Les banques au rapport

Recension du livre Bancocratie

21 juillet 2014 par Thierry Brun


Éric Toussaint livre un outil indispensable pour comprendre un système fauteur de crise.

Article paru dans
Politis n° 1312
Sommaire

En dehors des manuels à caractère technique destinés aux étudiants en finances, rares sont les ouvrages consacrés aux banques. Même chez les économistes critiques du système capitaliste, le monde bancaire est peu étudié en tant que tel. Et, quand il l’est, c’est le plus souvent de façon superficielle. Avec Bancocratie, le système est enfin passé à la loupe. Éric Toussaint, politologue et président du Comité pour l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du tiers-monde de Belgique (CADTM), donne ainsi les clés pour comprendre un monde où le pouvoir est détenu par les dirigeants des grandes banques et leurs actionnaires.

Le livre débute au moment de l’explosion des dettes privées aux États-Unis, en 2007 et 2008. Une crise qui, en réalité, remonte aux années 1990. Car, aux États-Unis et dans plusieurs économies européennes, la croissance est soutenue par une hypertrophie du secteur financier privé et par une redoutable augmentation des dettes privées (celle des ménages comme celle des entreprises financières et non financières). Cette financiarisation à tout-va découle notamment de l’abandon de la séparation entre banques de dépôt Banques de dépôt
Banque de dépôt
Banque de dépôt ou banque commerciale : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
et banques d’affaires, mais aussi de la création des banques universelles, qui réunissent les deux fonctions. Les banques transforment librement les crédits qu’elles consentent en titres financiers, qu’elles revendent, au prix de dangereuses spéculations. L’auteur puise également dans les études, analyses et rapports officiels – pourtant fortement imprégnés de la pensée dominante – pour mettre à nu les mécanismes qui consistent à augmenter les profits et à échapper aux réglementations bancaires existantes en créant des sociétés financières et en utilisant les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
de façon très intensive. Il montre que les banques persistent à dissimuler les risques qu’elles prennent dans le « hors-bilan [1]
 », « comme quelqu’un qui, pour nettoyer, cacherait la poussière sous le tapis ». Ainsi, sept ans après le début de la crise, et six ans après l’engagement d’un retour à davantage de réglementation, rien de sérieux n’a été mis en place. Le lobbying intense des banques vide de toute efficacité les projets de cloisonnement des activités, tant aux États-Unis et en Grande-Bretagne que dans l’Union européenne.

Le métier de la banque est trop essentiel à l’économie pour être laissé entre les mains d’un secteur privé qui agit en toute impunité, affirme Éric Toussaint. Il rappelle que les banques, tout comme la monnaie et le crédit, sont des outils au service de la collectivité, et qu’à ce titre elles doivent être regroupées au sein d’un vaste service public bancaire afin de servir l’intérêt de tous. Elles doivent surtout être placées sous le contrôle citoyen de leurs salariés, des clients, des représentants des associations, ainsi que des élus.




Notes

[1Le hors-bilan assure le suivi comptable d’une activité de financement, notamment des produits financiers dérivés, ne figurant pas au bilan de l’entreprise, que ce soit à l’actif ou au passif.