Les fonds vautours tentent de défaire la loi en Belgique

15 mars par Thomas Lemahieu


Mercredi dernier, à Bruxelles, le texte belge désamorçant le mécanisme central de la spéculation sur les dettes souveraines était attaqué devant la Cour constitutionnelle. Les militants appellent à le défendre et à l’étendre au reste du monde.

Article paru dans le quotidien français L’Humanité le 13 mars 2018

Par moments, les ailes du désastre viennent couvrir le palais du monarque des Belges. Un vautour s’est déployé sur la place Royale de Bruxelles, mercredi dernier. Stupeur et tremblements devant son cri, entre croassement et glapissement. Le rapace fond sur ceux qui glissent et trébuchent sous l’averse. À quelques pas du musée Magritte, une centaine de jeunes gens, venus à l’appel du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM) ainsi que des coalitions, flamande et francophone, rassemblant les ONG et les syndicats pour les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de solidarité internationale (CNCD-11.11.11), se pressent bientôt autour du rapace pour lui ligoter le bec et le terrasser. Une action théâtrale rondement menée et ponctuée de brèves allocutions, en prélude à l’audition de Me Olivier Stein, l’avocat des altermondialistes, devant la Cour constitutionnelle belge. Car derrière l’outrance de la caricature, ceci n’est pas une farce. Mais plutôt une parabole. Un prédateur particulièrement carnassier attaque bel et bien l’État belge et, en l’occurrence, réclame l’annulation d’une loi assez unique en son genre sur la planète : votée en juillet 2015 à la quasiunanimité des parlementaires (136 sur 138) et portée par tous les groupes parlementaires de gauche comme de droite, elle s’attaque au cœur du métier des fonds dits vautours, qui s’en prennent aux États en situation de détresse économique, financière et donc sociale.


Le Malawi forcé de vendre ses stocks de maïs pour rembourser les spéculateurs

Élaboré pendant près de deux ans dans une collaboration étroite entre les députés et les mouvements de solidarité internationale, le texte belge ne sort pas de nulle part. Il vient après une autre loi qui, en 2008, avait fait de la Belgique le premier pays à adopter une loi visant à empêcher la saisie par des spéculateurs voyous des fonds destinés à la coopération pour le développement. Elle avait été votée après le détournement par des fonds vautours Fonds vautour
Fonds vautours
Fonds d’investissement qui achètent sur le marché secondaire (la brocante de la dette) des titres de dette de pays qui connaissent des difficultés financières. Ils les obtiennent à un montant très inférieur à leur valeur nominale, en les achetant à d’autres investisseurs qui préfèrent s’en débarrasser à moindre coût, quitte à essuyer une perte, de peur que le pays en question se place en défaut de paiement. Les fonds vautours réclament ensuite le paiement intégral de la dette qu’ils viennent d’acquérir, allant jusqu’à attaquer le pays débiteur devant des tribunaux qui privilégient les intérêts des investisseurs, typiquement les tribunaux américains et britanniques.
d’une partie de l’aide de l’État belge destinée au Congo-Brazzaville. Un autre exemple est dans toutes les têtes : celui du Malawi qui, au début des années 2000, en pleine pénurie alimentaire, est contraint de vendre ses stocks de maïs pour rembourser des fonds dédiés à la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
financière… La seconde loi belge, celle du 12 juillet 2015, instaure un cadre bien plus détaillé et plus drastique encore : elle fixe une limite aux sommes dont les fonds vautours peuvent légitimement exiger le paiement. Lorsqu’un créancier poursuit un « avantage illégitime » par le rachat d’un emprunt ou d’une créance sur un État, les dispositions en question stipulent que « les droits du créancier à l’égard de l’État débiteur seront limités au prix qu’il a payé pour racheter ledit emprunt ou ladite créance ». En Belgique, l’arsenal juridique anti-fonds vautours est désormais extrêmement détaillé : la recherche d’un « avantage illégitime » se déduit de l’existence de deux conditions qui doivent être cumulées. Premièrement, il doit exister une disproportion manifeste entre la valeur de rachat de l’emprunt ou de la créance par le créancier et sa valeur faciale dont il réclame le paiement. Deuxièmement, la disproportion manifeste doit être complétée par au moins un des autres critères suivants : l’État débiteur était en état d’insolvabilité ou de cessation de paiement avérée ou imminente au moment du rachat de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
 ; le créancier a son siège dans un paradis fiscal Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
ou dans une juridiction similaire ; le créancier fait un usage systématique de procédures judiciaires pour obtenir le remboursement ; le créancier a refusé de participer aux mesures de restructuration de la dette de l’État débiteur ; le créancier a abusé de la situation de faiblesse de l’État débiteur pour négocier un accord de remboursement manifestement déséquilibré ; le remboursement intégral des sommes réclamées par le créancier aurait un impact défavorable identifiable sur les finances publiques de l’État débiteur et est susceptible de compromettre le développement socio-économique de sa population. Par ailleurs, à la différence des dispositions législatives britanniques et françaises – en France, c’est un article de la loi Sapin II de décembre 2016 –, la loi belge ne se limite pas uniquement à protéger les pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
(PPTE, selon la terminologie du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
et de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
) et couvre en fait tous les États attaqués par les spéculateurs sur les dettes souveraines, comme la Grèce, par exemple, ces dernières années.


« C’est une loi qui protège tous les États et qui a du coup une portée mondiale »

Membre du CADTM Belgique, Renaud Vivien synthétise les atouts de la loi de juillet 2015. « Elle s’en prend au mécanisme central des fonds vautours, souligne-t-il. Elle plafonne drastiquement le montant que les fonds vautours peuvent réclamer en justice. Elle agit en amont et en aval. En amont car si un fonds vautour saisit un tribunal belge, il ne peut espérer obtenir plus que la valeur du rachat des dettes. En aval, et c’est le plus important, la loi belge empêche l’exécution de jugements obtenus à l’étranger si les critères sur l’immatriculation dans un paradis fiscal ou les conséquences sociales sont réunis. Cela réduit toutes les perspectives de saisie sur les biens des États visés par les fonds vautours. Enfin, c’est une loi qui protège tous les États, et pas seulement ceux qui sont éligibles à l’aide au développement, et qui a du coup une portée mondiale. »

Coup de pouce aux nations unies : la loi belge peut en inspirer d’autres

Dans un rapport rédigé par Jean Ziegler et publié en 2016, le comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies recommande, notamment, aux États membres d’adopter des « lois visant à mettre un frein aux activités prédatrices menées par les fonds vautours sur leur territoire ». Selon cet avis, « les législations belge et britannique constituent de précieux modèles dont s’inspirer dans l’élaboration de lois nationales destinées à limiter les pratiques des fonds vautours ».

C’est en mars 2016, quelques jours après avoir arraché 2,28 milliards de dollars à l’Argentine – soit plus de vingt cinq fois sa mise (80 millions de dollars) lors du rachat de titres de dette après le défaut de paiement du pays en 2001 –, que NML Capital, propriété du milliardaire américain Paul Singer (lire aussi ci-contre) mais immatriculé dans le paradis fiscal des îles Caïmans, introduit un recours devant la plus haute juridiction belge contre la loi « antifonds vautours ». Selon ses juristes, le texte belge met en cause le droit de propriété, l’égalité et la non-discrimination, la libre circulation des capitaux, la liberté d’entreprise au sein de l’Union européenne, etc. NML Capital récuse la notion même de fonds vautour, estimant que son action n’est ni « immorale », ni « malhonnête ».

Si cette loi est attaquée, c’est bien parce qu’elle est efficace et qu’elle pourrait faire tache d’huile ailleurs.Signe que les fonds vautours ne sont pas une simple dégénérescence de l’ordre financier international, mais plutôt des acteurs pleinement intégrés dans le système, le fonds de Paul Singer s’appuie dans son plaidoyer sur les interventions très critiques, préalables à l’adoption par le Parlement fédéral, émanant de la Banque nationale belge, mais également de l’Institute of International Finance, un puissant lobby Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
basé à Washington rassemblant les grandes banques, les sociétés d’assurances et les fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. du monde entier. Au nom du CADTM et du CNCD-11.11.11, Me Olivier Stein rétorque en décortiquant, notamment, l’appétit insatiable de NML et de ses compères. « La stratégie des fonds vautours est immorale, décrit-il. Dès lors qu’ils cherchent à racheter des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
souveraines sur le marché secondaire à des prix très inférieurs à leur valeur faciale, les fonds vautours tendront par essence à racheter des obligations souveraines d’un État en grande difficulté financière impactant directement les populations. L’acharnement des fonds vautours à recouvrer leur créance n’a rien de légitime dans la mesure où ils se sont consciemment et stratégiquement mis dans la situation de créanciers à risque
. »

Après la brève intervention de l’avocat des ONG devant la Cour constitutionnelle belge – les représentants de NML Capital comme ceux de l’État belge ayant eux choisi de renvoyer à leurs écritures –, les dés sont jetés. La juridiction n’a pas donné de délai pour sa décision à ce stade, mais chez les militants, on ne cache pas sa satisfaction. « Nous avons obtenu d’être entendus par la Cour constitutionnelle, c’est une première victoire, se félicite Nicolas Van Nuffel, de la plateforme CNCD-11.11.11. Si cette loi est attaquée par les fonds vautours, c’est bien parce qu’elle est efficace et qu’elle pourrait faire tache d’huile ailleurs dans le monde. Évidemment, la situation ne serait plus tout à fait la même si des dispositions du même ordre venaient à être prises à l’échelle internationale. » C’est aussi pour cette raison que les militants belges se lèvent aujourd’hui, s’appuyant notamment sur le rapport de Jean Ziegler sur les fonds vautours, publié en 2016, pour le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. « Cette loi est très importante, insiste Renaud Vivien, mais elle devrait s’étendre dans le reste du monde. À cet égard, l’État belge a une attitude schizophrénique dans les instances internationales. Comme ceux de la France d’ailleurs, les représentants de notre gouvernement s’abstiennent à l’ONU sur le sujet, arguant que ces débats doivent être portés dans un autre cadre multilatéral, le FMI ou la Banque mondiale, alors que précisément ils mettent en application l’une des recommandations des Nations unies. La Belgique devrait chercher à faire connaître cette loi qui a été adoptée à l’unanimité et qui a une portée qui la dépasse. Les lois contre les fonds vautours, il faut les multiplier ! »

Paul Singer, un rapace de première classe

Patron de plusieurs fonds vautours, le milliardaire est un gros contributeur du Parti républicain aux États-Unis.

Parmi les vautours, c’est sans doute le plus riche et le plus célèbre. Paul Singer, fondateur et dirigeant de fonds d’investissement spécialisés dans la spéculation sur les dettes souveraines (Elliott, NML Capital, Kensington, etc.), se montre totalement imperméable aux critiques. « Le ressentiment n’est pas moralement supérieur au gain financier », a-t-il coutume de dire pour crâner. Dans le milieu des hedge funds Hedge funds Les hedge funds, contrairement à leur nom qui signifie couverture, sont des fonds d’investissement non cotés à vocation spéculative, qui recherchent des rentabilités élevées et utilisent abondamment les produits dérivés, en particulier les options, et recourent fréquemment à l’effet de levier (voir supra). Les principaux hedge funds sont indépendants des banques, quoique fréquemment les banques se dotent elles-mêmes de hedge funds. Ceux-ci font partie du shadow banking à côté des SPV et des Money market funds.

Un Hedge funds (ou fonds spéculatif) est une institution d’investissement empruntant afin de spéculer sur les marchés financiers mondiaux. Plus un fonds aura la confiance du monde financier, plus il sera capable de prendre provisoirement le contrôle d’actifs dépassant de beaucoup la richesse de ses propriétaires. Les revenus d’un investisseur d’un Hedge funds dépendent de ses résultats, ce qui l’incite à prendre davantage de risques. Les Hedge funds ont joué un rôle d’éclaireur dans les dernières crises financières : spéculant à la baisse, ils persuadent le gros du bataillon (les zinzins des fonds de pension et autres compagnies d’assurance) de leur clairvoyance et crée ainsi une prophétie spéculative auto-réalisatrice.
, selon Fortune, on le décrit comme « toujours à la droite d’Attila le Hun ». C’est lui qui, à travers sa filiale NML Capital, attaque la loi belge de juillet 2015. Doté d’une fortune personnelle estimée par Forbes à 2,8 milliards de dollars, l’homme est un des plus gros contributeurs du Parti républicain aux États-Unis. Après avoir fait campagne contre Donald Trump – il est même soupçonné d’être à l’origine du dossier sur le président américain et la Russie –, il semble s’être rabiboché avec lui.

Le soutien des autorités américaines lui a toujours été précieux…

Il faut dire que, dans ses affaires, le soutien des autorités américaines a toujours été précieux… Le principe est toujours le même : Singer et ses équipes rachètent à prix bradés des obligations d’États en faillite comme le Pérou, le Congo-Brazzaville ou l’Argentine, puis ils envoient leur armée d’avocats devant les juridictions diverses obtenir la saisie des biens ou le règlement des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). . Dans le dernier pays, où il a réalisé une juteuse plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
(2 500 % de son investissement initial), l’homme d’affaires n’a pas hésité à lancer des campagnes dans la presse pour assimiler les dirigeants du pays, la présidente Cristina Kirchner en particulier, à des voyous et à des trafiquants de drogue. Paul Singer a également décidé de s’enrichir en Espagne en rachetant des crédits à 5 % de leur valeur nominale, lors de l’effondrement de la bulle immobilière, ainsi que des créances douteuses de plusieurs banques. Il est également rentré dans le marché du football : il a prêté de l’argent à des taux usuriers à l’acheteur chinois du Milan AC et, selon les termes de l’accord, il a toutes les chances d’en devenir le patron dès l’année prochaine. Selon l’Équipe, il est également intervenu aux côtés du propriétaire luxembourgeois du club de Lille (Losc).


Photo : Une manifestation à l’initiative du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, ainsi que des coalitions rassemblant les ONG et les syndicats pour les actions de solidarité internationale, a eu lieu pour soutenir la loi contre les fonds vautours, place Royale, à Bruxelles, mercredi dernier. M.-L. Coulmin-Koutsaftis/CADTM