Pourquoi la microfinance s’intéresse-t-elle autant aux femmes ?

17 août par Lucile Daumas

CC- Flickr - DFAT

Les Institutions de la microfinance (IMF) s’intéressent aux femmes. Au niveau mondial, elles représentent environ 70 % de la clientèle des IMF. Par ailleurs, 75 % des adultes gagnant moins d’un dollar par jour n’ont pas de compte en banque et le pourcentage est encore plus élevé pour les femmes. Si le microcrédit a pour objectif de donner un accès à des produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). aux populations qui en sont exclues, les femmes sont effectivement prioritaires.

Par ailleurs elles sont réputées mieux rembourser que les hommes, mieux à même de faire profiter de leurs gains l’ensemble de leur famille et l’accès aux services financiers leur permettrait de mieux se faire reconnaître au sein de leur entourage et de leur communauté. C’est pourquoi, franchissant allègrement le pas, le microcrédit affirme vouloir émanciper les femmes.

De nombreuses études ont été réalisées pour savoir quel était l’impact réel des microcrédits en terme de lutte contre la pauvreté et d’émancipation des femmes. Les conclusions de certaines sont sans appel.

Les IMF restent cantonnées dans une approche purement financière, sans prendre en compte le contexte néolibéral, ni le contexte patriarcal de l’oppression des femmes. Elles fonctionnent sur la base de multiples illusions : de l’auto-emploi et de la viabilité de la microentreprise dans des régions sinistrées et dans un monde en crise ; de l’accès à la consommation comme critère de sortie de la pauvreté ; de l’accès à la finance sur l’empowerment des femmes.

Le microcrédit permet très rarement à ses « bénéficiaires » de créer des activités génératrices de revenus et il crée au contraire plus de problèmes qu’il n’en résout. Au renforcement de la spécialisation des femmes dans des secteurs peu rémunérés, à l’allongement de leur journée de travail, s’ajoute la spirale de surendettement dans laquelle le microcrédit plonge les femmes. Tout cela se traduit alors par une exacerbation de la violence conjugale, une surcharge de travail, de stress, de fatigue et dans bien des cas la déscolarisation des enfants, la prostitution et des suicides ou tentatives de suicide. L’outil microcrédit apparaît à l’évidence comme non adapté pour atteindre les buts qu’il s’assigne.

Même s’il avance masqué derrière des expériences populaires de type tontines, le microcrédit est bien un avatar du néolibéralisme. En effet, celui-ci a massivement poussé les femmes à s’insérer dans le marché de l’emploi, notamment dans les secteurs tournés vers l’exportation (zones franches, textile, agriculture sous serre) profitant de leur inexpérience du marché et du monde du travail, du manque d’acquis concernant leurs droits, de leur analphabétisme. La crise de la famille élargie et la crise de la famille tout court, exacerbée par un chômage structurel de masse, ont transformé les femmes en chefs de foyer et actrices de premier plan dans la lutte pour la survie.

Par ailleurs, lutter contre la pauvreté, émanciper les femmes constitue un discours qui donne de la légitimité au projet. La notion d’ « équité » est mise en avant, réduite à une non-discrimination par rapport au crédit, l’accès au crédit devient un droit humain et l’inclusion financière serait la clé de l’inclusion sociale.

Cela a permis de dépolitiser la question féministe en prétendant offrir des solutions techniques et individuelles à l’oppression que vivent les femmes, évacuant son caractère capitaliste et patriarcal. À chaque personne de créer son emploi, même s’il n’en a pas le statut : une activité qui génère des revenus, cela permet de faire l’impasse sur les notions de salaire, de protection sociale, de temps de travail, d’hygiène, etc. C’est un travail atomisé, de sous-traitance à domicile, de commerce informel sur le trottoir. C’est le travail précaire par excellence et le degré zéro de l’emploi, au nom d’un développement-bidon qui provoque des souffrances accrues pour les femmes.

Le microcrédit permet aussi de faire main-basse sur la valeur créée par ce travail informel. En effet, n’étant pas reconnu, c’est un travail qui n’est pas imposable, dont les bénéfices, aussi maigres soientils, tombent dans la poche de l’auto-employé. Financer cet auto-emploi et imposer des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
usuriers est de toute évidence une façon de récupérer une part – voire toute – de la plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
créée par ce travail. Sans passer par le truchement du patron et de l’entreprise, le capital financier va récupérer, par le mécanisme de l’endettement, la valeur créée par le travailleur.

Dans la pratique on constate que bien souvent, les microcrédits servent à payer l’école privée du gamin, les soins de santé d’un des membres de la famille. Les services publics sont devenus payants, mais les pauvres n’ont pas les moyens de payer, et il faut bien assurer les profits des nouvelles entreprises privées assurant ce service en endettant les populations.

L’argent a disparu des budgets publics et se transforme en dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
privée...


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète


Auteur.e

Lucile Daumas

membre d’Attac/Cadtm Maroc