Il ne faut pas perdre de vue l’endettement croissant des entreprises privées des PED. La dette privée d’aujourd’hui risque, si on n’y prend garde, de représenter une dette publique demain.

Des fonds vautours s’attaquent aux pays les plus vulnérables
Les fonds vautours sont des fonds d’investissement privés qui rachètent à très bas prix, sur le marché secondaire de la dette, des créances sur des pays pauvres pour ensuite les poursuivre en justice afin d’obtenir le remboursement de l’intégralité des créances nominales majorées des intérêts de retard.

Augmentation des prêts Sud-Sud et rôle grandissant de la Chine

Des banques privées de quelques pays en développement (Chine, Inde, Malaisie, Afrique du Sud) octroient de plus en plus de prêts à des gouvernements ou à des entreprises d’autres PED. Les pays les plus vulnérables risquent de tomber dans une nouvelle dépendance qui ne sera pas nécessairement meilleure que celle déjà existante à l’égard des pays les plus industrialisés. Pour éviter cela, il faut que les prêts Sud-Sud fassent partie d’une démarche qui vise le renforcement mutuel.

Banque du Sud comme premier jalon d’une nouvelle architecture financière internationale

Depuis décembre 2007, la Banque du Sud est sur les rails, même si tous les choix n’ont pas encore été faits au moment de la rédaction de ce texte. Ses géniteurs (Argentine, Bolivie, Brésil, Equateur, Paraguay, Uruguay, Venezuela) veulent financer leur intégration régionale et des projets sociaux. Les gouvernements du Brésil et d’Argentine défendent un projet néo-développementiste de soutien à l’expansion régionale d’entreprises capitalistes, qui prend pour modèle la construction européenne où dominent les intérêts du grand capital. Le fonctionnement futur de la Banque du Sud n’est pas encore finalisé, par exemple au niveau des droits de vote des pays membres ou de la façon de rendre des comptes. D’autre part, certains pays ont créé la création d’une Banque de l’ALBA (Bolivie, Cuba, Nicaragua, Venezuela).

CIRDI

La Bolivie a quitté le CIRDI le 2 mai 2007. Il est très important de pousser d’autres gouvernements à faire la même chose.

Audit intégral de la dette

Le gouvernement équatorien a créé la CAIC en juillet 2007 afin de faire l’audit intégral de la dette publique interne et externe. Le projet de nouvelle constitution prévoit un audit permanent de la dette.

Il s’agit également de poursuivre l’action en faveur de l’annulation de toute la dette publique illégitime, qu’elle soit interne ou externe, afin de libérer des ressources nouvelles pour le développement humain qui passe par la satisfaction de l’ensemble des droits humains. Dans cette perspective, les initiatives autour de l’audit de la dette jouent un rôle fondamental.


Notes :

[1World Bank, Global Development Finance 2007, Washington DC, p. 46.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.