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Espagne. Nouvelle vague d’austérité avant le cataclysme ?
par Jérôme Duval
30 août 2012

« Qui sème la misère, récolte la colère ». Nous y sommes.

Le spectre du communisme s’étant progressivement éloigné depuis la chute du mur de Berlin, le capitalisme érigé en système globalisé n’a plus besoin de faire de concessions comme Roosevelt l’avait fait en son temps avec le New Deal. Il peut achever le travail entamé sous l’ère Reagan - Thatcher pour mettre à bas l’état providence. Comme nous l’enseigne N. Klein [1], l’état de choc dans lequel l’Europe a été plongée avec « la crise de la dette » offre l’opportunité d’accélérer cette attaque contre nos droits acquis par les luttes. La précarité se répand au sein même des pays considérés riches (la Triade ou le centre par opposition à la périphérie). Le surendettement et la pauvreté de masse n’est plus l’apanage des pays du Sud, ces ingrédients inhérents au capitalisme dur n’ont plus de frontière.

L’Europe s’enfonce dans la récession et nous nous dirigeons sur le même chemin que celui déjà emprunté par certains pays d’Amérique latine pour les mêmes raisons lors de la « década perdida » et ses émeutes de la faim, chemin déjà parcouru par la Grèce. Après Mohamed Bouazizi qui s’était immolé par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid avant que le peuple envahisse les rues de Tunisie, d’autres, en proie au désespoir et à la précarité, ont subit le même sort. Le 4 avril 2012, Dimitris Christoulas, retraité grec, s’est suicidé face au parlement pour éviter de faire les poubelles pour se nourrir [2] ; un homme de 51 ans s’est immolé par le feu le 8 août 2012 dans les locaux de la Caisse d’allocations familiales près de Paris alors qu’on lui avait suspendu ses revenus ; {}Angelo di Carlo s’est immolé par le feu devant la chambre des députés à Rome le 11 août dernier, il venait de perdre son emploi [3]… Le taux de suicide en Grèce qui était le plus faible d’Europe avant la crise est en passe de devenir un des plus importants du continent.

L’Espagne met en place un sauvetage bancaire majeur pour nationaliser les dettes privées au bénéfice des détenteurs du capital ; mais à quel prix ?

Après avoir offert près d’un million d’euro à chacun des cabinets d’audits privés Oliver Wyman et Roland Berger, le gouvernement Rajoy paie environ 2 millions d’euros à l’entreprise privée Alvarez & Marsal pour mettre en place l’entité qui gérera les actifs toxiques des banques nationalisées [4]. 4 millions d’euros s’échappent ainsi des caisses de l’Etat pour payer ces entreprises qui vont permettre de socialiser les dettes privées.

N’oublions pas que les banques privées espagnoles se financent auprès de la BCE à un taux d’intérêt très bas de 1% (en dessous de l’inflation) tout en percevant les intérêts (pouvant atteindre près de 6%) sur la dette publique du pays dont elles sont créancières. Les quelque 1000 milliards d’euros que la BCE a volontairement injecté à 1% d’intérêt à 3 ans auprès des banques privées européennes a majoritairement servi à ce qu’elles achètent de la dette souveraine à meilleur rendement pour se renflouer et « relancer l’économie ». Les banques espagnoles, en difficulté pour se financer sur le marché interbancaire, ont répondu massivement à l’appel et ont augmenté considérablement leur exposition à la dette publique espagnole et d’autres pays d’Europe. Elles devaient ainsi près de 375 milliards d’euros à la BCE en juillet 2012 (375.549 millions), 11,4% de plus qu’un mois plus tôt en juin. La dette des banques espagnoles envers la BCE a plus que doublé depuis février 2012 lorsqu’elle atteignait 152 milliards d’euros, et est en forte augmentation depuis un an puisqu’elle était de 52 milliards d’euros (52.053 millions) un an plus tôt en juillet 2011 [5]. Avec cette somme d’argent de la BCE, les banques espagnoles ont donc investi énormément dans la dette publique espagnole dont elles détiennent maintenant plus de titres que le reste des investisseurs étrangers (banques, fond de pension et fond d’investissement). Le total de la dette publique de la zone euro aux mains des banques espagnoles atteignait fin avril 2012, le record de 263 milliards d’euros (263.300 millions). Les banques italiennes en contrôlaient alors 324 milliards d’euros [6].

Un juteux négoce lorsque le rendement de la dette publique ne cesse d’augmenter, comme c’est le cas. Au 25 mai, le Trésor Public avait déjà émis 62 milliards d’euros de ces bons de la dette depuis le début de l’année, soit 72% de ce qui était prévu pour tout l’exercice 2012. [7]

D’énormes profits qui semblent pourtant insuffisants pour combler des pertes dues à une corruption endémique, des salaires prohibitifs et une gestion calamiteuse dans l’immobilier. Il ne suffit donc pas d’octroyer de l’argent bon marché via la BCE pour que ces banques spéculent et s’enrichissent sur la dette publique ? Faut-il que la population vienne encore à leur rescousse ?

En Grèce, où le chômage atteint un nouveau record historique à 23,1 % de la population active pour le mois de mai de cette année, le nouveau gouvernement d’Antonis Samaras se prépare à réduire de 11,5 milliards d’euros les dépenses publiques pour 2013 et 2014 afin de satisfaire la troïka des principaux créanciers (Union européenne, BCE et FMI) et les banques privées. Les pensions de retraites ont déjà été réduites de 40% en 2 ans. Le déblocage, ou non, de la prochaine tranche de prêts de l’UE et du FMI attendus par Athènes d’un montant de 31,5 milliards d’euros dépend de l’application de cette nouvelle vague d’austérité. La Grèce vient de lever en août 4,063 milliards d’euros en bons du Trésor à trois mois, à un taux de 4,43 %, pour pouvoir rembourser une échéance de 3,2 milliards d’euros auprès de la BCE. Atteint de surendettement chronique soigneusement entretenu, la Grèce ne profite pas de ces entrées de capitaux qui repartent aussitôt en remboursements, seule une infime partie de l’argent reste dans les caisses de l’Etat.

D’autres pays entrent dans la spirale infernale de l’ajustement structurel où l’endettement sert de prétexte pour imposer l’austérité. Après Chypre, les trois principales agences privées de notation dégradent la note de dette souveraine de la Slovénie qui voit ses taux d’intérêt flamber pour ses emprunts à long terme. Le danger de devoir rembourser sa dette avec un intérêt supérieur à l’inflation est assuré, c’est l’effet boule de neige : de nouveaux emprunts seront nécessaires pour rembourser les anciens... Le vaste plan d’austérité voté début juillet par le parlement destiné à réduire le déficit public à 4 % du PIB d’ici fin 2012, contre 6,4 % actuellement, ne suffit pas. Un deuxième plan, visant à couper encore plus dans les dépenses publiques, devrait voir le jour dans les mois qui viennent sous peine de voir la troïka envoyer une mission d’experts fouiller dans les comptes publics… Le FMI suspend un versement à l’Ukraine qui se refuse à augmenter le prix du gaz comme il avait suspendu un versement à la Grèce dans l’attente des résultats des dernières élections. Le diktat des créanciers règne.

Face aux plus grands reculs sociaux d’après guerre, il est temps de réclamer justice, souveraineté populaire et démocratie réelle. Il est nécessaire de repousser radicalement cette politique d’austérité qui n’offre pas de sortie de crise mais au contraire augmente les déficits et la dette. Place à l’union des forces de la gauche sans concession avec le capitalisme, pour contrer cette attaque sans précédent contre la démocratie. Au delà du vote décisif du 12 septembre aux Pays-Bas où le candidat de gauche Emile Roemer hostile à la politique néolibérale européenne pourrait remporter les élections, de nombreuses initiatives au niveau international convergent en solidarité avec le peuple grec pour lutter contre la dette et l’austérité. L’Alter Summit (www.altersummit.eu) ou l’appel ICAN (International Citizen debt Audit Network) vont dans ce sens.


Jérôme Duval

est membre du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes et de la PACD, la Plateforme d’audit citoyen de la dette en Espagne. Il est l’auteur avec Fátima Martín du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, (Icaria editorial, 2016) et est également coauteur de l’ouvrage La Dette ou la Vie, (Aden-CADTM, 2011), livre collectif coordonné par Damien Millet et Eric Toussaint qui a reçu le Prix du livre politique à Liège en 2011.