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Entrevue avec Eric Toussaint parue dans le journal Le Soir
Remplacer le système capitaliste ?
par William Bourton , Pascal Martin
1er décembre 2008

La crise financière et économique offre de nouveaux arguments aux pourfendeurs du capitalisme. Ils renvoient dos à dos libéraux et sociaux-démocrates… Mais encore ? Nous avons demandé à Éric Toussaint, président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, de nous formuler cinq propositions, en guise d’amorce au débat.

L’État, sauveur des banques...

En marge de cette première proposition, vous exigez davantage de discipline financière. Que voulez-vous dire ?

Il y a une nécessité de réglementer tous les produits financiers. Certains ne font l’objet d’aucun contrôle, comme les assurances contre les défauts de paiement. Ce sont des produits toxiques, hautement dangereux. Ensuite, il faut interdire aux personnes morales et physiques résidant en Belgique d’avoir des actifs ou de réaliser des transactions avec des paradis fiscaux.

Mais la Belgique seule n’est pas en mesure d’interdire ces paradis.

Effectivement. Il faut savoir que ces entités ne sont pas nécessairement exotiques, mais que l’on parle aussi du grand-duché de Luxembourg, de la City de Londres ou de la Suisse. Par contre, la Belgique peut parfaitement dire à ceux qui résident sur son territoire qu’ils ne peuvent avoir des actifs ou des transactions avec ce qu’elle considère être des paradis fiscaux.

Traquer le secret bancaire et les paradis fiscaux comme vous le demandez ne revient-il pas simplement à les faire renaître ailleurs ?

Je suis pour l’interdiction de toute relation avec les paradis fiscaux, qu’il s’agisse des îles vierges, des Caïman… qu’ils soient situés dans le Pacifique ou près de chez nous.

La mobilité des capitaux est pourtant une donnée essentielle de l’économie actuelle…

Justement. Il faut inverser la logique actuelle. Il faut une stabilité des capitaux. Les capitaux qui viennent dans un pays doivent y servir à investir et non à alimenter des va-et-vient qui déstabilisent les bourses et l’économie nationale… Quand je lis dans Le Soir l’interview du directeur de la Bourse Bruno Colmant où celui-ci affirme que près de 80 % des opérations menées après l’annonce du « plan Paulson » résultaient d’ordres venus de l’étranger, essentiellement les Etats-Unis, et répondaient à des algorithmes définis par des ordinateurs, je constate que c’est ce type de capitaux qui portent préjudice à l’économie réelle. Et on en voit très clairement les effets aujourd’hui.

Faut-il pour autant supprimer le secret bancaire ?

Il faut que les agents du fisc et les magistrats puissent lever directement le secret bancaire. Nous sommes dans une situation tout à fait scandaleuse, en Belgique, dans la mesure où les opérations que les résidents effectuent sur leur compte bancaire sont répertoriées par Swift, qui les communique aux autorités américaines. L’inverse n’est pas vrai. Aux Etats-Unis, de surcroît, la sécurité est interprétée de manière tout à fait inacceptable par le non-respect de toute une série de droits humains fondamentaux, comme à Guantánamo et ailleurs. Je ne comprends donc pas pourquoi Didier Reynders est arrivé à un accord avec les autorités américaines et laisse faire. Et que l’on nous parle encore de ce secret bancaire, qui entrave le travail de la justice ou des finances.

Pour que de telles mesures puissent être efficaces, il faudrait un vaste accord international, quasi planétaire…

Je pense qu’un pays comme la Belgique peut prendre ces mesures. Elle n’a pas besoin de la communauté internationale pour ça. Donner plus de compétences aux agents du fisc et aux magistrats est évidemment de son ressort. Certains spéculateurs ne viendront plus en Belgique si nous réglementons certains produits, et le pays s’en portera mieux. La leçon de cette crise, c’est que 25 ans de déréglementation, au prétexte de permettre la plus grande mobilité possible des capitaux, ont abouti à un désastre. L’idée selon laquelle il faut attirer tous les mouvements et toutes les formes de capitaux est contredite aujourd’hui par la réalité. Ce point de vue va clairement à l’encontre de la politique économique dominante et de la voie suivie par le gouvernement, que je récuse.

« Le gouvernement a tout faux dans le sauvetage de Fortis, Dexia et autres. Il était parfaitement possible d’agir autrement : en prenant le contrôle de Fortis et Dexia et en récupérant le coût sur le patrimoine des grands actionnaires et des administrateurs. Nous aurions ainsi un instrument public pour financer des projets socialement utiles, respectueux de l’environnement, générateurs d’emplois et de revenus, tout en garantissant l’épargne des particuliers. Le Parquet devrait par ailleurs engager des poursuites contre les responsables de ce désastre. »

Source : Le Soir

William Bourton
Pascal Martin