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FSM Tunis
Entretien avec M. Fathi Chamkhi, porte-parole de Raid Attac/CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde)
par Fathi Chamkhi , Ridha Maamri
28 mars 2013

« C’est la Tunisie qui finance l’extérieur »

• En 23 ans, le rythme d’endettement annuel moyen était de 1,7 milliard de dinars. Au cours des trois dernières années, le rythme a presque triplé pour passer à 4,3 milliards de dinars.

• En 2011, les dettes à court terme étaient de 7,6 milliards de dinars, alors que la dette à LM terme avoisine 4,5 milliards de dinars. « Si l’on considérait l’ensemble des dettes, on arriverait aujourd’hui à un taux de 60% d’endettement, contre 47,8% annoncé », estime l’expert.

Avec un taux d’endettement extérieur ne dépassant pas 50% du Pib, la Tunisie semble, selon plusieurs financiers, avoir des marges pour s’endetter davantage sans pour autant dégrader les équilibres macroéconomiques du pays. « Mais si on reste coincé dans une optique néolibérale, on ne peut pas avancer d’autres alternatives à l’endettement » , conteste M.Fathi Chamkhi, porte-parole de Raid Attac/Cadtm (Comité de l’annulation de la dette du tiers-monde). Et d’ironiser : « Avec une lunette jaune, on ne peut voir qu’en jaune ». Dans ses analyses, il remet en cause tout le modèle économique actuel dans lequel la dette joue un rôle de régulateur des flux de devises. C’est l’essence même de la restructuration de l’économie initiée en 1986. « Ce modèle économique mis en place nécessite un flux entrant continu en devises pour permettre le financement des activités économiques et le transfert continu des revenus réalisés à l’étranger, en devises aussi », explique-t-il. Pour ce faire, tout l’appareil productif a été orienté vers l’extérieur afin de ramener les devises, notamment par l’encouragement des exportations. Et à défaut, le recours à l’emprunt comme source de devises. « C’est une économie assoiffée de devises », déplore-t-il. Dans l’autre sens, « les revenus réalisés sur le marché local, en dinars, sont rapatriés intégralement à l’étranger, en devises ». Ainsi, la privatisation des cimenteries est une belle illustration. « S’il n’y avait pas la garantie de transférer les revenus réalisés sur le marché local en dinars, à l’étranger en devises, la privatisation de ces entreprises n’aurait aucun sens aux yeux des investisseurs étrangers », note-t-il.

Dans ce modèle, estime-t-il, la dette a une propriété que toutes les autres sources de devises n’ont pas, à savoir un rôle régulateur. A l’heure actuelle, cela apparaît clairement. « Au moment où les autres sources de devises baissent, la dette joue ce rôle de régulateur. Elle augmente pour maintenir le flux de devises à un niveau préétabli », juge l’expert. Et de renchérir « Ce qui explique le glissement vers le surendettement qui n’est nullement tributaire des besoins sociaux ou de financement de l’économie, mais c’est pour répondre aux besoins d’un modèle prédéfini par ses bénéficiaires ». Dans cette mesure, la dette compense le manque de recettes de devises. « A vrai dire, la dette est une pompe des revenus nationaux à l’étranger, voire du pillage des ressources nationales », dénonce le militant contre les dettes odieuses. Par le recoupement de plusieurs sources, « 34 milliards de dollars ont fui illégalement pendant 23 ans », avance-t-il. Par ailleurs, pour parler de la dette, on doit avoir des données et des statistiques claires. Mais l’expert évalue que de nos jours, on reste dans l’opacité et le flou total, ce qui ouvre la voie aux multiples et divergentes interprétations. « C’est étrange que des sites étrangers publient les montants de la dette tunisienne avant les sites officiels », s’exclame-t-il.

Ne pas négliger le poids des dettes à court terme

« C’est la Tunisie qui finance l’extérieur », insiste M. Chamkhi. Chiffres à l’appui, il rappelle que de 1987 à 2010, la Tunisie a emprunté 41 milliards de dinars. En même temps, la Tunisie a remboursé 48 milliards de dinars au titre de la dette à moyen et long terme. Il en découle, ainsi, un solde négatif de 7,5 milliards de dinars. Donc c’est la Tunisie qui a alimenté par ce solde les comptes des bailleurs de fonds.

De nos jours, « nous abordons un cycle d’endettement très dangereux », prévient-il. En 23 ans, estime l’expert, le rythme d’endettement annuel moyen était de 1,7 milliard de dinars. Au cours des trois dernières années, le rythme a presque triplé pour passer à 4,3 milliards de dinars. « Ce qui confirme le rôle régulateur de la dette », note-t-il. Elle vient compenser le fléchissement des exportations, dont les deux tiers sont réalisés par des entreprises étrangères. « Ce qui réfute toutes les thèses selon lesquelles la dette est contractée pour les besoins sociaux et économiques de la Tunisie. »

A cela, il attire l’attention que depuis les années 2000, on a assisté à un recours massif à la dette à court terme, qui coûte très cher. « En 2011, les dettes à court terme s’élèvent à 7,6 milliards de dinars, alors que la dette à LM terme avoisine 4,5 milliards de dinars », précise-t-il. Ces enveloppes empruntées à court terme n’ont aucune incidence sur le taux d’endettement qui considère seulement les dettes à MLT. L’ancien régime, « maître dans l’art du camouflage », qualifie-t-il, a ainsi maquillé les chiffres. Pour maintenir un taux d’endettement acceptable, autour de 45%, on a eu recours à la dette à court terme, non considérée lors des calculs. Mais « si l’on considère l’ensemble des dettes, on arriverait aujourd’hui à un taux de 60% d’endettement, contre 47,8% annoncé », rectifie-t-il. Pis, ces dettes à court terme qui n’exigent pas l’approbation du parlement. Donc, « elles échappent à la volonté du peuple et aux mécanismes de la démocratie », renchérit-il.

Sur un autre plan, la dette a bénéficié en premier lieu à l’ancien régime et une minorité d’étrangers. « Elle a été une source juteuse de revenus pour tous les créanciers de la Tunisie, surtout que ces dernières années, les dettes à court terme sont devenues courantes », rappelle-t-il.

Et force est de constater que de larges franges sociales n’ont pas bénéficié de ces flux, au contraire, la pauvreté sévit de plus en plus fort et le chômage ne cesse de battre des records. « C’est pour ça qu’on qualifie la dette d’odieuse. Mais il faut la prouver par un audit », ajoute-t-il. Et ces dettes odieuses n’engagent pas le peuple.

Des alternatives concrètes

La substitution de la dette est possible. A court terme, « il est urgent d’engager un moratoire de la dette », insiste-t-il. Ainsi, les fonds destinés pour payer les dettes seraient allouées aux besoins urgents et priorités du pays. A plus long terme, pendant ce délai de suspension du paiement des dettes, « il faut engager un audit de la dette tunisienne pour déterminer la partie odieuse qui serait annulée par la suite ».

Sur un autre plan, il est opportun de mettre en œuvre un impôt exceptionnel pour taxer les grandes fortunes et générer des fonds considérables. De même, une faible imposition des bénéfices des sociétés offshore permet de collecter des fonds sans pour autant décourager ces investisseurs. L’expert recommande, également, de substituer les crédits extérieurs en s’orientant vers l’intérieur. En effet, « on pourrait lever des fonds par le biais d’un emprunt obligataire de solidarité national ouvert au grand public », avance-t-il. Pour ce qui est du déficit de la balance commerciale, il préconise l’arrêt des importations des produits de luxe.


Fathi Chamkhi

Fathi Chamkhi, député du Front Populaire, animateur de RAID (ATTAC et CADTM en Tunisie), est militant de la Ligue de la gauche ouvrière, une des organisations fondatrices du Front populaire.

Ridha Maamri