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Eskom : Charbon, mensonges et « greenwashing » à la Banque mondiale.
par Eric De Ruest
23 mars 2010

La manœuvre actuelle des idéologues du capitalisme pour tenter de verdir leurs discours n’aura pas échappé à grand monde. On est passé de la fièvre pour le billet vert à la fièvre verte tout court. Aujourd’hui, tout est « green ». En façade, en tous cas. Car, en grattant la mince couche de peinture (verte bien sur) qui recouvre la communication, on s’aperçoit vite qu’il y a supercherie.

Dans le discours publicitaire contemporain, une voiture qui rejette 95g de CO² au km est bonne pour la nature. Puisque le kilométrage moyen est de 15 000 Km/an, cela donne à l’arrivée près d’une tonne et demi de CO²/an. Vu comme cela, c’est déjà beaucoup moins « green ».
Sans compter en amont de l’achat, l’ensemble des sources de pollution issues des filières extractives, chimiques et pétrolières nécessaire à la construction de ce pseudo bijou écologique. Et quand on sait que le parc automobile belge est composé de près de 5 millions de voitures familiales, cela donne en moyenne la quantité colossale de 7 125 000 tonnes (sept millions cent vingt cinq mille tonnes) de CO² /an. Cette simple mise en perspective de quelques chiffres pourrait-elle éveiller la conscience des automobilistes invétéré-e-s ? Ce serait un bon début pour envisager la préservation de la vie sur notre Terre mais, maintenant, entrons dans la cour des grands.

Un seul prêt de la Banque mondiale pour trois fois plus de CO²

Critiquée depuis des décennies pour son orientation néo-libérale et néo-coloniale, elle qui prétend dans ses statuts ne pas faire de politique, la Banque surfe actuellement sur la vague « green » et prétend œuvrer pour la préservation de l’environnement [1]. C’est fort à propos. Cependant, ces déclarations de bonnes intentions ne résistent pas à une analyse chiffrée. Alors qu’elle ne consacre que 16% de son portefeuille énergétique aux énergies renouvelables (hors barrages géants), elle a doublé ses financements aux projets fossiles en 2008 [2]. Et elle ne semble pas vouloir changer de cap, malgré la critique internationale et la contestation massive lors du sommet de Copenhague. Elle s’entête dans ce modèle destructeur comme elle s’est entêtée à poursuivre les politiques d’austérité imposées au Sud, détaillées dans le Consensus de Washington et mieux connues hier sous le nom de plans d’ajustement structurel et aujourd’hui, d’initiative PPTE.

La Banque envisage d’accorder un prêt de 3.75 milliards de dollars à la compagnie publique d’électricité Eskom Holdings Ltd en Afrique du Sud. Cette somme sera allouée à trois objets précis [3] :

- 3.05 milliards de dollars pour la construction de la centrale à charbon de Medupi qui émettra 25 millions de tonnes de CO²/an. Cette centrale utilisera la technologie « propre » dite supercritique, qui permet, de réduire la quantité de charbon utilisée et donc, les émissions de gaz polluants [4]. Ou plus simplement : On utilise la pire énergie fossile, mais on en met un peu moins. Pourquoi se plaindre ?

- 260 millions de dollars pour des projets d’énergies renouvelables, soit seulement 8.5% de la somme allouée au projet charbonnier, mais en jouant la carte verte.

- 485 millions de dollars pour du matériel à basse consommation d’énergies fossiles incluant un train servant à transporter le charbon de la mine à la centrale.

Machiavélique ! On pille les ressources naturelles d’un pays pour les mettre au service de multinationales (telles que Anglo American Corporation ou encore BHP Billiton) et on le présente comme un projet écologique au service des populations locales.

Les populations deux fois perdantes

Le cout de l’électricité est largement supporté par les populations locales, sachant que 138 multinationales implantées dans la région bénéficient, elles, d’un prix très réduit. Or ces multinationales rapatrient leurs bénéfices vers leurs maisons-mères (souvent implantées dans des paradis fiscaux comme la City de Londres ou le Luxembourg), et donc ne payent quasiment pas d’impôts en Afrique du Sud.

De plus, au-delà du prix du kWh, le coût du remboursement de la dette associée à ce funeste projet pèsera pendant plusieurs décennies sur les populations sud-africaines. Imposant appauvrissement et dégradation des conditions de vie.

Alors que le projet est conçu pour servir le secteur industriel, la société publique Eskom a déjà pris la décision d’augmenter ses tarifs pour la distribution d’électricité aux ménages, qui seront triplés entre 2009 et 2012. Les populations les plus pauvres risquent fort de ne plus avoir accès à ce service de base. Voilà comment la Banque mondiale envisage la lutte contre la pauvreté.

Un mouvement mondial de résistance au projet Eskom

Sans ces multinationales prédatrices, il n’y aurait aucunement besoin de construire de nouvelles centrales dans cette région. De plus le potentiel en énergies renouvelables y est considérable.

Il est grand temps que la Banque mondiale se retire du jeu et laisse définitivement la place aux acteurs/trices progressistes pour mettre en place un cadre populaire international de suppression de la pauvreté et de gestion écologique de la planète.

Nous sommes des centaines d’associations et citoyen-ne-s du monde entier a avoir entamé un bras de fer pour empêcher ce projet d’un autre age. Nous faisons pressions sur les gouvernement et/ou sur les administrateurs/trices de la Banque pour qu’ils ne votent pas ce projet mortifère. L’enjeu est énorme car en cas de victoire, cela ouvrirait une voie nouvelle dans la prise de décisions sur des projets qui touchent à l’humanité entière, présente et à venir.


Notes :

[4Nous omettons ici volontairement les autres pollutions liées à l’exploitation du charbon, comme les pollutions au soufre et au mercure, la pollution de l’eau, etc.

Eric De Ruest

est membre du CADTM Belgique et co-auteur avec Renaud Duterme de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014.