Nicaragua : « notre dénonciation fait partie de la lutte de notre peuple pour sa liberté »

9 décembre 2020 par Mónica Baltodano


Articulation des mouvements sociaux du Nicaragua : « Seul le peuple sauve le peuple »

Intervention de Mónica Baltodano, présidente de Popol Na et membre de l’Articulation des mouvements sociaux (AMS) du Nicaragua, devant la sous-commission des droits humains du Parlement européen, 16 novembre 2020.

Madame María Arena, présidente de la sous-commission des droits humains,
Mesdames et Messieurs les eurodéputé-e-s,

Permettez-moi tout d’abord de remercier le Parlement européen pour ses déclarations et ses résolutions nettes sur le Nicaragua. Merci en particulier aux eurodéputés Javier Nart, Ramón Jauregui, Miguel Urbán, José Ramón Bauza et à tous ceux qui ont été présents physiquement et moralement en faveur de notre peuple.

Dans ses résolutions, le Parlement européen a présenté 12 recommandations importantes que, faute de temps, je ne mentionnerai pas. Mais je dois le dire : aucune de ces recommandations n’a été appliquée.
Aucune. Voyons donc !

1) La liberté de penser différemment reste punie par la prison. Jusqu’au 7 novembre, 115 hommes et 3 femmes sont des prisonniers de conscience, 10 d’entre eux l’étaient déjà avant 2018. On continue d’identifier une pratique répressive dénommée « porte giratoire » : une dynamique où le régime capture et libère un nombre toujours moindre de personnes. De cette manière, il essaie d’inhiber par la terreur la participation et l’organisation politique d’opposants et, d’autre part, renforce son récit de « normalité ».

2) Ni la personnalité juridique, ni leurs biens n’ont été restituées aux organisations non-gouvernementales. Pire, elles souffrent des retards de justice. Les recours en inconstitutionnalité présentés à la Cour suprême de justice n’ont fait l’objet d’aucun jugement deux ans plus tard. On essaie ainsi d’empêcher ces organisations de recourir auprès des instances internationales.

3) Le gouvernement continue à ne pas permettre le retour au Nicaragua des organismes internationaux des droits humains.

4) Il n’a été entrepris aucun processus de démilitarisation et de désarmement des forces de choc paramilitaires, ni d’enquête, comme cela avait été demandé par le Bureau du Haut-commissaire des Nations Unies pour les droits humains (OACNUDH), la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et le Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI). Actuellement, ces groupes continuent d’agir en coordination avec la police nationale dans les assauts, l’espionnage et la capture de membres de l’opposition et d’activistes des droits humains.

5) Les exilés n’ont aucune garantie pour retourner au pays. Plus de 100.000 Nicaraguayens sont des exilés politiques, la majorité d’entre eux – dont des journalistes, des étudiants et des paysans – vivant dans des conditions d’extrême pauvreté.

6) A 12 mois des prochaines élections nationales, il ne s’est produit aucun des changements indispensables pour des élections libres, transparentes et observées. Différents groupes politiques et de la société civile ont réussi à présenter une proposition consensuelle de réformes électorales, mais tous les signes envoyés par le gouvernement sont négatifs. Celui-ci tente d’empêcher l’organisation populaire, grâce à des actes d’intimidation et de force. Tenter de se réunir, même en cercle fermé, est devenu une opération risquée. La police empêche les opposants de sortir de la ville ou de leur maison, en plaçant des patrouilles devant leurs domiciles. Elle encercle ou pénètre dans les locaux où sont prévues des assemblées. Des groupes para-policiers intimident ou agressent les participants. S’ils réussissent à tenir la réunion, les participants trouvent à leur sortie les pneus de leurs véhicules percés à coups de couteau, des pierres et des menaces leur sont lancées avec la complaisance cynique de la police.

7) La liberté de presse et d’information est une fiction. Ortega contrôle 8 des 11 canaux de télévision. Les locaux de Confidencial et 100 % Noticias restent aux mains de la police.

8) La liberté académique continue à être niée. Aucun des 150 étudiants expulsés n’a été réintégré. Les licenciements de professeurs critiques continuent et les Universités publiques continuent dans la logique d’une subordination marquée par le sectarisme partidaire.

9) Toute mobilisation ou acte de protestation est interdite. Les femmes ne peuvent même pas célébrer la journée internationale de la femme, les citoyens ne peuvent pas manifester en faveur d’un droit social ou politique. La tenue d’un piquet de féministes pour condamner le viol et l’assassinat de deux fillettes donne lieu à un déploiement brutal de policiers anti-émeutes. Seuls les adeptes du gouvernement peuvent se mobiliser librement.

10) Le dialogue ? Il n’existe pas. Jusqu’à aujourd’hui, le gouvernement n’a pas appliqué les accords signés avec l’Alliance civique, en mars 2019.

11) Les cas de 328 personnes assassinées – dont 24 enfants et adolescent-e-s, 21 policiers (d’après les informations de la CIDH, du GIEI et du MESENI) n’ont toujours fait l’objet d’aucune enquête. L’impunité reste de mise pour les graves violations des droits humains commises depuis le 18 avril 2018.

12) Dans le cadre d’un état de siège de facto, présenter des dénonciations ou simplement publier des enquêtes journalistiques sur les réseaux sociaux sont considérés comme des actes de délinquance.

Sourde à la clameur nationale et aux recommandations internationales comme celle du Parlement européen dans sa résolution du 20 septembre, la dictature a approuvé, dans ces dernières semaines, une série de lois qui violent les droits constitutionnels et les droits humains universels.

A) le 15 octobre, fut approuvée la « loi de régulation des agents étrangers » (loi 1040), comme un autre instrument pour criminaliser, asphyxier et terroriser toute expression d’opposition dans le pays.

B) le 27 octobre, fut approuvée la « loi spéciale des cyberdélits », baptisée loi-baillon, pour limiter la liberté d’expression, en établissant des peines allant de deux à huit ans de prison pour ce qui est considéré comme « des fausses nouvelles, la divulgation d’informations confidentielles des institutions de l’Etat », etc.

C) Et finalement, le 10 novembre, fut approuvée en première lecture la réforme de l’article 37 de la Constitution, afin d’instaurer la détention perpétuelle pour une personne condamnée pour de graves délits, en cas de circonstances considérées, de l’avis des autorités, comme délits de haine, cruels, dégradants, etc., etc.

Honorables eurodéputé-e-s : vous vous demanderez, que cherche le régime par tant de répression ? Nous répondons : Ortega et Murillo ont une seule proposition : se maintenir au pouvoir à tout prix pour défendre leurs négoces et leurs privilèges. Avec un discours populaire, jamais comme auparavant, le pays vit à la merci des intérêts des multinationales, de l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. , de la déprédation de nature, de la dépossession violente des terres et des forêts des peuples indigènes.

Jamais comme aujourd’hui, les femmes sont victimes de viols et de féminicides. Le Nicaragua est le pays d’Amérique latine avec le taux le plus élevé en matière de grossesses d’enfants et d’adolescentes.

A partir de la lutte de résistance civique et pacifique que nous livrons au Nicaragua, nous voulons souligner que le retour des organismes internationaux des droits humains dans notre pays est indispensable, pour que leur présence contribuer à diminuer la situation asphyxiante que nous vivons.

La liberté et les droits humains ne peuvent être écrasés avec l’argument de la souveraineté nationale. En Amérique centrale, pas seulement au Nicaragua, la détérioration des droits humains est palpable. Pour cette raison, nous voulons vous proposer que l’Union européenne réalise, dans la région centroaméricaine, une évaluation de l’état des droits humains dans le cadre de l’accord d’association avec l’Amérique centrale (ADA) et qu’elle prenne les mesures établis par cet accord pour exiger leur application.

Ami-e-s : nous qui avons lutté depuis notre adolescence pour la liberté et avons affronté une dictature les armes à la main, nous désirons profondément que ce douloureux chemin soit fermé pour toujours.

L’unité des Nicaraguayens – où convergent les féministes, les écologistes, les activistes de gauche, les libéraux, les conservateurs, les sociaux-chrétiens, les sandinistes non-ortéguistes, les personnes de diverses croyances religieuses, les paysan-ne-s, les indigènes, les afro-descendants – est la voie civique pour obtenir la liberté et la démocratie.

La voie du Nicaragua est l’unité de toute la société dans sa pluralité contre une dictature, où n’entrent pas les lectures polarisantes de la guerre froide. Pour cette raison, nous célébrons l’appui du Parlement européen, également dans sa pluralité, au peuple du Nicaragua.

Aucune institution humaine, aucune condition humaine, ne peut s’avérer acceptable pour nous, si elle implique la perte de la liberté. Sans liberté, qui est la condition de vivre pour les Nicaraguayens, tous les autres droits restent niés, rognés et soumis au caprice de la tyrannie d’Ortega et Murillo. Notre dénonciation fait partie de la lutte de notre peuple pour sa liberté.

Merci beaucoup.




Texte original : Rebelion
Traduction du castillan : Hans-Peter Renk