Synthèse de la formation « la finance contre les peuples », Liège, 6 - 15 octobre 2006

8 novembre 2006 par Julie Castro


Où, qui, comment ?

La formation organisée par l’équipe belge du CADTM, qui a vu la participation d’une quarantaine de participants, s’est déroulée du 7 au 15 octobre dernier, dans les locaux chaleureux de l’espace Belvaux à Liège (voir galerie de photos). Les participants, dont certains avaient les jours précédents participé à la réunion du réseau international du CADTM, venaient de Belgique bien sûr, mais aussi du Maroc, du Bénin, du Niger, de République Démocratique du Congo, du Congo Brazzaville, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, d’Argentine, d’Uruguay et de France.
La formation avait pour ouvrage de référence le livre écrit par Eric Toussaint « La finance contre les peuples », et les différents exposés (en ligne) avaient pour objectifs d’une part de reprendre et développer certains des thèmes du livre, et d’autre part d’en prolonger la réflexion.

La méthodologie pour ces journées de travail était la suivante : le matin, deux exposés étaient fait par le formateur, suivis chacun d’une discussion libre au cours de laquelle s’exprimaient commentaires et points faisant débat. Certaines précisions étaient demandées au conférencier, et des pistes de réflexion ou d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
en rapport avec les thèmes exposés se dessinaient au cours de ces échanges. Après le repas de midi, les participants se séparaient en deux groupes de travail pour aborder chacun une question particulière. Celle-ci avait été soit proposée par le conférencier, soit elle avait été décidée collectivement au terme des discussions faisant suite à l’exposé du matin. Chaque groupe désignait en son sein un animateur et un rapporteur afin de faciliter les discussions et en assurer la restitution synthétique lorsque tous les participants se réunissaient en fin d’après-midi. En présence du formateur, les deux groupes rendaient alors compte de leurs discussions. Un débat général suivait. Après le repas du soir eurent lieu des projections de film : « Bamako » d’Abderrahmane Sissako, « la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
des dictateurs », un documentaire sur Ernest Mandel, un documentaire sur le Roi Léopold II et la colonisation du Congo, un documentaire sur la journée de mobilisation de septembre 2006 contre les Institutions Financières Internationales à Cotonou au Bénin ont ainsi été projetés puis commentés par les uns et les autres.

Dette, PPTE PPTE
Pays pauvres très endettés
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en plusieurs étapes particulièrement exigeantes et complexes.

Tout d’abord, le pays doit mener pendant trois ans des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement structurel. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire. À la fin de ces trois années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allégement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %. Si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allégements de son service de la dette et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période varie entre un et trois ans, selon la vitesse de mise en œuvre des réformes clés convenues au point de décision. À l’issue, arrive le point d’achèvement. L’allégement de la dette devient alors acquis pour le pays.

Le coût de cette initiative est estimé par le FMI en 2019 à 76,2 milliards de dollars, soit environ 2,54 % de la dette extérieure publique du Tiers Monde actuelle. Les PPTE sont au nombre de 39 seulement, dont 33 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter l’Afghanistan, la Bolivie, le Guyana, Haïti, le Honduras et le Nicaragua. Au 31 mars 2006, 29 pays avaient atteint le point de décision, et seulement 18 étaient parvenus au point d’achèvement. Au 30 juin 2020, 36 pays ont atteint le point d’achèvement. La Somalie a atteint le point de décision en 2020. L’Érythrée et le Soudan n’ont pas encore atteint le point de décision.

Alors qu’elle devait régler définitivement le problème de la dette de ces 39 pays, cette initiative a tourné au fiasco : leur dette extérieure publique est passée de 126 à 133 milliards de dollars, soit une augmentation de 5,5 % entre 1996 et 2003.

Devant ce constat, le sommet du G8 de 2005 a décidé un allégement supplémentaire, appelée IADM (Initiative d’allégement de la dette multilatérale), concernant une partie de la dette multilatérale des pays parvenus au point de décision, c’est-à-dire des pays ayant soumis leur économie aux volontés des créanciers. Les 43,3 milliards de dollars annulés via l’IADM pèsent bien peu au regard de la dette extérieure publique de 209,8 milliards de dollars ces 39 pays au 31 décembre 2018.
et IADM

Au cours deux premières journées, Damien Millet a fait une série d’exposés qui ont porté successivement sur le contexte et les principaux chiffres de la dette, l’historique de la dette, l’initiative Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), et enfin sur l’Initiative d’Allègement de la Dette Multilatérale (IADM). Les deux journées suivantes furent consacrées par Olivier Bonfond aux alternatives : d’abord en traitant des bases sur lesquelles ces alternatives pouvaient se construire, puis en abordant les différentes dimensions de ces alternatives. Après une journée de pause, les participants ont ensuite retrouvé Eric Toussaint pour les trois dernières journées de la formation, consacrées à la mise en perspective historique de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
capitaliste, au discours de la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
sur le développement, et enfin à la conjoncture internationale et aux stratégies alternatives.

Le contenu des exposés, des discussions et débats qui ont eu lieu tout au long de cette semaine a été très riche, et en faire un résumé succinct n’est pas aisé ! Certains aspects ont cependant traversé ces discussions et débats, et méritent à ce titre d’être soulignés.

Ces journées ont d’abord permis aux militants présents d’approfondir leurs connaissances de l’historique de l’endettement, des mécanismes macroéconomiques liés à la dette, et des initiatives d’allègement des dernières années : initiative Pays Pauvres Très Endettés, lancée en 1996, et plus récemment l’Initiative d’Allègement de Dette Multilatérale (juin 2005). Ces exposés ont mis en évidence la continuité entre ces deux initiatives : continuité du point de vue idéologique et aussi du point de vue du contenu macroéconomique. Au-delà de cette continuité, c’est à un examen de la portée économique que les participants se sont livrés : basés sur les chiffres des Institutions Financières Internationales, Damien Millet a montré que même en partant des présupposés de ces institutions, les deux initiatives étaient un échec flagrant. Pour l’initiative PPTE notamment, les objectifs fixés lors de son lancement n’ont absolument pas été atteints ; en revanche, en tant qu’ensemble de politiques pérennisant le diktat des créanciers sur les économies des Pays En voie de Développement, elle a parfaitement fonctionné. La plus patente preuve de son échec est d’ailleurs le lancement de l’initiative IADM en juin 2005 : cette dernière concerne les mêmes pays que PPTE et prouve donc que la promesse de règlement définitif de la question de l’endettement des pays pauvres n’a pas été tenue, bien loin de là. Le Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement de 22 États créanciers chargé de gérer les difficultés de remboursement de la dette bilatérale par les PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un·e Français·e. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de plus de 90 pays en développement. Après avoir détenu jusqu’à 30 % du stock de la dette du Tiers Monde, les membres du Club de Paris en sont aujourd’hui créanciers à hauteur de 10 %. La forte représentation des États membres du Club au sein d’institutions financières (FMI, Banque mondiale, etc.) et groupes informels internationaux (G7, G20, etc.) leur garantit néanmoins une influence considérable lors des négociations.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions – confidentielles – du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris, qui s’en remet à son expertise et son jugement macroéconomiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site officiel : https://www.clubdeparis.fr/
a lui aussi été passé au crible, à la fois sous l’angle des politiques d’ajustement structurel qu’il impose et sous celui de sa nature institutionnelle : anomalie institutionnelle en effet que ce Club sans statut mais aux pouvoirs démesurés. Ce décryptage des étapes et des rouages des deux initiatives, cet examen du fonctionnement et des statuts d’institutions clefs (Institutions Financières Internationales, Club de Paris plus particulièrement) ont fourni de nouveaux outils d’argumentation pour les militants.

Alternatives

Les journées consacrées aux alternatives ont dans un premier temps été l’occasion de mesurer les obstacles pour dire, pour formuler ces alternatives : quels mots utiliser qui n’aient été déjà été vidés de leurs sens ou purement et simplement pervertis. On peut prendre l’exemple de la « réduction de la pauvreté », expression qui recouvre en fait actuellement une aggravation des processus d’appauvrissement. Comment encore manier le mot développement quand on observe qu’en règle générale il a un contenu implicite moulé dans la logique capitaliste et néolibérale, et qu’il est synonyme de croissance du capital ? Difficile dans ce contexte de dégager un espace dans les esprits dédié à la pensée critique et constructive. Ce constat, partagé entre les militants, a débouché sur une minutie dans l’utilisation des mots et sur un travail collectif tantôt d’explicitation, tantôt de réappropriation des concepts utilisés.

Parler des alternatives nous a aussi conduit à parler des dimensions qu’elles doivent recouvrer, c’est-à-dire à dessiner une sorte de cartographie de ces alternatives. Comment les alternatives traitent-elles notamment de la dimension environnementale, de celle du genre, ou encore du modèle politique ? A partir de ces questions, des discussions sont nées, portant sur le modèle auquel nous aspirons. La question des référentiels à partir desquels penser et construire les alternatives a été abordée. Quel est en effet le modèle vers lequel tendre ? Quelles en sont les valeurs clefs ? Tous étaient d’accord sur un indispensable renversement de la logique actuelle où les priorités sont économiques, pour passer à une logique où les priorités seraient l’émancipation et la justice sociales, dans le respect de l’environnement.

Penser les alternatives nous a aussi conduit à penser aux acteurs du changement. Là encore, les institutions clefs de cette mondialisation néolibérale tentent de récupérer sur le terrain ces acteurs : le concept de « société civile », très en vogue, recouvre souvent des organisations servant les intérêts de ces institutions et donnant à leurs actions un vernis de légitimité populaire. Les exemples donnés par les militants des prétendues consultation et participation de la « société civile » dans l’élaboration des Documents Stratégiques de Réduction de la Pauvreté ont été nombreux et révélateurs de cette instrumentalisation : organisations créées quelques jours avant la « consultation » par des membres de la classe dirigeante, organisations financées directement ou indirectement par les IFIs, etc. Partout pourtant, des mouvements sociaux résistent et proposent, luttent et construisent d’autres possibles. Les militants qui participaient à la formation, eux-mêmes issus de ces mouvements, ont longuement échangé sur les formes de lutte dont ils avaient été les témoins ou les acteurs, sur les conditions d’émergence de ces luttes, et sur les débats et contradictions qui les traversaient : la vision des acteurs du changement qui s’est ainsi dégagée au cours de la formation était dynamique, dessinant des convergences possibles ou à renforcer.
Mais quelles stratégies adopter ? Comment parvenir à ce renversement des priorités appelé par tous ? Les discussions sur cette question ont fait émergé quelques grands axes. Premièrement, il est nécessaire d’attaquer les points névralgiques du système, parmi lesquels les institutions financières internationales (FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
, BM, Banques Régionales) et l’Organisation Mondiale du Commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
, véritables chefs d’orchestre de la mondialisation néolibérale.

Deuxièmement, les mouvements sociaux doivent articuler les luttes et s’amplifier, pour parvenir à un changement du rapport de force. Comment ? En sensibilisant, en diffusant et en éduquant le plus largement possible et le plus grand nombre possible de citoyens sur ces thèmes et leurs enjeux fondamentaux, en contribuant à la dynamique des Forums Sociaux, entre autres. Troisièmement, en construisant des alternatives et en luttant pour leur mise en œuvre effective et diffuse : par exemple, élaborer des mécanismes de redistribution des richesses (taxes globale, Aide Publique au Développement à 0,7% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
et versé au titre de réparations, parmi tant d’autres) ; concevoir une autre architecture financière, économique et commerciale mondiale (Fonds du Sud, nouvelles règles commerciales garantissant la souveraineté économique des pays, etc). Bien sûr, ces alternatives sont à mettre en œuvre non pas à côté du système actuel, mais en remplacement de ce dernier, ce qui implique en premier lieu de parvenir à l’annulation totale et inconditionnelle de la dette des pays du tiers-monde, à la récupération des biens mal acquis, à la suppression des paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
, et à l’application de la doctrine de la dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine, pour qu’une dette soit odieuse, et donc nulle, elle doit remplir deux conditions :
1) Elle doit avoir été contractée contre les intérêts de la Nation, ou contre les intérêts du Peuple, ou contre les intérêts de l’État.
2) Les créanciers ne peuvent pas démontrer qu’ils ne pouvaient pas savoir que la dette avait été contractée contre les intérêts de la Nation.

Il faut souligner que selon la doctrine de la dette odieuse, la nature du régime ou du gouvernement qui la contracte n’est pas particulièrement importante, puisque ce qui compte, c’est l’utilisation qui est faite de cette dette. Si un gouvernement démocratique s’endette contre l’intérêt de la population, cette dette peut être qualifiée d’odieuse, si elle remplit également la deuxième condition. Par conséquent, contrairement à une version erronée de cette doctrine, la dette odieuse ne concerne pas seulement les régimes dictatoriaux.
(voir : Eric Toussaint, « La Dette odieuse selon Alexander Sack et selon le CADTM » ).

Le père de la doctrine de la dette odieuse, Alexander Nahum Sack, dit clairement que les dettes odieuses peuvent être attribuées à un gouvernement régulier. Sack considère qu’une dette régulièrement contractée par un gouvernement régulier peut être considérée comme incontestablement odieuse... si les deux critères ci-dessus sont remplis.

Il ajoute : « Ces deux points établis, c’est aux créanciers que reviendrait la charge de prouver que les fonds produits par lesdits emprunts avaient été en fait utilisés non pour des besoins odieux, nuisibles à la population de tout ou partie de l’État, mais pour des besoins généraux ou spéciaux de cet État, qui n’offrent pas un caractère odieux ».

Sack a défini un gouvernement régulier comme suit :
« On doit considérer comme gouvernement régulier le pouvoir suprême qui existe effectivement dans les limites d’un territoire déterminé. Que ce pouvoir soit monarchique (absolu ou limité) ou républicain ; qu’il procède de la « grâce de Dieu » ou de la « volonté du peuple » ; qu’il exprime la « volonté du peuple » ou non, du peuple entier ou seulement d’une partie de celui-ci ; qu’il ait été établi légalement ou non, etc., tout cela n’a pas d’importance pour le problème qui nous occupe. »

Donc, il n’y a pas de doute à avoir sur la position de Sack, tous les gouvernements réguliers, qu’ils soient despotiques ou démocratiques, sous différentes variantes, sont susceptibles de contracter des dettes odieuses.
, quelques unes parmi toutes les mesures mettant à plat le système tel qu’il fonctionne aujourd’hui.

Perspective historique et opportunité conjoncturelle

Les trois derniers jours de la formation se sont déroulés en deux grands temps. Dans un premier temps, Eric Toussaint a remis en perspective historique le blocage du développement du Tiers Monde. A partir de textes de Angus Maddison (OCDE OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
Créée en 1960 et basée au Château de la Muette à Paris, l’OCDE regroupait en 2002 les quinze membres de l’Union européenne auxquels s’ajoutent la Suisse, la Norvège, l’Islande ; en Amérique du Nord, les USA et le Canada ; en Asie-Pacifique, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande. La Turquie est le seul PED à en faire partie depuis le début pour des raisons géostratégiques. Entre 1994 et 1996, deux autres pays du Tiers Monde ont fait leur entrée dans l’OCDE : le Mexique qui forme l’ALENA avec ses deux voisins du Nord ; la Corée du Sud. Depuis 1995 et 2000, se sont ajoutés quatre pays de l’ancien bloc soviétique : la République tchèque, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie. Puis d’autres adhésions se sont produites : en 2010, le Chili, l’Estonie, Israël et la Slovénie, en 2016 la Lettonie, en 2018 la Lituanie et, en 2020, la Colombie est devenue le trente-septième membre.

Site : www.oecd.org
), de Karl Marx et de Fernand Braudel notamment, les différentes sources d’accumulation primitive du capital ont été examinées : pillage colonial, dette publique et système de crédit international. Cette analyse a dégagé les éléments cruciaux d’explication du sous-développement, entendu comme processus ayant débuté lors de la découverte du nouveau monde. Les pays sous-développés ont ainsi été inclus dans le marché mondial dans l’intérêt du capital occidental dès le début : les mécanismes de transfert de richesse de la Périphérie vers le Centre ont évolué (esclavagisme, dette, échange inégal), mais leur dynamique et leur direction, elles, sont pérennes. Expliquer ces mécanismes et les replacer dans le fil de l’histoire a mis en lumière les racines du sous-développement et aussi celles de l’idéologie dominante : l’histoire du concept de développement -tel qu’il a été repris par Banque Mondiale- a été l’objet d’un exposé approfondi qui a détaillé les différentes théories économiques sous-jacentes.

Dans un deuxième temps, et à partir de cette remise en perspective,
les militants se sont penchés sur la tendance à l’œuvre actuellement, à savoir celle d’une nouvelle offensive capitaliste, néolibérale et impérialiste. Au sein de cette offensive, le contexte économique est très intéressant : la croissance phénoménale de la Chine et le niveau élevé des prix des matières premières ont entraîné une augmentation des réserves de change détenues par les pays de la Périphérie. A tel point point qu’ils sont actuellement des prêteurs nets à l’égard des pays les plus industrialisés. Sans que cela n’aboutisse pour l’instant à aucun changement de fond (certains pays utilisent par exemple ces réserves pour rembourser de façon anticipée le FMI alors que ces sommes auraient dû revenir aux populations), cette conjoncture offre pourtant les conditions concrètes, si la volonté politique était au rendez-vous, de l’instauration d’un nouveau rapport de force et d’un renversement de la logique actuelle.

En effet, cette « marge de manœuvre » que constitue ces immenses réserves de change pourrait permettre aux pays de la Périphérie de créer un front du refus du paiement de la dette, de financer de nouvelles institutions telles qu’une Banque du Sud ou un Fond du Sud fondés sur les principes de solidarité et défendant les intérêts des populations des pays de la Périphérie, de stabiliser les prix des matières premières via la création de cartels de producteurs, de réintroduire le contrôle sur les mouvements de capitaux et sur les changes ainsi que sur leurs ressources naturelles, de mettre en place de nouvelles règles d’échange commercial fondées sur l’entraide et le troc, de développer des politiques publiques en matière de santé, éducation, culture, recherche.

Toutes ces mesures, conjoncturellement à portée de main, impliquent la mise en place de mécanismes de redistribution de la richesse tant à l’intérieur des pays de la Périphérie qu’entre le Centre et la Périphérie. Après avoir évalué la portée potentielle de la situation actuelle, Eric Toussaint a abordé les perspectives futures. Dans le domaine économique, tout porte à penser que la brèche actuelle ne se prolongera pas indéfiniment : si cette occasion n’est pas saisie, ou si elle est mal saisie, c’est sans doute des conditions de vie beaucoup plus dures et des luttes encore plus âpres que les peuples du Sud auront à affronter.

Cette semaine de regards croisés, d’échanges, de réflexion collective aura été dense, intellectuellement et humainement. Nourrie par l’expérience des militants, par leur diversité, par leur volonté réaffirmée de renverser le modèle actuel et de concevoir et faire émerger un autre monde, reposant sur d’autres bases, elle aura contribué à aiguiser l’analyse et à construire une radicalité tournée vers l’action.

Soirée consacrée aux luttes sociales au Maroc

Une soirée particulière est venue ponctuer la formation résidentielle organisée par le CADTM : le mercredi 11 octobre, une projection de trois courts métrages a ainsi eu lieu à l’Aquilone. Cet espace, qui compte parmi les lieux forts de la vie associative liégeoise, propose régulièrement des spectacles, projections, débats. Ce soir là, il a ouvert ses portes aux luttes sociales au Maroc.

La soirée, co-organisée par le CADTM, ATTAC, l’association Mabel du désert, et bien sûr l’Aquilone, a réuni une cinquantaine personnes. La réalisatrice Souad Guennoun était présente et accompagnée pour les discussions de deux autres compagnons de lutte marocains, Brahim Ouahaba et Mimoun Rhamani, respectivement secrétaire général et secrétaire général adjoint de ATTAC Maroc (membre du réseau CADTM international).

Les trois courts métrages projetés ce soir là furent successivement « Ouvrières du Textile », « Les mineurs d’Imini », et enfin « L’affaire Anajat ». A travers ces films s’est dessiné une esquisse du contexte marocain : celui d’un pays où les forces du capitalisme s’exercent avec une grande violence, et où les Marocains luttent et résistent, aussi. Tant bien que mal.

Violences quand les ouvrières du textile se voient menacées et harcelées par leurs employeurs lorsqu’elles exigent que le droit du travail soit respecté. Violences quand les mineurs d’Imini meurent un à un des maladies pulmonaires provoquées par leur travail forcené dans les mines, et que les survivants se voient concurrencés par des journaliers lorsqu’ils exigent eux aussi que le droit du travail ne reste pas lettre morte.

Dans ce contexte de violence structurelle, les travailleurs s’organisent et résistent : ces nouvelles formes de résistances, disparates, émergent tantôt en réaction à de nouvelles formes d’oppression, tantôt à l’aggravation de dynamiques préexistantes. Bousculant les formes et les pratiques de lutte historiques (syndicats, partis politiques, mouvements féministes, parmi d’autres), elles configurent un nouveau paysage social.

La répression, qui s’exerce avec une force proportionnelle à celle de la violence du système, passe notamment par la criminalisation des luttes des travailleurs. A Imini, des mineurs ont ainsi été accusés d’un meurtre survenu lors d’un piquet de grève alors qu’ils n’étaient pas présents sur les lieux à ce moment là. L’incarcération des « meneurs », sous des motifs divers et infondés, est prolongée sans raison des mois durant. Mais l’Etat marocain va bien au-delà de la seule répression : dans le cas de l’affaire Anajat, il a donné une garantie explicite, par la voix d’un ministre qui s’était alors exprimé dans les médias, à l’offre de la multinationale Anajat qui promettait d’embaucher 30 000 Marocains. Des milliers de citoyens ont alors enclenché les démarches, déboursant plusieurs centaines d’euros pour payer les frais d’inscription et la visite médicale. Un beau jour, la compagnie a pris la poudre d’escampette. Sans aucune explication, sans aucun dédommagement. L’Etat, qui avait soutenu ce projet d’une multinationale pourtant connue pour de pareils agissements dans d’autres pays, est resté sourd aux exigences de remboursement des travailleurs. Les victimes de cette malversation, ne pouvant rentrer dans leurs foyers où ils s’étaient endettés, se sont regroupés dans des squats disséminés à travers le pays, organisant la résistance. A ce jour, cette fraude à grande échelle n’a abouti à aucune condamnation ni réparation.

La projection a été suivie d’un débat, au cours duquel nos amis marocains ont donné des explications complémentaires ainsi que des nouvelles des mouvements de lutte (présentés dans les courts métrages, et au-delà). Pour ceux d’entre vous qui seraient intéressés, le numéro du 3e trimestre 2006 de la revue du CADTM « Les Autres Voix de la Planète » comprend d’ailleurs un dossier approfondi sur le Maroc...

Cette soirée a donné à voir et à comprendre un autre Maroc que celui que nous proposent (ou plutôt imposent) habituellement les médias. Celui d’un pays où les travailleurs inventent de nouvelles formes d’organisation, de résistance et de lutte. Un grand merci à Souad Guennoun, car nous donner à voir ce Maroc, c’est aussi nous donner la possibilité de tisser des solidarités et de globaliser les luttes !




Compte-rendu rédigé par Julie Castro (julie.castro chez cadtm.org)

Autres articles en français de Julie Castro (6)