Scènes de folie quotidienne dans la Grèce aux temps de la Troïka

26 octobre 2011 par Yorgos Mitralias


La Grèce aux temps de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. n’a rien à voir avec la Grèce qu’on connaissait. Cinq « Memoranda » successifs ont achevé sa métamorphose en un pays où les rues se vident juste après le coucher du soleil, les restaurants cherchent désespérément des clients et les magasins des rues commerçantes désertées tombent en ruine.

Mais tout ca n’est que la façade, l’épiphénomène d’une nouvelle réalité qui voit les Grecs eux-mêmes se transformer de fond en comble. Prenons par exemple le café du village, traditionnel « parlement » en miniature où se débattent et se règlent entre autorités locales (le curé, le maitre d’école, le chef de la police…) tous les problèmes du pays. Ce n’est pas seulement que l’irruption des Aganaktismeni (Indignés) sur l’avant-scène sociale et politique des villes et des villages grecs vient d’en bouleverser les hiérarchies. C’est surtout que tout ce monde parle de choses totalement nouvelles dans un langage digne d’une Novlangue venue d’ailleurs. Là où on parlait des querelles des partis politiques, maintenant on débatte de… la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique et même de la dette dite odieuse et illégitime, en citant des spécialistes étrangers dont la renommée ne devrait pas dépasser des cercles d’initiés !

Il suffit de regarder les gros titres des quotidiens alignés aux devantures des kiosques ou d’entendre les exclamations - et les jurons - des passants pour apercevoir que les mots qui reviennent le plus souvent dans la bouche des Grecs sont pour le moins inédits : troïka, FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, tonte de la dette, dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
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, mémorandum, euro-obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
, BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, zone euro, faillite… Evidemment, l’explication de tout ce chambardement linguistique est simple : il ne fait que correspondre au bouleversement total du moindre détail de la vie quotidienne des Grecs ! Un bouleversement qui s’effectue en un temps record (seulement un an et demi) et qui, s’il ne se résumait pas à une immense tragédie humaine, pourrait très bien amuser avec la multiplication de scènes de folie quotidienne, dans un pays aux temps de la Troïka.

Comme par exemple, quand des milliers des Grecs, soutenus - selon les sondages - par une nette majorité de la population, s’adonnent depuis 3-4 mois à la chasse d’abord des ministres, ensuite des députés et enfin de tous les responsables du parti social-démocrate (PASOK) au pouvoir. Une chasse qui est en train de devenir un sport national car pratiqué du sud (Crète) au nord (Epire) du pays avec un même rituel : les manifestants saccagent sur leur passage les locaux du PASOK mais aussi ceux des députés locaux ayant voté les Memoranda, avant d’aboutir à la mairie où ils invitent le maire et ses conseillers à prendre place à la tribune des… simples citoyens.

Inutile de dire que ce nouveau sport national prend souvent les allures d’une chasse à l’homme quand par exemple le ministre ne s’aperçoit pas à temps des intentions de la foule et insiste à vouloir expliquer les vertus du nouveau Mémorandum qui est rendu nécessaire par l’échec patent du précédent. Alors, la foule se fâche et la suite n’est pas difficile à imaginer…

Par contre, ce qu’il était encore difficile à imaginer il y a peu, ce sont les situations tragicomiques dans lesquelles sont plongés chaque jour les Grecs par les soins des traitements de choc néolibéraux. C’est ainsi que des milliers d’usagers ont eu droit à une semaine cauchemardesque au Metro d’Athènes parce qu’une centaine de ses conducteurs et autres responsables expérimentés de la bonne marche des rames avaient été affectés par le gouvernement … à la surveillance des antiquités du pays ! La raison de cette « folie » ne surprend pas : il fallait coûte que coûte les faire changer de métier afin a) de diminuer jusqu’à 45% leurs salaires et b) de « dégraisser l’Etat Hypertrophique ».

Ce genre de « folies » peuple désormais la vie quotidienne de la population grecque. Un autre fleuron de cet Etat grec hypertrophique : les hôpitaux manquent même de pansements parce qu’ils subissent aussi depuis deux mois le traitement de choc du 4e et 5e Mémorandum. Quant aux écoles au moment de la rentrée des classes, seul le mot « ubuesque » sied à leur situation : devant l’impossibilité d’offrir aux élèves leurs livres, le Ministère de l’Education a conseillé à leurs familles d’en faire des photocopies auprès des autorités communales qui se sont pourtant empressées de déclarer qu’elles manquaient cruellement des photocopieuses d’une telle envergure... !

Cependant, la multiplication de ces situations de folie (néolibérale) n’a pas empêché un important ministre de répéter à quatre reprises la déclaration triomphale selon laquelle le gouvernement Papandreou venait de commencer « la de-bolchevisation de l’économie » grecque ! Peut-on donc conclure que tout irait bien dans le meilleur des mondes grecs bolcheviques ? Les grecs auront tout le temps d’y méditer car privés désormais même de leurs passe temps favoris. Faute d’équipes (plusieurs ont fait faillite) et d’argent, leurs championnats tardent à initier la nouvelle saison, tandis que cafés et restaurants sont en train de devenir inabordables pour le commun des mortels. La conclusion est évidente : Il n’y a plus aucun doute, la Grèce sera sauvée…

Article publié le 19/10/2011 dans le supplément Culturas du quotidien espagnol La Vanguardia dans le cadre de son dossier consacré à la Grèce aux temps de la grande crise.




Yorgos Mitralias

Journaliste, Giorgos Mitralias est l’un des fondateurs et animateurs du Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM et de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette. Membre de la Commission pour la vérité sur la dette grecque et initiateur de l’appel de soutien à cette Commission.