L’Italie et le monde à la veille de la grève du 8 mars

6 mars par Giulia Heredia


À la veille de la troisième grève mondiale des femmes contre toutes les formes de violence sexiste, le mouvement féministe montre sa capacité à briser les frontières en agissant au niveau international et en construisant des alliances transversales avec les autres luttes.

De l’ouest à l’est, le mouvement féministe construit une contre-offensive à la vague réactionnaire, conservatrice et raciste et aux politiques néo-libérales qui ne cessent de couper dans les dépenses sociales, de privatiser les services essentiels, de précariser et exploiter travailleurs et travailleuses.

Une régression des droits des femmes sous toutes les latitudes

Les organisations politiques sociales-démocrates qui ont amocé la concertation avec le capitalisme dans le but de mendier quelques droits politiques en cédant sur la défense de droits sociaux, se sont effondrées avec le début de la crise économique, ouvrant la voie à l’avancée des droites et des extrêmes droites. Ces dernières, porteuses d’une vision du monde xénophobe, raciste, élitaire et misogyne, défendent des politiques qui touchent principalement les femmes et les migrant-e-s.

De récentes propositions de loi et la propagande anti-avortement avancées dans nombreux pays ont pour objectif de limiter l’autodétermination des femmes et de renforcer la phase néolibérale qui, dans le contexte historique actuel, signifie marchandiser et exproprier territoires, ressources mais aussi le corps (des femmes). Ce sont toutes les facettes de notre vie qui sont expropriés et transformés en marchandises.
Les femmes représentent une des catégories qui souffrent le plus des conséquences de ces politiques. Elles sont le plus durement touchées par la pauvreté ; par la destruction de protection sociale ; par les réductions des investissements publics dans les services sociaux, . Particulièrement le secteur des soins. Ce dernier est typiquement un travail féminin gratuit ou marchand et porté principalement par les femmes migrantes, qui reçoivent des salaires bas ou très bas, ne permettant pas un niveau de vie digne.
La plupart des emplois précaires, non qualifiés et à temps partiel sont occupés par des femmes. C’est pour cela qu’elles ont plus de difficultés que les hommes à accéder aux soins de santé et à l’éducation [1].
En ce qui concerne l’inégalité salariale, au niveau global les femmes gagnent 23% de moins que les hommes. En outre, ces dernières possèdent 50% de plus de la richesse détenue par les femmes. En Europe, l’écart salarial est de 16,2% [2].

Le tableau ci-dessous montre l’écart de rémunération entre hommes et femmes (différence entre le salaire horaire brut moyen des hommes et des femmes) en 2016.

Source : https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Gender_pay_gap_statistics

Comme le démontre le deuxième graphique, l’écart salarial est -en valeurs absolues- plus élevé dans le secteur privé. De fait, dans le secteur public, les conventions collectives nationales offrent encore une certaine protection.

Source : https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/images/8/85/UnadjustedGPG_Table3.PNG

Les conditions des femmes, en particulier des femmes migrantes, dans le travail domestique sont particulièrement critiques.

Une étude de l’Agence européenne pour les droits fondamentaux publiée en juin 2018 et basée sur des interviews de 51 femmes effectuées entre 2013 et 2017, décrit des conditions de travail épouvantables et une violation structurelle des droits fondamentaux des femmes dans toute l’Europe.
Abus et harcèlements subis par peur de licenciements ou d’expulsions. Des journées de travail qui atteignent les 18 heures et des niveaux de rémunération inadéquats. Manque de pauses et de périodes de repos. Parmi les causes retracées par le rapport, on retrouve le chantage du permis de séjour lié au contrat qui amplifie les possibilités d’exploitation par les patrons [3].

le mouvement féministe a déclaré la guerre à l’ordre mondial et au pillage des ressources et de la Sécurité sociale

La pauvreté et les inégalités en réalité ne dépendent pas de la crise mais sont le résultat de choix politiques précis. Pour cette raison, le mouvement féministe a déclaré la guerre à l’ordre mondial et au pillage des ressources et de la Sécurité sociale.

Un mouvement féministe mondial

C’est à partir de tous ces éléments que le mouvement féministe construit sa contre-attaque, en valorisant les différentes expériences et conditions qui le traverse. Et en étant conscient que l’accès à des conditions de vie dignes ne passe pas par une défense purement formelle des droits, mais par un renversement du modèle actuel de développement, par la redistribution des richesses et la justice sociale.

Fort de cette prise de conscience, le mouvement féministe argentin, brésilien et chilien, a déclaré la guerre aux politiques économiques et répressives de leurs gouvernements respectifs, en commençant par la lutte contre les violences à l’égard des femmes et le droit à un avortement libre, sûr et gratuit.
Les femmes kurdes dirigent le processus révolutionnaire au Rojava.
Au Bangladesh, les travailleuses de l’industrie de vêtement ont été le moteur des grèves de fin 2018 pour obtenir des conditions de travail dignes, un salaire minimum et la sécurité sur leur lieux de travail. Leurs victoires constituent un précédent important dans l’amélioration des conditions de travail pour l’industrie de l’habillement dans le monde entier [4].
En Hongrie, les femmes ont joué un rôle majeur dans la lutte contre la soi-disant slave law (loi d’esclavage) en termes de droits au travail. Le Premier ministre Orban, dans un climat de campagne électorale permanente, s’est distingué par ses positions xénophobes et son opposition à l’avortement. Partisan en 2010 du strike act, visant à annuler le droit de grève, en 2012 il approuve la réforme du code du travail. Au cœur de la loi : flexibilité et négociation directe pour tous les travailleurs et les travailleuses. En décembre 2018, la slave law, prévoyant la possibilité d’augmenter de 250 à 400 les heures supplémentaires annuelles et de les payer avec un délai de trois ans, a malheureusement été approuvée [5].

Un autre pays où les politiques nationalistes et conservatrices s’inscrivent de manière tout à fait décomplexée dans le cadre néolibéral est la Pologne. Le seul dans toute l’UE à avoir accepté les ZES, zones économique spéciales [6]., la Pologne voit ses femmes jouer un rôle important dans les luttes pour l’amélioration des conditions de travail : ces femmes ont été protagonistes de la grève qui a contraint le gouvernement polonais à retirer en 2016 le projet de loi anti-avortement [7].

Même discours pour les États-Unis, où les femmes représentent l’opposition la plus importante à la présidence de Trump, ont été les vraies protagonistes du mouvement Occupy Wall street et de la grève victorieuse des enseignantes [8]

En Tunisie, les femmes ont joué un rôle fondamental dans la révolution de 2011 et continuent d’être les protagonistes de la transformation de la société. Dans l’État espagnol, le mouvement Ni Una Menos est l’épine dans le pied de l’avancée de l’extrême droite sur le terrain électoral et dans les rues et a construit- l’année dernière- la plus grande grève des femmes jamais enregistrée, à laquelle ont participé environ 5 millions de personnes.
L’Italie ne fait pas exception. Le mouvement Non Una di Meno a mis au centre de ses revendications la lutte aux politiques sexistes avancées par tous les gouvernements. En première ligne dans les combats contre les lois sur l’immigration, contre l’ingérence catholique dans le monde de l’éducation, contre la nouvelle mesure du Reddito di cittadinanza (revenu de base de 780 euros donné à certaines couches pauvres de la population), mise en place pour le nouveau gouvernement « Ligue-5 étoiles ». Une mesure loin d’être universelle, qui exclut plusieurs couches défavorisée de la population dont les migrant-e-s.

La situation italienne

En Italie, en 2016 l’écart salarial de genre, c’est-à-dire la différence dans rétribution horaire entre hommes et femmes était de 5,3%, tandis que la différence total de rétribution était de 43,7% [9].
Toujours pour la même année, le pourcentage de femmes effectuant un travail de care (non rétribué) était de 97% contre 73% des hommes (la moyenne européenne est de 92% pour les femmes 68% des hommes). En ce qui concerne le travail domestique, en Europe c’est 79% des femmes qui s’en occupent contre 34% des hommes, tandis qu’en Italie, on enregistre 81% pour les femmes contre 20% pour les hommes [10].
Dans la péninsule, l’alliance entre la droite et les milieux réactionnaires du monde catholique s’est traduite en des propositions de loi et des initiatives visant à affecter les droits des femmes et leur autodétermination. Toutefois, des tentatives dans ce sens avaient également été entreprises par les gouvernements précédents.
Rappelons ici le plan pour la fécondité proposé par la Ministre Lorenzin en 2015, une tentative maladroite de plaire aux conservateurs catholiques qui aujourd’hui peuvent encore compter sur des alliés précieux dans l’actuel gouvernement « jaune-vert ».
La modification du congé de maternité, introduite dans la dernière loi finances, en est un exemple. Elle prévoit la « possibilité » de rester au travail jusqu’au jour de ton accouchement [11].
Ou encore, la loi Pillon (du nom du sénateur de Ligue qui l’a proposée), qui impose un parcours de médiation familiale obligatoire (et payant) au moment de la séparation des parents même dans les cas de violences domestiques. Ce décret représente un grave recul en termes de droits civils, en particulier pour les femmes et les enfants victimes de violences. Le décret prévoit également un mécanisme complexe d’accord entre les parents concernant les dépenses familiales, la répartition automatique du droit aux visites ; des sanctions pour les femmes qui dénoncent des violences lorsqu’on n’aboutit pas à la condamnation pour le mari ou le compagnon ; des modifications de la législation pénale en ce qui concerne la violence domestique.
Si ce décret devait être approuvé, cela représenterait un recul de décennies en matière de libertés individuelles et des droits des femmes et des enfants [12].
Tout cela dans un contexte où la violence à l’égard des femmes reste un phénomène structurel. De plus, on continue à sous-financer et attaquer les centres anti-violences, qui réalisent un travail quotidien fondamental en matière de lutte contre la violence de genre. Le rapport Istat, présenté en 2018, décrit une situation dramatique : sur 109 meurtres de femmes, trois sur quatre ont été commis dans entre les murs domestiques. 31,5% des femmes âgées de 16 à 70 ans ont subi des violences physiques ou sexuelles. 62,7% des viols sont commis par le partenaire ou des ex. Environ 10% des femmes a subi des agressions avant seize ans.

Dans ce même sens vont les mesures xénophobes sur l’immigration. Le décret de loi Salvini marque un recul important dans la protection des droits des demandeurs d’asile.

Quel mouvement féministe ?

C’est contre toutes ces mesures que le mouvement féministe italien, Non una di meno, est en train de se mobiliser. Non una di meno, dans de nombreuses villes, a déjà bloqué des motions anti-avortement proposées par des conseillers municipaux de droite ou des mouvements pro-vie.
On organise une grève de la production, mais aussi de la reproduction, une grève de la consommation et une grève étudiante

Le 8 mars prochain, le mouvement féministe en Italie, comme en Argentine, Espagne, Belgique, Pologne, Angleterre, sera à nouveau le protagoniste de l’espace public.
On organise une grève de la production, mais aussi de la reproduction, une grève de la consommation et une grève étudiante. Une grève de tout type de production mais aussi du travail de soin, de l’ensemble des contraintes sociales et des stéréotypes de genre qui nous emprisonnent. Cette grève veut valoriser le travail invisible des femmes, à la maison comme au travail, remettre en discussion les rapports de force tels que définis par le patriarcat et le capitalisme et commencer à construire un système basé sur la solidarité, la justice sociale et la redistribution des richesses.

Merci à Christine Pagnoulle et Chiara Filoni pour leurs relectures.



Notes

[1Marie-Laure Coulmin Koutsaftis, International Day for Women’s Rights : Debt is not just a financial instrument, it is also a gendered tool, 15 March 2018, disponible sur : http://www.cadtm.org/International-Day-for-Women-s

[2Winning Women Institute, Gap salariale : donne pagate meno, per l’Onu è il più grande furto della storia, 2017, http://winningwomeninstitute.org/news/gap-salariale-il-piu-grande-furto/

[3European Union Agency for Fundamental Rigths, Out of sight : migrant women exploited in domestic work, giugno 2018, disponibile su : file :///D :/Download/fra-2018-migrant-women-labour-exploitation-domestic-work_en.pdf

[4Clean Clothes Campaign, Demonstrations at Bangladeshi embassies demand respect for garment workers’ rights, published 28/01/19, disponible sur : https://cleanclothes.org/news/2019/01/28/demonstrations-at-bangladeshi-embassies-demand-respect-for-garment-workers2019-rights

[5Connessioni precarie, Reazione e rivolta. Dentro alla mutazione infinita dello stato presente delle cose, 14 Gennaio 2019, disponible sur :
https://www.connessioniprecarie.org/2019/01/14/reazione-e-rivolta-dentro-alla-mutazione-infinita-dello-stato-presente-delle-cose/

[6Une zone économique spéciale (ZES) est une région géographique dans laquelle les lois économiques sont plus libérales, c’est-à-dire plus avantageuses pour les entreprises (incitations fiscales, droits de douanes favorables ou procédures douanières simplifiées...) , que celles pratiquées dans le reste du pays ou du continent

[7Connessioni precarie, Polonia : zone di sfruttamento speciale, juin 2013,http://www.connessioniprecarie.org/2013/06/06/polonia-zone-di-sfruttamento-speciale/

[8Tithi Bhattacharya, Caring Enough to Strike : US Teachers’ Strikes in Perspective, January 14, 2019 http://www.rebelnews.ie/2019/01/14/american-teachers-striking-back/?fbclid=IwAR36JlcqbV5LcLoSSS67L9NXxZAsNkoqBBl24B5W8tZQN6d-x5ODasGClx4

[11Non una di Meno, Maternità flessibile ? Noi scioperiamo !#8marzo, février 2019, disponible sur : https://nonunadimeno.wordpress.com/2019/02/21/maternita-flessibile-noi-scioperiamo-8marzo/

[12Biaggioni E., Pirrone M., L’attuazione della Convenzione di Istanbul in Italia. Rapporto delle associazioni di donne, octobre 2018, disponible sur : https://www.direcontrolaviolenza.it/wp-content/uploads/2018/10/GREVIO.Report.Ital_.finale-1.pdf

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