6 mars

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Dans cet éditorial, le comité de rédaction de Contretemps propose une analyse de la situation politique en France et avance quelques perspectives.
Source : Contretemps
Le 12 février dernier, le militant néofasciste Quentin Deranque est mort à Lyon suite à une confrontation physique entre néofascistes et antifascistes. Dans les jours qui ont suivi, un nouveau cap a été franchi dans la fascisation des médias dominants et d’un large pan des élites politiques. En effet, une offensive médiatique et politique d’une intensité fulgurante a alors ciblé à la fois l’antifascisme et La France insoumise. Sans aucune forme de distance, les forces politiques dominantes et les « grands » médias ont repris la lecture des événements proposée par l’extrême droite : un jeune catholique, étudiant en mathématiques, aimant le tennis et la philosophie, aurait été lynché sans raison ni contexte par des antifascistes.
Un récit dominant a ainsi été imposé : les antifascistes lyonnais issus de la Jeune Garde antifasciste seraient responsables sur le plan judiciaire (y compris le député Raphaël Arnault, l’un de ses fondateurs) ; l’antifascisme dans son ensemble et LFI étaient présentés comme responsables politiquement de sa mort. Une mort dépolitisée car, dans le même temps, l’appartenance de ce dernier à des organisations néofascistes et les violences répétées de son camp, au cours notamment des quinze dernières années et en particulier à Lyon, étaient largement passées sous silence.
Pourtant des images, des vidéos, des témoignages sont rapidement venus contredire le narratif médiatique imposé dans les premiers jours. Le 12 février, l’extrême droite était armée et prête à la violence la plus brutale comme elle en a l’habitude, à Lyon comme ailleurs. En outre, grâce à un article de L’Humanité, on a appris quelques jours plus tard que les militants de cette mouvance particulièrement violente et raciste de l’extrême droite avaient l’habitude de préparer des traquenards en utilisant les militantes du collectif féminin raciste Nemesis comme « appât ». Le 21 février, à Lyon, c’est bien une manifestation fasciste qui a été autorisée par le ministère de l’Intérieur ; la Préfecture du Rhône a dû signaler à la justice les saluts nazis, les symboles fascistes et les propos racistes qui l’ont émaillée.
Comme trop souvent, nous assistons à une construction discursive qui renverse le sens et déforme la réalité. Un topos maintenant commun est récité à l’unisson : la violence serait du côté de la gauche (« extrême » ou « ultra ») et l’antifascisme serait une menace, voire un danger de type « terroriste » (reprenant ici la rhétorique que Trump mais aussi Orban ont diffusée depuis plusieurs années contre l’antifascisme). La France insoumise « brutalise[rait] » le débat, nous dit-on, sa « stratégie » serait « de tout conflictualiser », et, quoiqu’il en soit, elle serait responsable, d’une manière ou d’une autre, de la « violence ».
En réalité, ce qui est reproché à LFI c’est d’avoir remis en cause avec force le consensus néolibéral, sécuritaire, raciste et impérialiste en France. C’est son opposition résolue à l’islamophobie et aux violences policières ; c’est sa dénonciation constante du génocide à Gaza ; et c’est bien sûr son poids politique, ses plus de 20% à la dernière élection présidentielle et ses 70 députées à l’Assemblée nationale, faisant d’elle une alternative sérieuse dans le paysage politique. À l’opposé du Parti socialiste qui a dominé le champ politique des décennies durant, LFI s’affirme comme une gauche de rupture qui n’entend pas accompagner le néolibéralisme, ni endosser le racisme structurel, ni encore soutenir le régime colonial israélien. Voilà ce que l’ordre dominant ne lui pardonne pas.
Quant à l’antifascisme, l’inversion est telle qu’on en oublie sa raison d’être élémentaire : l’autodéfense contre le fascisme. Quand les fascistes attaquent des militantes de gauche pour leurs idées, des Arabes, des Noires, des Musulmanes ou des LGBT parce que Arabes, Noires, Musulmanes ou LGBT, les antifascistes luttent contre cette violence première. À Lyon, la Jeune Garde a ainsi permis la fermeture de cinq locaux de militants fascistes (dont des salles de boxe). Pourtant, l’inversion des rôles entre fascistes et antifascistes s’est opérée à grande vitesse. Dans un contexte marqué par l’asphyxie budgétaire, l’atonie des mobilisations et de sidération diffuse, la normalisation de l’extrême droite se poursuit, par un tour de passe-passe redoutable : les marqueurs historiquement nauséabonds du fascisme sont transférés vers notre camp.
Les digues étaient devenues extrêmement fragiles ; elles semblent à présent rompues. En quelques jours, on a pu constater la multiplication des dégradations de locaux, les menaces de mort quotidiennes contre des élues de la France insoumise, une alerte à la bombe au siège national de LFI ou au local de la CGT de Lyon. Au regard du traitement politique et médiatique de la mort de Quentin Deranque, et notamment de la minute de silence observée à l’Assemblée nationale, l’extrême droite se sent autorisée à se venger et distille un climat de peur. Le gouvernement restreint les libertés publiques, à l’image de l’interdiction de réunions politiques dans les universités lorsqu’elles seraient susceptibles de « troubler l’ordre public », un critère totalement subjectif pouvant s’appliquer à nombre de colloques que l’extrême droite souhaiterait perturber.
Nous sommes à la croisée des chemins. L’histoire récente a montré ailleurs que la désignation d’un ennemi intérieur — les « antifa » sous l’administration de Trump — peut servir à disqualifier l’ensemble de la gauche et des résistances populaires, féministes et antiracistes, et à renforcer une extrême droite victimaire et conquérante. La logique est claire : délégitimer et isoler LFI en vue des prochaines échéances municipales et présidentielles, déplacer durablement le centre de gravité politique, et préparer l’accession au pouvoir de l’extrême droite – probablement dans une configuration d’union des droites à l’image de l’Italie, qu’appelle manifestement de ses vœux une partie croissante du patronat.
C’est dans ce sens que défilent dans les médias les représentantes des droites, dont de nombreuses figures du PS, et notamment la macronie qui, dans les mots d’Aurore Bergé, a invité le RN à faire barrage à LFI, un parti qu’elle a qualifié « d’anti-France ». L’opportunisme de certaines personnalités de gauche qui ajoutent leurs voix à celles de la droite et de l’extrême droite dans cette campagne anti-LFI est un jeu plus que dangereux qui ne peut que contribuer un peu plus à normaliser l’extrême droite et à isoler l’antifascisme.
Dans ce moment historique de bascule néofasciste, seul un front antifasciste et antiraciste large est en mesure de faire reculer le fascisme, en luttant contre sa dédiabolisation et contre le racisme structurel hérité de l’histoire coloniale avec laquelle l’État français n’a pas rompu. Ce front large devra s’opposer clairement à la fois aux extrêmes droites, à la complaisance du gouvernement avec ses idées et pratiques, mais aussi aux attaques contre la gauche radicale, l’antifascisme et l’antiracisme politique, et plus largement toutes les formes de contestation populaire (solidarité avec la Palestine, syndicalistes combatifs, écologistes radicaux, etc.).
Face à cela, nos pratiques militantes doivent être interrogées. L’antifascisme ne peut se réduire à une posture morale ; il suppose organisation, formation, stratégie. La question de l’autoprotection ne peut être laissée à quelques « spécialistes » ni pensée comme une dimension séparée du politique, mais être prise en charge par l’ensemble des organisations de la gauche sociale et politique. Une autodéfense antifasciste implique notamment un contrôle politique permanent des objectifs et des moyens. L’efficacité ne réside pas d’abord dans des « recettes » techniques, mais dans l’articulation entre protection collective, organisations solidement structurées, capables d’assumer politiquement leurs choix, mais aussi manifestations de masse comme on le voit par exemple à Minneapolis, ou ce qui se prépare pour le 28 mars prochain dans les rues de Londres.
En outre, il importe de faire bloc avec les militantes antifascistes et La France insoumise, particulièrement attaquées aujourd’hui, et avec toutes les forces sociales et politiques antifascistes et antiracistes. Il faut faire front commun contre le fascisme au-delà de nos différentes traditions et/ou de nos cadres militants : reconstruire du collectif sur la base de nos fondamentaux contre toutes les formes d’oppression, pour l’égalité et l’émancipation des peuples. Pour un tel front, la mobilisation des travailleurses et de leurs organisations syndicales est primordiale, car c’est aussi sur le terrain de la mobilisation du monde du travail, contre une extrême droite qui affiche de façon de plus en plus décomplexée ses projets d’alliances avec le patronat, que se joue la bataille antifasciste.
Rien n’est perdu. Depuis le milieu des années 2010, le pays a connu une multiplication de luttes de masse ; une dynamique militante porteuse d’espoir a posé les jalons d’un horizon émancipateur capable de l’emporter. Si la lutte pour l’émancipation s’inscrit dans le temps long, les temporalités plus rapprochées sont aussi décisives. Il s’agit de participer et renforcer les prochaines mobilisations, comme la journée internationale du 8 mars pour les droits des femmes (en s’opposant aux tentatives du collectif raciste Nemesis de s’insérer dans cette mobilisation), la manifestation du 14 mars « Contre le racisme, les fascistes et les violences d’État », ou encore les marches anticoloniales pour la Palestine qui se tiennent régulièrement.
Les 15 et 22 mars 2026, la mobilisation populaire devra aussi se déployer sur le terrain des élections municipales. Il faut œuvrer au renforcement de l’ancrage local des gauches de rupture – et, ce faisant, accroître notre capacité d’organisation et de mobilisation contre le fascisme, le racisme et le néolibéralisme. Ainsi, il apparaît nécessaire de soutenir au premier tour les listes présentées par les gauches de rupture (dans lesquelles LFI joue bien souvent un rôle central et moteur), et de trouver les moyens de vaincre l’extrême droite au second tour lorsqu’elle est en capacité de l’emporter.
L’heure n’est certainement pas au désespoir, ni au désenchantement, mais à l’action la plus résolue pour un front antiraciste et antifasciste.