Le « pronunciamiento » bolivien

Un premier bilan des années Evo Morales

24 février par Janette Habel


« Je demande à mes frères indigènes qu’ils me contrôlent
et si je n’avance pas suffisamment qu’ils me poussent »
Evo Morales

Pourquoi faut-il que les erreurs politiques d’Evo Morales interdisent d’appeler un chat un chat et un coup d’État un coup d’État ? Il n’y aurait pas eu de coup d’État en Bolivie contre Evo Morales : telle est la thèse défendue par certains observateurs, journalistes ou universitaires européens et latino américains [1]. L’une des plus significatives émane de J.-.P Lavaud, universitaire français, spécialiste de la Bolivie, reprenant dans son blog sur Mediapart l’essentiel du discours néo-conservateur. Il récuse l’existence d’un coup d’État. Selon lui, la candidature d’Evo Morales étant illégale, « dénoncer et combattre cette illégalité n’a rien d’un coup d’État. Elle vise au contraire à rétablir l’ordre légal ». D’autant que selon le même auteur « les Forces armées, militaires et policiers, n’ont pas participé à ce soi-disant coup d’État qui n’est qu’un scénario de victimisation visant à confondre l’opinion nationale et internationale ». Il n’y aurait donc eu en Bolivie que « la complainte d’un coup d’État ».


Une séquence électorale contestée

La crise bolivienne résulte de causes multiples, mais la plus récente plonge ses racines dans le référendum de 2016, par lequel Evo Morales demandait aux Boliviens de pouvoir briguer un quatrième mandat présidentiel, il espérait ainsi contourner les limites imposées par l’article 168 de la Constitution. Evo Morales fut battu d’une courte majorité, 51,3 % de Boliviens refusant de modifier la Constitution. Le 24 février 2016, le Tribunal Suprême Électoral (TSE) confirmait la défaite du président bolivien. Mais, en novembre 2017, le Tribunal Constitutionnel Plurinational (TCP) reconnaissait le « droit humain pour tout citoyen, y compris pour les gouvernants actuels » d’élire et d’être élu, ouvrant ainsi la voie à la candidature d’Evo Morales et du vice-président Alvaro Garcia Linera. Une manœuvre politique qui allait susciter de nombreuses protestations.

Dès janvier 2019, à huit mois de la présidentielle prévue en octobre, l’opposition à Evo Morales avait fait du 21 février, date anniversaire du référendum de 2016 perdu par le président sortant, un rendez-vous pour l’alternance. Pendant les semaines qui précédèrent l’élection, les conflits et les affrontements se multiplièrent entre les secteurs pro-gouvernementaux, dont le Mouvement vers le Socialisme (MAS) [2], le parti d’Evo Morales, et l’opposition, notamment celle de Santa Cruz, bastion des élites conservatrices. Mais les mobilisations impliquèrent également des secteurs sociaux critiques envers la présidence d’Evo Morales, y compris dans la population indigène et parmi les jeunes des centres urbains.

C’est dans ce contexte que le déroulement de la séquence électorale allait provoquer une crise ouverte. L’interruption inexpliquée du dépouillement des bulletins de vote lors de la transmission des premiers résultats jetait le doute sur leur validité. Avec 47,1 % des voix en sa faveur, contre 36,5 % seulement pour Carlos Mesa, lors d’un premier tour contesté par l’Organisation des États Américains (OEA), Evo Morales était proclamé vainqueur. Il évitait ainsi les risques d’un deuxième tour, le règlement électoral bolivien permettant qu’un candidat ayant obtenu au moins 40 % des voix et un écart de 10 % des voix avec son concurrent soit élu. Dans leur rapport les émissaires de l’OEA présents sur place à l’invitation du président bolivien (malgré la réputation sulfureuse de son président Luis Almagro) jugèrent « statistiquement peu probable qu’Evo Morales ait obtenu la marge de 10 % nécessaire pour être élu à l’issue du premier tour du scrutin » [3]. L’Union européenne émettait de « sérieux doutes » sur les résultats, estimant que la meilleure option serait la tenue d’un second tour. Les observateurs du Center for Economic and Policy Research (CEPR) basé à Washington allaient contester ces déclarations en expliquant différemment l’interruption de la transmission des résultats et l’écart final des 10,6 % entre les deux candidats [4]. Selon eux, l’écart était dû au décompte des premiers résultats qui n’étaient dépouillés que pour 84 % des votes, l’avantage de Morales n’étant alors que de 7,9 %. Mais le décompte effectué plus tard sur 95 % des bulletins indiquait un écart final de 10,6 % entre les deux candidats [5].

Dans un appel publié par le journal britannique The Guardian, des journalistes et intellectuels américains mettaient en cause l’OEA [6], dont la Mission d’Observation électorale affirmait dès le 21 octobre, le lendemain de l’élection, « sa surprise et sa grande préoccupation face au changement radical et difficile à expliquer concernant la tendance indiquée par les résultats préliminaires après la fermeture des urnes ». Une allégation qui sous-entendait qu’il y avait eu fraude, sans en apporter la preuve. Cette fraude présumée n’a toujours pas été prouvée mais elle sera affirmée par l’ensemble des médias.


La première réaction d’Evo Morales fût de demander à l’OEA de réaliser un audit, audit qui sera refusé par Carlos Mesa, le candidat de l’opposition. L’OEA recommandait alors de recommencer l’élection plutôt que de procéder à un deuxième tour. Mais l’opposition profita de la suspicion pour exiger l’annulation de l’élection et la chute du gouvernement d’Evo Morales. Quelques jours à peine après le 20 octobre, un appel à la grève nationale et à la résistance civile avait été lancé à Santa Cruz, capitale économique du pays et bastion de l’opposition conservatrice, par Fernando Camacho, président du Comité Civique de Santa Cruz, appel à bloquer le pays.

Face aux manifestations et aux affrontements quotidiens, Evo Morales décidait de convoquer de nouvelles élections nationales « afin de permettre au peuple bolivien d’élire démocratiquement ses nouvelles autorités en incorporant de nouveaux acteurs politiques ». C’est alors qu’intervinrent les mutineries de certaines unités de police, puis l’intervention de l’armée qui provoquèrent la démission de Morales. Le commandant en chef de l’armée, William Kaliman, « suggérant » (sic) au président de démissionner, alors que le mandat de ce dernier ne devait se terminer que deux mois plus tard, en janvier 2020. Menacé physiquement, Morales partit pour le Mexique, accompagné du vice-président Alvaro Garcia Linera. Le champ était libre pour imposer une présidente autoproclamée.

La séquence électorale est éloquente. Trois témoignages la résument, le New York Times analyse ainsi la situation [7] : « Alors que les protestations se répandaient et que les mutineries de la police explosaient, les dirigeants de l’opposition firent appel aux Forces armées pour déloger Mr Morales et les leaders de l’armée lui « suggérèrent » de démissionner. Mr Morales partit pour le Mexique et c’est une sénatrice de l’opposition, Jeanine Anez, qui assuma la présidence. En réalité Mr Morales a été la proie d’un coup d’État. De nombreux Boliviens cherchaient le départ de Mr Morales. Mais il s’en alla seulement après la rébellion de la police et après que le chef d’état-major l’eut appelé à démissionner, un appel fait après qu’il eut accepté de procéder à de nouvelles élections sous l’égide de nouvelles autorités électorales, ce qui offrait une issue plausible à la crise sans intervention militaire. Le coup d’État met en évidence une tendance alarmante en Amérique latine : ignorant les leçons tragiques du passé prétorien de la région, de nombreux politiciens se tournent vers les Forces armées pour résoudre les crises et même destituer les gouvernements ». Le journaliste de RFI, Amaury de Rochegonde [8], décrit ainsi la situation : « Le problème, c’est qu’au-delà des mots, il y a les faits. Et là, il faut être aveugle pour ne pas voir la répression le 15 novembre des manifestations indigènes à Cochabamba où 5 paysans ont été tués. Ou bien le 19 à El Alto, près de La Paz, où plusieurs manifestants sont morts lors du déblocage d’une raffinerie. Il faut être aveugle aussi pour ne pas voir que s’opposent des nostalgiques de droite, Bible en main, comme le très médiatisé Luis Fernando Camacho, surnommé le “Bolsonaro” bolivien, et des classes pauvres d’origine indienne plus proches de la Pachamama, la terre sacrée ».

Citons enfin l’ancien Président du gouvernement espagnol José Luis Zapatero, qui incrimine « les performances de l’OEA, ses positions fausses, la seule chose qu’elle a faite c’est d’aggraver les divisions sur le continent latino-américain ». J.-L. Zapatero appelait à ne pas se taire devant le coup d’État contre le président Evo Morales, tout en exhortant la gauche du continent à dénoncer la situation de ce pays andin. « Nous voyons le scandaleux coup porté au président bolivien. Demander à un président élu constitutionnellement de quitter le pouvoir ne peut être un acte de démocratie. Nous ne pouvons pas nous taire ». Un coup d’État dans la tradition latino-américaine, où l’expression « pronunciamiento » désigne le fait que l’armée se « prononce » contre le pouvoir en place et le remplace par un autre imposé par la force.

Selon Reporters sans frontières (RSF), « la liberté de la presse est en grand danger en Bolivie. Si ce n’est pas un coup d’État, ça y ressemble de plus en plus ». Des dizaines de quotidiens comme Los Tiempos ou Pagina 7 ont dû suspendre leur version imprimée pour des raisons de sécurité. Le gouvernement de facto a déclaré qu’il agira selon la loi contre les journalistes qui soutiennent la « sédition ». Un décret exemptant de responsabilité pénale les militaires participant à des opérations de maintien de l’ordre contre « des groupes subversifs armés, des groupes étrangers avec des armes de gros calibre » était parrainé par le ministre intérimaire de la défense. Ce décret assurait l’impunité des militaires, il fut suspendu ultérieurement. Fin novembre on dénombrait dans l’ensemble du pays 32 morts, dont de nombreux à balles réelles, et 700 blessés. Sans compter les brutalités et les humiliations racistes commises sur des femmes indigènes, certaines peintes en rouge ou ridiculisées pour le port de la pollera, la jupe bouffante traditionnelle. La mission de la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH), qui visita la Bolivie du 22 au 25 novembre, évoque un massacre à propos des actes violents qui se sont produits à Sacaba (Cochabamba) et à Senkata (El Alto). Son rapport signale que « les blessures observées montrent de sérieux indices de pratiques d’exécutions extra-judiciaires ».

C’est dans ce contexte que l’Ambassadeur de l’Union européenne (UE) Leon de la Torre s’est réuni avec la Présidente autoproclamée Jeanine Añez et a proposé la médiation de l’UE afin que « la Bolivie puisse organiser le plus tôt possible des élections crédibles ». L’ambassadeur officialisait ainsi l’appui de l’UE au gouvernement de facto, suivi de peu par le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, proclamant « son soutien à la liberté de la presse, aux protestations et aux réunions non violentes. La violence, la répression et l’intimidation politique n’ont pas de place dans une démocratie ».

L’Internationale Socialiste emboîtait le pas en estimant qu’il ne s’agissait pas d’un coup d’État, mais qu’au contraire « la situation offrait d’énormes possibilités pour récupérer la démocratie et le pluralisme [9] ».


Le coup d’État légitimé ?

Après la démission et le départ contraints d’Evo Morales le champ institutionnel était libre. « Du fait de l’absence définitive du président et du vice-président (…) en tant que présidente de la Chambre des Sénateurs, j’assure immédiatement la présidence comme prévu par l’ordre constitutionnel », déclarait le 12 Novembre la sénatrice Jeanine Añez, membre de l’opposition conservatrice et deuxième vice-présidente du Sénat, invoquant Dieu « qui a permis que la Bible entre à nouveau au Palais ». L’armée reconnaissait aussitôt cette présidente autoproclamée, chargée d’assurer l’intérim et de préparer de nouvelles élections. Pour les nouveaux détenteurs du pouvoir civil et militaire, il s’agissait de légitimer le coup d’État en le présentant comme un processus de transition démocratique. Pourtant le quorum n’était pas atteint au Parlement où le parti d’Evo Morales, le MAS, est majoritaire. Malgré l’absence de quorum, la présidente autoproclamée annonçait alors la formation d’un gouvernement. Les responsables du coup d’État étaient confrontés à un choix : tenter un accord avec le MAS pour pouvoir élire de nouvelles autorités électorales et convoquer de nouvelles élections afin de neutraliser les mobilisations populaires, ou affronter les sénateurs et les députés du MAS encore majoritaires au Congrès et imposer par la répression le pouvoir et les décisions du gouvernement de facto.

Le MAS était divisé et les militants désorientés par la démission d’Evo Morales. Certains des parlementaires soutenaient les partisans du président exilé, ils bloquaient les routes reliant La Paz aux régions agricoles du centre de la Bolivie, réclamant son retour et exigeant la démission de la présidente autoproclamée dans un délai de 48 heures. Mais d’autres ne demandaient pas le retour d’Evo Morales, ils réclamaient l’arrêt des violences et acceptaient de préparer avec les putschistes de nouvelles élections. 

C’est dans ce contexte qu’un « Accord de Pacification » fût signé fin novembre à La Paz. Parrainé par la Conférence Épiscopale bolivienne, l’UE et l’ONU, l’accord conclu prévoyait le retrait de l’armée, la suspension du décret assurant l’impunité des militaires, la libération des détenus, les organisations sociales s’engageant à arrêter les blocages de route. Présenté par le Secrétaire exécutif de la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB), Juan Carlos Huarachi (qui avait soutenu auparavant la candidature d’Evo Morales), et par le ministre de l’Intérieur du gouvernement de facto, Arturo Murillo, le document se proposait de « réorienter » le pays et « les structures organiques du peuple bolivien ». Des organisations de femmes, telles que la Confédération Nationale des femmes paysannes originaires de Bolivie-Bartolina Sisa [10]– les Bartolinas –, signaient un accord avec le gouvernement intérimaire. Il allait mettre un terme aux mobilisations contre Jeanine Añez dans la majeure partie du pays. Toutefois, dans le Chaparé, bastion des cocaleros (cultivateurs de coca), soutiens d’Evo Morales, les manifestations se prolongèrent plusieurs jours sans que la police puisse intervenir. Le document d’accord avec le gouvernement était également ratifié par des organisations sociales très importantes telles que la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB), la Confédération syndicale des Communautés interculturelles de Bolivie (CSCIB), la Confédération des peuples indigènes de l’Est bolivien (CIDOB), et le Conseil des Ayllus [11] et Markas du Qullasuyu [12] (CONAMAQ), un ralliement témoignant des divisions affectant les organisations sociales et le mouvement indigène. La signature de la Coordination des six Fédérations du tropique de Cochabamba, bastion des cocaleros, n’apparaissait pas alors sur le document.

Dans le même temps, le Parlement bolivien donnait son feu vert à l’organisation de nouvelles élections présidentielle et législatives. Le texte approuvé par le Parlement prévoyait notamment l’annulation du scrutin du 20 octobre, reconnaissant ainsi sa non validité. Le MAS qui disposait encore d’une majorité des deux tiers au Parlement après des débats houleux votait en faveur du projet de loi, entérinant ainsi la démission et l’exil de l’ancien président dont le mandat n’aurait dû s’achever légalement que fin janvier 2020.

Par son vote le MAS pensait éviter la poursuite des violences, mais ce faisant il offrait une apparence de légitimité démocratique au coup d’État. Depuis, Evo Morales a été accusé par le ministre de l’Intérieur du gouvernement de facto, Arturo Murillo, de fomenter la « sédition » et le « terrorisme ». Il est interdit de séjour et de participation électorale. Et le parquet bolivien le 18 décembre a émis contre lui un mandat d’arrêt. L’ex-commandant William Kaliman, qui avait obtenu la démission d’Evo Morales, a été limogé, ainsi que son alter ego de la police Vladimir Calderón, tous deux étant remplacés par plus déterminés qu’eux. Enfin plus de cent responsables du MAS sont aujourd’hui recherchés ou emprisonnés.

Quatorze ans après l’élection du premier président indigène et la proclamation d’une « Révolution démocratique et culturelle », les prochaines élections [13] se tiendront donc sans Evo Morales. Le gouvernement de facto contrôle les rouages politiques, économiques, judiciaires, militaires de l’appareil d’État. Son objectif est de diviser et de démobiliser les forces militantes du MAS, de le discréditer lors des prochaines élections, tout en préservant les apparences, en proclamant son respect de la légalité, de la démocratie, de l’État de droit et de la Constitution. En dépit de ses dénégations, le gouvernement dit intérimaire légifère en politique intérieure et en politique internationale. Il s’est engagé à « libérer » l’économie, sur le plan international à rompre avec l’Union des nations sud-américaines [14](UNASUR) et à reconnaître le président autoproclamé du Venezuela Juan Guaido. Après l’arrestation par la police bolivienne de 4 médecins cubains à El Alto, La Havane a retiré immédiatement tous ses personnels de santé présents en Bolivie. Dernier épisode, des députés européens responsables du parti d’extrême droite franquiste VOX, en mission à La Paz avec l’accord de Jeanine Áñez, y ont mené une enquête sur des liens financiers supposés entre le ministre Juan Ramon Quintana, bras droit d’Evo Morales, et le parti Podemos. L’objectif de VOX est de dénoncer l’alliance gouvernementale du PSOE avec Podemos. À cette occasion, Arturo Murillo, ministre intérimaire de l’Intérieur, s’est permis de déclarer : « Le délinquant Quintana n’aura jamais de sauf-conduit pour quitter l’Ambassade mexicaine, son seul sauf-conduit sera pour la prison de Chonchocoro ». Ce qui en dit long sur le respect de l’État de droit et l’indépendance de la justice de la part du pouvoir des putschistes.

Le 7 décembre 2019, le Congrès National élargi du MAS réuni à Cochabamba entérinait sa participation aux élections de 2020 et désignait Evo Morales comme chef de campagne, considérant qu’il était le plus qualifié « compte tenu de ses qualités de stratège » et de ses appels à l’unité. Le député du MAS et dirigeant cocalero Lino Cárdenas affirmait qu’Evo Morales pourrait, grâce aux nouvelles technologies, diriger la campagne avec l’appui des mouvements sociaux et des militants. Après avoir quitté le Mexique, Evo Morales s’est réfugié en Argentine, accompagné d’Alvaro Garcia Linera, de l’ancien chancelier Diego Pary et de deux anciens ministres. Ce départ avait été précédé d’un voyage à Cuba discrètement évoqué par les médias officiels à La Havane.


Une transition périlleuse

Comment le rapport de forces va-t-il évoluer sur le terrain ? Le 6 décembre 2019 la Chambre des députés avait approuvé une loi de Garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). constitutionnelles présentée par les députés du MAS (encore majoritaires au Parlement). La loi établissait que les dirigeants ayant appelé à des mobilisations après le coup d’État d’octobre 2019 ne pourraient être poursuivis sur le plan judiciaire ni être appréhendés. La présidente intérimaire avait alors déclaré qu’elle opposerait son veto à ce projet de loi. Mais la surprise allait venir de la nouvelle présidente du Sénat [15] Eva Copa , sénatrice du MAS à El Alto, qui avait joué un rôle clé dans les négociations avec Jeanine Áñez. Affirmant la nécessité d’aboutir à un consensus à la Chambre Haute, elle réaffirmait la volonté du MAS de ne pas réactiver les conflits dans le pays afin que cessent les morts et les violences et que grâce au dialogue et à la paix des élections aient lieu le plus tôt possible. Eva Copa représente les pragmatiques du MAS, opposés à des secteurs plus radicaux. Interrogée sur ses motivations elle a déclaré : « Parce que je viens d’El Alto, parce que je n’ai pas d’autre issue, parce que je ne vais pas quitter la Bolivie pour aller ailleurs, je n’ai pas de raisons de fuir ». À la question de pourquoi d’autres se sont enfuis, elle répondit : « Ils disent que c’est pour raisons familiales » [16]. Une réponse implicitement critique à l’égard de l’ancien président, partagée par d’autres militants. Interrogé lui aussi sur les raisons de l’accord intervenu, l’ancien ministre des Affaires étrangères Diego Pary affirmait que le dialogue était la meilleure solution « car nous pensons que l’on ne pouvait continuer à persécuter les gens et à les réprimer ».

Formellement, la période transitoire devrait s’achever avec la convocation de nouvelles élections législatives le 3 mai 2020 et l’élection des nouvelles autorités composant le Tribunal Suprême Électoral. En dépit de l’accord intervenu, le retour au calme est loin d’être assuré. Dans le Chaparé, les cocaleros se sont opposés à l’entrée de la police. La Constitution accorde l’autonomie aux territoires indigènes et laisse aux peuples indigènes la liberté de les administrer. Antonio Murillo, ministre de l’Intérieur, a dénoncé « la police syndicale des cocaleros comme illégale et inconstitutionnelle dans une “républiquette” (Républiqueta) », une allusion aux Six Fédérations du Tropique de Cochabamba, les syndicats de producteurs de coca [17]. Mais la Confédération des Femmes Indigènes (les Bartolinas) a exigé que les policiers boliviens « s’excusent à genoux » pour les massacres commis. Morales a dénoncé depuis l’exil la volonté du gouvernement d’interdire le vote indigène et paysan.

La présidente intérimaire a reconnu le droit du MAS de se présenter aux élections « sous réserve qu’il cherche un candidat autre qu’Evo Morales ». Ainsi l’ancien président aymara sera absent de l’élection présidentielle, tandis que Luis Fernando Camacho, surnommé le Bolsonaro bolivien, sera candidat. Après la démission d’Evo Morales, il était entré au Palais présidentiel et plaçant une Bible sur le drapeau bolivien, il avait déclaré : « La Bible est revenue au Palais présidentiel et la Pachamama (la Terre-mère) ne reviendra plus jamais. La Bolivie appartient à Dieu ». Militant d’extrême droite, pentecôtiste lié à une église évangélique réactionnaire, cet homme d’affaires présidait jusqu’alors le Comité Civique de Santa Cruz, animé par les élites économiques et financières conservatrices de la région orientale du pays. Après avoir marginalisé Carlos Mesa, l’ancien candidat à l’élection présidentielle, Luis Fernando Camacho bénéficie de l’appui de Jeanine Áñez.

Ceux qui pensent que le gouvernement va permettre des élections équitables se trompent. Les auteurs du coup d’État ne l’ont pas fait pour perdre le pouvoir lors des prochaines élections, commente Katu Arkonada, ancien conseiller du vice- ministre de la Planification stratégique. Le MAS est décapité, la participation de ses deux principaux dirigeants est interdite. Or, Evo Morales était jusqu’alors le principal facteur de cohésion et d’unité du MAS, un parti composé de secteurs hétérogènes aux intérêts corporatistes et communautaristes divers, qui est aujourd’hui affaibli. Ce à quoi il faut ajouter la confusion provoquée par les démissions et les départs du président et de son vice-président dans des conditions chaotiques. Alors qu’une des dirigeantes du MAS, Adriana Salvatierra, négociait son appui à un gouvernement de transition si la sécurité d’Evo Morales et son départ étaient assurés, l’avion missionné par le président mexicain Lopez Obrador pour transférer Evo Morales au Mexique eut le plus grand mal à obtenir l’autorisation de pénétrer dans l’espace aérien bolivien. Sans leader sur le terrain, harcelé par la presse et des médias qui l’accusent de fraude électorale, le MAS a peu de chances de retrouver la majorité des deux tiers qu’il détient encore à l’Assemblée. Il va être handicapé par le fait d’avoir cédé le pouvoir à ceux qu’il accusait d’être des usurpateurs. « Il faut se préparer à une traversée du désert en résistant à l’Assemblée, en se retranchant sur les territoires pour gagner le plus de municipalités possibles », résume Katu Arkonada.

Qui sera le candidat ou la candidate du MAS ? Pour Evo Morales il s’agit de présenter « quelqu’un qui défende non seulement le vote indigène, mais aussi celui de la classe moyenne et des dirigeants d’entreprises » [18]. Une position de compromis qui risque d’être contestée.

Autre inconnue, le score du candidat évangélique d’origine coréenne, Chi Hyung Chung. Lors de la campagne électorale d’octobre il avait dénoncé la présence de Satan dans le gouvernement d’Evo Morales, condamné le péché et l’idolâtrie de la Pachamama. Il est arrivé troisième au premier tour de l’élection. Des mouvements sociaux affaiblis, une gauche divisée, une droite à l’offensive, la société est polarisée. Une période d’incertitudes s’ouvre pour la Bolivie.


Un processus de fragmentation sociale et communautaire

Comment expliquer la chute d’un gouvernement dont le bilan économique et social était salué par la plupart des observateurs comme l’un des plus positifs d’Amérique latine ? Des progrès indéniables ont été constatés par la Banque interaméricaine de développement, la pauvreté a presque été divisée par deux, de 60 % en 2006 à 35 %, et l’extrême pauvreté de 37,7 % en 2006 à 15,2 %. Des travaux d’infrastructures spectaculaires ont été entrepris, notamment le téléphérique reliant la ville d’El Alto (à 4 000 mètres d’altitude) à La Paz, dominée par le sommet de l’Illimani à plus de 6 000 mètres. De nombreuses routes ont été construites, facilitant les échanges et la communication dans ce pays au cœur de la Cordillère des Andes à la géographie très contrastée entre les hauts plateaux et la région orientale au climat tropical. Pendant plus de 13 ans le pays a connu un des taux de croissance les plus importants de l’Amérique latine. La nationalisation des hydrocarbures en 2006 (une renégociation des contrats donnant le contrôle majoritaire à l’État) avait permis d’accroître de façon spectaculaire les revenus du gouvernement (de 731 millions de dollars à 4,95 milliards de dollars). L’Agenda Patriotique 2025 (date du bicentenaire de l’indépendance) avait pour objectif la diversification économique et le développement de la production agricole. La création d’entreprises nationales a fait partie d’une industrialisation contrôlée par l’État, tout en recherchant la collaboration des entreprises étrangères [19]. Les investissements étrangers envisagés devaient permettre au pays de mettre à profit ses ressources très importantes en lithium pour devenir leader dans l’exportation des batteries. Mais la stratégie de développement et la modernisation économique ont provoqué de nombreux conflits socio-environnementaux. La contestation de la politique développementiste du gouvernement au sein de ses soutiens indigènes n’est pas récente.

Comme le rappelle Laurent Lacroix [20], « deux des grandes organisations autochtones du pays, la CIDOB et la CONAMAQ qui ont largement contribué à l’accession au pouvoir d’Evo Morales, réclament l’application des droits des peuples autochtones établis dans la Constitution. Elles dénoncent des projets économiques qu’elles estiment contradictoires au principe constitutionnel du “Buen Vivir” (bien vivre) et une menace pour leurs territoires ancestraux ». Selon la Constitution les peuples indigènes doivent être consultés à propos de l’exploitation des ressources naturelles présentes sur leurs territoires. Ces deux organisations avaient rompu leur alliance avec le MAS en 2011 à la suite de plusieurs conflits socio-environnementaux dans les régions minières et dans quelques aires protégées.

L’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. en plein essor, en dépit des engagements pris par Evo Morales, a provoqué l’opposition croissante de secteurs sociaux paysans et indigènes qui lui étaient autrefois acquis. « La Pachamama est revendiquée par le gouvernement bolivien mais elle est simultanément évoquée par les mouvements sociaux pour lutter contre le gouvernement », constate Claude Le Gouill [21]. Malgré cette rhétorique écologique les mouvements ruraux boliviens se caractérisent en majorité par l’acceptation de l’économie minière. « Les indigènes revendiquent le droit d’être consultés et de participer aux bénéfices sur les redevances et de former des entreprises communautaires minières administrées par leurs organisations (parfois même selon leurs us et coutumes). Ce qui explique aussi les tensions provoquées par des projets territoriaux opposés portés par des organisations sociales concurrentes. Les principaux conflits miniers dans le Nord Potosi sont en effet situés dans des zones où se superposent plusieurs organisations ». De nombreux mineurs sont eux-mêmes indigènes et peuvent être affiliés en même temps à des organisations distinctes aux frontières identitaires floues [22].

Pour des raisons historiques, certaines communautés sont affiliées au syndicat paysan indigène de la CSUTCB, tandis que d’autres affiliées à la CONAMAQ lui sont opposées. Des organisations peuvent proposer des choix économiques et sociaux différents pour les travailleurs miniers des secteurs public et privé et ceux des coopératives minières. Les divisions des communautés indigènes rendent encore plus complexe le panorama. Au fil des années les mutations économiques et les évolutions géopolitiques continentales ont produit de nouveaux clivages sociaux avec l’émergence d’une petite bourgeoisie commerçante indigène.

La société bolivienne s’est diversifiée. L’économie informelle représente 60 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
et 70 % de la population active, les commerces informels ont proliféré, donnant naissance à de petits et moyens entrepreneurs émergents, bénéficiant aussi de pratiques de contrebande réticulaire. Les commerçants aymaras disposent de réseaux puissants de distribution et d’approvisionnement qui se sont enrichis grâce aux relations commerciales qu’ils ont établies avec des consortiums chinois [23]. Ils importent des marchandises chinoises produites à grande échelle et les revendent grâce à des circuits ethniques locaux [24]. Ces secteurs ont acquis un capital politique de plus en plus important. La diversification commerciale aymara s’appuie sur de multiples liens familiaux et contacts socio-économiques, ce qui lui permet de mobiliser de nombreux réseaux. Cette ascension sociale est devenue un défi pour les élites blanches traditionnelles.

La bourgeoisie indigène émergente n’hésite pas à contester les décisions du gouvernement lorsqu’elles lui sont défavorables. Avec la jeunesse urbaine elle a contribué à la perte d’influence de l’ancien président.

Ce n’est pas le cas des cocaleros, soutiens privilégiés d’Evo Morales. Après la fermeture des mines dans les années 1980, les mineurs licenciés affluèrent massivement vers le Chaparé. Ils étaient attirés par les possibilités d’emploi dans le complexe économique coca-cocaïne, « une activité très lucrative favorisant l’ascension sociale car les revenus tirés de la coca peuvent être 8 à 10 fois supérieurs à ceux d’un paysan andin des hauts plateaux », constate Romain Busnel [25]. Depuis 2017, la production de coca n’est plus criminalisée. Dans la Constitution la coca est reconnue comme un « patrimoine culturel » facteur de « cohésion sociale ». Sa production est contrôlée par des syndicats aux vastes prérogatives qui représentent « un pouvoir local proto-étatique » [26]. R. Busnel évoque un « corporatisme économique fondé sur une production régionale de coca au caractère (il)licite flou, les marchés licites et illicites de la coca se confondent souvent ». Le lien entre syndicats et culture de la coca interroge sur les ressources que la coca procure aux organisations syndicales. Peu d’études permettent d’évaluer les revenus et l’enrichissement de ces producteurs qui ont bénéficié de l’élection de Evo Morales. Leur statut social a changé. Font-ils partie des « nouvelles classes moyennes » comme l’affirment certains auteurs ? L’hétérogénéité sociale et ethnique du pays rend cette classification peu opérationnelle.


La bureaucratisation du régime

« La crise actuelle ne peut s’expliquer par l’opposition entre d’une part les indigènes et les paysans soutenant Evo Morales, et d’autre part l’extrême droite raciste et fasciste qui a pris le pouvoir. Ce point de vue ignore l’histoire de 13 ans du gouvernement de Morales et méconnaît de larges secteurs de la population y compris des milliers d’adeptes de son régime qui mettent en cause le processus électoral qui l’a élu pour la 4e fois mais également les manœuvres et les reculs réalisés par un président qui a tissé des alliances avec ses anciens ennemis » [27]. Ce jugement de Gloria Muñoz Ramírez, journaliste au quotidien mexicain La Jornada, pour sévère qu’il soit, n’est pas sans fondements. Ceux qui ont voté contre la réélection d’Evo Morales en 2016 n’étaient pas tous des « contre-révolutionnaires ». Parmi ceux qui ne veulent pas de son retour, nombreux sont ceux qui veulent le départ de la présidente intérimaire et qui sont hostiles aux élites réactionnaires de Santa Cruz et à la candidature de Camacho.

Parmi les secteurs sociaux qui avaient voté pour le MAS et qui constituaient au début sa base d’appui la plus importante, certains s’en sont détournés, accompagnant des mobilisations urbaines pendant l’année 2017. Pour Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, « le gouvernement des mouvements sociaux apparaît davantage comme un “mythe mobilisateur”, les bases des organisations sociales étant peu consultées et leurs représentants s’étant éloignés d’elles, plus souvent préoccupés par l’accès aux postes de la Fonction publique. Le manque de démocratie interne et la difficulté pour les bases militantes à faire émerger une parole critique au gouvernement dans les espaces de décision collective génèrent une autonomie décisionnelle des dirigeants. À son insu, le MAS constitue le creuset d’une nouvelle élite composée des dirigeants des organisations sociales proches d’Evo Morales, et de techniciens fidèles » [28].

Les syndicats de cocaleros ont un rôle essentiel au sein du MAS. La professionnalisation politique de leurs dirigeants a favorisé l’imbrication entre le parti politique et l’administration au niveau des municipalités, des régions, du gouvernement et de l’appareil d’État. Elle a suscité de nombreuses tensions et des conflits entre ceux qui bénéficient de cette activité économique et ceux qui ont d’autres activités, entre les paysans syndiqués et les non syndiqués. Elle a perpétué des pratiques de cooptation, de clientélisme. « Le piston est réapparu comme outil légitime de construction politique. Dès le début les dirigeants de corporations ont exigé de participer aux listes législatives du MAS » [29]. Progressivement le MAS a obtenu plus de postes institutionnels et de pouvoir et a consolidé sa place au sein de l’État, provoquant de nombreuses accusations de corruption, « un terrain miné qui concerne non seulement des dirigeants du MAS qui gèrent de façon discrétionnaire les entreprises publiques, mais également des dirigeants intermédiaires qui mettent en œuvre des programmes sociaux », affirme Jorge Lazarte [30] qui dénonce la gestion des fonds publics comme s’ils étaient des propriétés personnelles. Le clientélisme s’est développé parallèlement à l’absence d’espaces pour le débat et la critique.

Dans un article publié sur son blog, Katu Arkonada [31], ancien conseiller du vice-ministre de la Planification stratégique, qui revendique sa loyauté envers le MAS et Evo Morales, affirme que « le temps est venu d’analyser les erreurs commises pendant “le processus de changement”, des erreurs qui ont profité aux putschistes, afin de ne pas commettre les mêmes pendant les prochains mois ». Selon lui, cinq erreurs ont été commises. La première : « Avoir placé des fonctionnaires médiocres sans engagement politique. Le MAS s’est transformé en un instrument d’ascension sociale (de plus imprégné de corruption) ». La deuxième : « Baisser pavillon (bajar banderas) en voulant s’adresser aux classes moyennes depuis le libéralisme a été une deuxième erreur déterminante. Au lieu de les attirer, leur conservatisme a été renforcé. L’objectif aurait dû être de se consacrer au noyau dur, le mouvement indigène originaire paysan et non aux classes moyennes. Ces dernières étaient déjà perdues car non seulement elles ne voyaient pas les bénéfices immédiats du processus mais elles étaient mobilisées contre lui par les moyens de communication ». La troisième erreur, « c’est d’avoir fait confiance aux médias qui aujourd’hui défendent les putschistes, mais aussi aux élites économiques de Santa Cruz qui appuyèrent le gouvernement tant qu’il était fort mais retournèrent leur veste rapidement ». La quatrième « fut de faire confiance à l’OEA, une erreur décisive pour le coup d’État, sans oublier une confiance excessive dans la police (des putschistes structurels) et dans l’armée ». La cinquième enfin pour Arkonada, c’est d’avoir inscrit la limitation des mandats présidentiels dans la Constitution « sous la pression de la droite », un jugement partagé par de nombreux cadres et militants du mouvement.

À cette recension, il faudrait ajouter la défaillance des contre-pouvoirs judiciaires. Le Tribunal Constitutionnel Plurinational (TCP) dont l’élection des magistrats se fait par un « vote universel » a validé à la fois la réélection d’Evo Morales et le coup d’État (les candidats ayant été préalablement sélectionnés par le gouvernement au sein du Parlement où le MAS était majoritaire) [32] ce qui augurait mal de son indépendance politique.


La nation à l’heure de l’indianité, des stratégies de développement divergentes

Depuis l’élection d’Evo Morales à la présidence en 2006, la Bolivie constituait un laboratoire pour la gauche latino-américaine avec la mise en place d’un gouvernement des mouvements sociaux défendant les droits des autochtones inscrits dans la Constitution d’un État plurinational. Bénéficiant pendant plus d’une décennie d’une stabilité économique et institutionnelle exceptionnelle dans l’histoire du pays, le gouvernement avait mis en œuvre une politique de redistribution sociale massive. Mais Evo Morales n’a jamais mis en cause le rôle central du marché dans l’économie. Les intérêts des entrepreneurs de l’agrobusiness et des grandes entreprises ont été préservés. Inscrite dans la Constitution, la superficie maximale d’une exploitation agricole ne peut dépasser 5 000 hectares. Mais cette décision négociée avec l’opposition n’est pas rétroactive. Les latifundistes ont donc conservé leurs propriétés. Depuis la crise de 2008 Evo Morales a passé des accords avec les grands propriétaires de Santa Cruz.

Maintenir cet équilibre politique en évitant les conflits sociaux était devenu de plus en plus délicat, au fur et à mesure que la croissance des exportations primaires diminuait. Pour l’écologue Dimitri de Boissieu [33], « le modèle politique bolivien s’apparente plus à un capitalisme d’État qui redistribue les richesses qu’à un socialisme communautaire. Mais surtout, l’objectif de devenir le cœur énergétique du continent sud-américain a vite relégué au second plan les ambitions écologiques annoncées. Exploitations pétrolières au milieu des aires protégées, pollution croissante des lacs, extraction de gaz naturel et de réserves de lithium pour répondre à l’engouement en faveur de la voiture électrique, déforestation, développement d’une agriculture industrielle et transgénique et d’un projet de centrale nucléaire ». L’indigénisme du gouvernement s’est révélé à géométrie variable.

L’émergence politique et juridique de l’indianité est l’un des changements les plus notables en Amérique latine depuis la fin du 20e siècle. Après des siècles d’oppression, les populations autochtones ont obtenu des réformes constitutionnelles reconnaissant leurs droits. Droit à la terre, droits coutumiers, reconnaissance de leurs langues, de leurs organisations, droits de la nature, en particulier dans les sociétés plurinationales, en Équateur et en Bolivie. « Des Constitutions indigénistes de type communautariste », selon le politologue Georges Couffignal [34].

L’article 1 de la Constitution bolivienne définit l’État « comme unitaire, social, de droit plurinational communautaire, fondé sur le pluralisme politique, économique, juridique, culturel et linguistique dans un processus intégrateur du pays ». La Constitution de ce pays de 11 millions d’habitants avec 36 nations ne compte pas moins de 411 articles. Mais l’intégration des territoires autochtones s’est-elle réalisée sur le plan national ? Comment l’autorité de l’État s’est-elle manifestée envers des autonomies dissidentes ? La nation avec « une unité dans la diversité » comme l’avait souvent répété Evo Morales s’est-elle consolidée, ou au contraire n’est-elle que l’association de communautés aux intérêts parfois divergents ? Les tensions se sont accrues entre les communautés indigènes et paysannes, la jeunesse et la bourgeoisie urbaine, et les autorités publiques.

Des projets de développement concurrentiels ont divisé les organisations et les ont affaiblies face à la puissance économique et financière de Santa Cruz. Le corporatisme syndical a renforcé les intérêts sectoriels, les appartenances communautaires. Les logiques identitaires, les antagonismes sociaux et territoriaux se sont multipliés. « La recrudescence des conflits entre les organisations indigènes et le gouvernement était prévisible dès lors que la majorité des ressources stratégiques du XXIe siècle (eau, biodiversité, gaz, pétrole, minéraux, forêts) est située dans des zones habitées par des peuples indigènes », constate le politologue Salvador Marti i Puig [35]. La mobilisation de certains secteurs indigènes contre le projet gouvernemental de construction d’une route traversant un parc naturel, le Territoire indigène parc national Isiboro Sécure (TIPNIS), avait débouché sur des affrontements entre les manifestants. Les marcheurs avaient été attaqués par des policiers de l’État. Ce conflit socio-environnemental opposait d’un côté environ 12 000 indigènes natifs regroupés en 64 communautés et de l’autre 15 000 colons cultivateurs de coca. Les heurts entre ces colons et les populations originaires souvent sédentarisées, opposées aux projets de construction d’infrastructures du gouvernement, révélaient deux stratégies de développement divergentes. « Pour les partisans du gouvernement, interdire la construction des routes c’est interdire la construction et l’achèvement du territoire national [36]. », observe Laetitia Perrier Bruslé. L’expansion des infrastructures étant la garantie du développement, de la lutte contre la pauvreté et l’isolement des petits paysans. À ceux qui critiquaient la stratégie d’industrialisation des ressources naturelles promue par Evo Morales afin de sortir le pays de la mono-exportation minière, le vice président Garcia Linera avait répondu : « La Bolivie ne sera pas le garde forestier de la planète ».

Pour les opposants au gouvernement, le modèle extractiviste a eu gain de cause. Ils dénoncent la volonté de l’ex-président de rétablir les prérogatives de l’État central dans des zones éloignées, quitte à avoir recours à des méthodes autoritaires contraires aux promesses constitutionnelles. L’ancien vice-président de l’Assemblée Constituante, Jorge Lazarte [37], avait critiqué « le virage modernisateur, extractiviste et favorable aux entreprises adopté depuis 2014 alors que l’indigénisme est devenu un rituel symbolique et périphérique ».


Retour sur le projet initial

En 2014, le « processus de changement » bolivien avait été défini par Alvaro Garcia Linera comme « une économie de transition hétérodoxe. C’est la coexistence entre des entreprises privées, des entreprises communautaires, des investissements étrangers avec un fort leadership de l’État. L’idée est d’ouvrir la possibilité de passer à une société post-capitaliste. Mais là ce n’est plus l’affaire d’un pays aussi petit que la Bolivie, c’est une tâche planétaire » [38]. Et il ajoutait : « Nous ne pensons pas au socialisme mais à une révolution démocratique décolonisatrice profonde ».

Aujourd’hui, nombreux sont ceux parmi les cadres et les militants du MAS qui mettent en cause la concentration des pouvoirs autour de la personne de « El Evo », la croyance en son invulnérabilité. La crise bolivienne a révélé une institutionnalité démocratique défaillante. Marginalisées pendant plus d’une décennie, les élites conservatrices traditionnelles et l’extrême droite ont instrumentalisé à leur profit les erreurs commises. Le coup d’État bolivien réalisé avec une habileté certaine au nom de la défense de la démocratie rappelle que toute tentative de « régulation » du capitalisme au profit des couches populaires devra faire face à une opposition nationale et internationale, économique et si besoin militaire. Interrogé au Mexique sur la crise bolivienne, le vice-président Garcia Linera a estimé que « l’erreur est de ne pas avoir contrôlé l’armée et la police. La pire erreur est de ne pas avoir organisé le peuple pour son auto-défense. Aujourd’hui c’est l’armée et la police qui ont le pouvoir ». Mais il s’interroge : « Comment créer une structure de défense du pouvoir révolutionnaire ? Il faut défendre la démocratie contre ceux qui l’attaquent de l’intérieur ou de l’extérieur. Mais la démocratie ce n’est pas seulement le processus électoral » [39]. Reconnaissance des failles d’un projet démocratique inachevé doublé d’une confiance illusoire dans la loyauté des chefs militaires.

Décembre 2019



Source : Revue Contretemps

Pour en savoir plus sur les débuts de la présidence d’Evo Morales, voir : Eric Toussaint, « Bolivie : capitalisme andino-amazonien ? »

Notes

[1Cf. la série d’articles sur le blog de J.-P. Lavaud sur Mediapart.

[2Le MAS-IPSP (Mouvement vers le socialisme-Instrument Politique pour la souveraineté des peuples).

[3Agence Reuters, 11 novembre 2019.

[4“How the OAS, and the Media’s Lack of Scrutiny, Caused a Violent Coup in Bolivia” Guillaume Long, Open Democracy, 25 novembre 2019.

[5“What Happened in Bolivia’s 2019 Vote
Count ?”, novembre 2019, Guillaume Long, David Rosnick, Cavan Kharrazian, and Kevin Cashman.

[6“The OAS has to answer for its role in the Bolivian coup”,The Guardian, 2 décembre 2019.

[7The New York Times, 24 novembre 2019.

[8RFI, Chronique des médias, pression et répression en Bolivie, 23 novembre 2019.

[9Résolution du Comité pour l’Amérique latine, 3 janvier 2020.

[10Bartolina Sisa, combattante aymara (18e siècle).

[11Ayllu et Markas : Structure communautaire traditionnelle. Un Marka regroupe plusieurs ayllus.

[12Qullasuyu : une des régions qui formaient l’empire Inca.

[13Les élections devraient avoir lieu le 3 mai 2020.

[14Unión de Naciones Suramericanas, projet sud-américain d’intégration régionale.

[15Du fait de la démission en cascade de l’ancien président du Sénat et de cinq autres hauts responsables du MAS.

[16ALNAVIO, Daniel Gomez, 25 novembre 2019.

[17La Jornada, 12 décembre 2019. Evo Morales a toujours présidé ces Fédérations.

[18France 24, 18 décembre 2019.

[19Laurent Lacroix, « Les grands chantiers de la Bolivie d’Evo Morales », Amérique Latine 2013, La Documentation française.

[20Ibid.

[21Claude Le Gouill, « Imaginaires miniers et conflits sociaux en Bolivie », Cahiers des Amé- riques Latines, n° 82, 2016.

[22Ibid.

[23Nico Tassi, Juan Manuel Arbona, Giovanna
Ferrufino, Antonio Rodriguez Carmona, « El des- borde economico popular en Bolivia, Comer- ciantes aymaras en el mundo global », Nueva Sociedad, n° 241.

[24Ibid., p. 93.

[25« L’inclusion politique par le corporatisme syndical cocalero », Cahiers des Amériques Latines, n° 86, Éditions de l’IHEAL, 2017.

[26Hervé Do Alto, Pablo Stefanoni, Nous serons des millions, Éditions Raisons d’agir, 2008.

[27La Jornada, 23 novembre 2019, Gloria Muñoz Ramírez.

[28« Le processus de changement » en Bolivie, Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, Éditions de l’IHEAL, 2019.

[29G. Merino et S. Stoessel, « Le pouvoir du volant en Argentine et en Bolivie dans le cycle post néolibéral », Cahiers des Amériques Latines n° 86, 2017.

[30J. Lazarte, “Bolivia : proceso electoral pre- maturo o incertidumbre del post-evismo ?”, C.A.L. n° 86, 2017.

[31Telesur, Katu Arkonada, « Bolivie : l’heure de l’autocritique », 11 décembre 2019. Katu Arkonada, militant de la gauche abertzale du Pays Basque.

[32Cahiers des Amériques Latines, n° 86 2017/3, p. 7.

[33Dimitri de Boissieu, Bolivie : l’illusion écologiste. Voyage entre nature et politique au pays d’Evo Morales, Éditions Écosociété, 2019.

[34La nouvelle Amérique latine, Les Presses de SciencesPo, 2013.

[35Salvador Marti i Puig, « L’apparition politique et juridique de l’indianité en Amérique latine », Amérique latine, 2013, La Documentation française.

[36Laetitia Perrier Bruslé, « Le conflit du Tipnis 110 et la Bolivie d’Evo Morales face à ses contradictions : analyse d’un conflit socio-environnemental », ÉchoGeo, 2012.

[37Jorge Lazarte, op.cit.

[38Alvaro Garcia Linera, Bolivie/Europe, Regards sur les gauches, Éditions du Croquant, 2014.

[39Le vent se lève, 29 novembre 2019, lvsl.fr

Janette Habel

est politologue, spécialiste de l’Amérique latine.