L’évolution des banques depuis Adam Smith et Karl Marx

4 mai 2014 par Eric Toussaint


Dès le 18e siècle, Adam Smith recommandait aux gouvernements de limiter drastiquement la liberté des banquiers et Karl Marx, au milieu du 19e siècle, écrivait que les grandes banques privées ne sont que des associations de spéculateurs privés qui s’établissent à côté des gouvernements afin de leur prêter l’argent du public.

L’évolution des banques et des autres sociétés financières au cours des deux derniers siècles est tout à fait impressionnante, en particulier au vu de l’hypertrophie financière qui caractérise les 20 dernières années.

D’autres évolutions d’ampleur sont à souligner : la diminution très importante du capital dur dans le bilan des banques et l’augmentation concomitante de l’effet de levier, l’augmentation du rendement sur fonds propres, une circulation de plus en plus rapide des actions qui changent de propriétaire, l’augmentation exponentielle des rémunérations des dirigeants des banques...

En passant de la responsabilité illimitée à la responsabilité limitée des actionnaires, les gouvernants qui ont fait modifier les lois au cours du 19e siècle ont garanti l’irresponsabilité et l’impunité des grands actionnaires, puisque ces derniers n’engagent plus qu’une partie minime de leur patrimoine.

« Dès leur naissance, les grandes banques, affublées de titres nationaux, n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de leur prêter l’argent du public. » [1].

Depuis que Karl Marx a écrit cela dans Le Capital publié en 1867, les banques n’ont pas évolué dans le bon sens, pour dire les choses très courtoisement.

L’évolution des banques et des autres sociétés financières (assurances, fonds de placement…) au cours des deux derniers siècles est tout à fait impressionnante.

Au milieu du 19e siècle, au Royaume-Uni, puissance financière et bancaire dominante au niveau mondial, les actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
du secteur financier représentait moins de 50 % du produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
et les trois grandes banques ne représentaient que 5 % du Produit intérieur brut (PIB) [2].

En 2012, toujours au Royaume-Uni, le total des actifs du secteur financier représentait plus de 1 000 % du PIB et les actifs des 3 plus grandes banques (HSBC, Barclays et Royal Bank of Scotland) pesaient à elles seules 350 % du PIB.

L’évolution du volume du bilan des 3 principales banques britanniques en % du PIB est la suivante : 5 % au milieu du 19e siècle, 7 % au début du 20e, 25 % au début des années 1950, 75 % à la fin des années 1990, 350 % en 2012 !

Cela donne une indication non équivoque de l’hypertrophie financière fulgurante qui marque les 20 dernières années.

D’autres évolutions complémentaires doivent être soulignées.

La diminution très importante du capital dur dans le bilan des banques et l’augmentation concomitante de l’effet de levier Effet de levier L’effet de levier désigne l’effet sur la rentabilité des capitaux propres d’une entité (entreprise, banque, etc.) qu’aura son recours à l’endettement (elle augmentera lorsque le coût de l’endettement sera inférieur à l’augmentation des bénéfices obtenus grâce à lui, et inversement). Le ratio de levier calcule le rapport entre les fonds propres d’une telle entité et le volume de ses dettes. Les banques ont progressivement augmenté cet effet de levier avec la libéralisation financière, c’est-à-dire que pour 1000 euros de capital le nombre d’euros qu’elles ont pu emprunter a considérablement augmenté. . Au milieu du 19e siècle, le capital dur représentait en général entre 25 et 50 % du bilan de la banque (plus souvent 50 % que 25 %). En 2014, le capital dur représente entre 3 et 5 % du bilan. Cette situation n’est pas propre au Royaume-Uni, on constate la même évolution dans les autres pays les plus industrialisés d’Europe et d’Amérique du Nord.

L’effet de levier a donc augmenté de manière impressionnante. Pour le dire de manière simple, au milieu du 19e siècle, les actionnaires de la banque apportaient entre 25 et 50 % des moyens dont disposait la banque qui empruntait le reste, c’est-à-dire un montant égal à l’apport des actionnaires ou le double de celui-ci. En 2014, ils apportent seulement entre 3 et 5 % [3], la banque emprunte près de 20 à 30 fois plus afin de réaliser ses activités.

L’introduction de la responsabilité limitée des actionnaires. Jusqu’au premier quart du 19e siècle, au Royaume-Uni et plus tard dans plusieurs pays du continent européen, le patrimoine des propriétaires des entreprises était totalement engagé en cas de faillite de la société qu’ils possédaient (soit via des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
, soit en propriété directe). En droit, on parlait de la responsabilité illimitée des propriétaires et/ou des actionnaires.

Prenons une banque dont le bilan représente 1 000 avec dix actionnaires détenant chacun 5 % de la société. Ils possèdent chacun 50 (5 % de 1000), 500 ensemble. L’entreprise fait faillite et admettons que les créanciers et les autres ayants droit réclament 900 en termes d’indemnisation. Le capital (500) est insuffisant pour payer le coût de la faillite. On pouvait aller récupérer les sommes manquantes en puisant dans le patrimoine total des actionnaires afin d’indemniser qui de droit.

Un peu partout dans le monde, la législation a été modifiée au cours du 19e siècle [4] : les capitalistes ont obtenu par la loi que les risques et les responsabilités qu’ils prennent soient limités. On parle de sociétés à responsabilité limitée. En cas de faillite, leurs pertes ne concernent que la part du patrimoine de l’actionnaire engagée dans l’entreprise. Pour reprendre l’exemple précédent, un capitaliste ayant un patrimoine de 10 000 n’a sa responsabilité engagée qu’à concurrence de 50. On ne peut pas aller puiser dans son patrimoine pour indemniser les ayants droit.

De là tout l’intérêt de contrôler, comme c’est le plus souvent le cas, une entreprise en ne possédant que 3 à 6 % des actions. En effet, si le capital apporté par les actionnaires ne représente que 5 % du bilan de la banque et que l’actionnaire principal n’a apporté que 5 % des actions, son risque se limite à 0,25 % du bilan !

Reprenons l’exemple précédent, avec une banque qui fait faillite et dont le bilan représente 1 000. Les créanciers et les autres ayants droit réclament 900 d’indemnisation. Le capital dur (50, c’est-à-dire 5 % de 1 000) est insuffisant pour payer le coût de la faillite. Supposons que l’actionnaire principal soit le fonds de placement BlackRock (voir encadré) qui possède également 5 % de JP Morgan (la plus grande banque des Etats Unis [5]). L’actionnaire principal détient donc 5 % de 50, soit 2,5. Tout ce qu’il risque comme perte se résume donc à 2,5 (alors qu’il faut trouver 900 pour indemniser les ayants droit) même s’il est responsable d’avoir conduit la banque à la faillite. On comprendra aisément qu’en passant de la responsabilité illimitée à la responsabilité limitée, les gouvernants qui ont fait modifier les lois ont garanti l’irresponsabilité et l’impunité des grands actionnaires. Avant ce changement fondamental, en principe, le capitaliste risquait de perdre beaucoup plus que sa mise dans l’entreprise et était incité à la prudence. Si les grands actionnaires qui n’ont placé qu’une petite partie de leurs avoirs dans la banque voient leur perte limitée à ce montant et conservent le reste de leur patrimoine placé dans d’autres sociétés, à l’inverse, les petits actionnaires de Fortis en Belgique, de Royal Bank of Scotland, de Dexia ou de Lehman Brothers qui ont placé une partie importante de leurs économies dans les actions d’une de ces banques ont beaucoup perdu en termes relatifs. Evidemment, leur responsabilité est limitée comme celles des grands actionnaires mais s’ils ont mis toute leur épargne dans les actions d’une entreprise, ils perdent tout en cas de faillite.

La responsabilité limitée des actionnaires prévue par la loi favorise la prise de risque de la part des grands actionnaires, car leurs pertes potentielles en cas de faillite sont très limitées en proportion de leur patrimoine global. On peut parler d’une législation qui encourage l’aléa moral Aléa moral
Risque moral
En anglais, moral hazard

Argument fréquemment utilisé par les adversaires de l’annulation de la dette. Il s’appuie sur la théorie libérale qui donne la situation mettant en présence un emprunteur et un prêteur comme un cas d’asymétrie d’information. En l’occurrence, l’emprunteur sait seul s’il compte réellement rembourser son créancier. Annuler la dette aujourd’hui ferait donc courir le risque de répandre à l’avenir cette facilité accordée aux débiteurs et, par conséquent, d’accroître les réticences des prêteurs à engager leur capital qui n’auraient d’autre solution que d’exiger un taux d’intérêt augmenté d’une prime de risque croissante. On le voit, la « morale » est placée exclusivement du côté des prêteurs et l’« amoralité » placée du côté des emprunteurs suspectés a priori de malveillance. Or, il est facile de montrer que cet aléa moral est un produit direct de la liberté totale accordée aux capitaux de circuler : il est proportionnel à l’ouverture des marchés financiers puisque celle-ci multiplie les potentialités de contrats marchands censés apportés le bonheur à l’humanité mais qui apportent bien plus assurément leur lot de contrats risqués. Donc, les financiers voudraient voir multiplier à l’infini leurs possibilités de gagner de l’argent sans risque dans une société dont on nous dit qu’elle est et qu’elle doit être une société du risque... Belle contradiction.
.

Les dispositions légales sur la responsabilité limitée des actionnaires doivent donc être abrogées. Le coût d’une faillite et des dégâts globaux qu’elle cause doivent être supportés par les grands actionnaires et leur patrimoine [6].

Le phénomène BlackRock



Parmi les fonds mutuels de placement, BlackRock qui se présente comme une société de gestion d’actifs dispose à elle seule de 4 100 milliards de dollars d’actifs [7], c’est-à-dire plus que tous les hedge funds Hedge funds Les hedge funds, contrairement à leur nom qui signifie couverture, sont des fonds d’investissement non cotés à vocation spéculative, qui recherchent des rentabilités élevées et utilisent abondamment les produits dérivés, en particulier les options, et recourent fréquemment à l’effet de levier (voir supra). Les principaux hedge funds sont indépendants des banques, quoique fréquemment les banques se dotent elles-mêmes de hedge funds. Ceux-ci font partie du shadow banking à côté des SPV et des Money market funds.

Un Hedge funds (ou fonds spéculatif) est une institution d’investissement empruntant afin de spéculer sur les marchés financiers mondiaux. Plus un fonds aura la confiance du monde financier, plus il sera capable de prendre provisoirement le contrôle d’actifs dépassant de beaucoup la richesse de ses propriétaires. Les revenus d’un investisseur d’un Hedge funds dépendent de ses résultats, ce qui l’incite à prendre davantage de risques. Les Hedge funds ont joué un rôle d’éclaireur dans les dernières crises financières : spéculant à la baisse, ils persuadent le gros du bataillon (les zinzins des fonds de pension et autres compagnies d’assurance) de leur clairvoyance et crée ainsi une prophétie spéculative auto-réalisatrice.
réunis et un peu moins que la plus grande banque privée au niveau international [8].

BlackRock a racheté pendant la crise bancaire un département important de la banque britannique Barclays (avant cela il avait acheté une partie de Merrill Lynch) et est le principal actionnaire de la principale banque américaine JP Morgan (avec 6,1 % du capital), le premier actionnaire de Apple (avec 5,1 %), de Microsoft (avec 5,5 %), d’Exxon Mobil (5,4 %), de Chevron (6,2 %), de Royal Dutch Shell (4,9 %), de Procter & Gamble (5,4 %), de General Electric (5,5 %) et de Nestlé (3,7 %). Il est le deuxième actionnaire en ordre d’importance de la société de Warren Buffet, Berkshire Hathaway (BlackRock détient 6,8 % de son capital). Il est aussi le deuxième actionnaire de Google (5,8 %), de Johnson & Johnson (5,6 %), de la quatrième plus grosse banque US, Wells Fargo (5,4 %), de Petrochina (6,8 %). BlackRock est le troisième actionnaire de Walmart (2,6 %) et de Roche (2,0 %). Il est également le quatrième actionnaire de Novartis (3,0 %). Les 17 entreprises qui viennent d’être citées ont une position dominante dans leur secteur respectif d’activité. Ces 17 mastodontes sont les plus grandes sociétés en termes de capitalisation boursière sur le plan mondial. Il faut ajouter que BlackRock possède une société de gestion de risques appelée Aladdin qui conseille des sociétés financières détenant des actifs pour un montant total de 11 000 milliards [9], et qu’elle détient des actions de Moody’s et de McGraw Hill, la propriétaire de Standard & Poor’s, 2 des plus importantes agences de notations au niveau international [10].

L’augmentation du rendement sur fonds propres Fonds propres Capitaux apportés ou laissés par les associés à la disposition d’une entreprise. Une distinction doit être faite entre les fonds propres au sens strict appelés aussi capitaux propres (ou capital dur) et les fonds propres au sens élargi qui comprennent aussi des dettes subordonnées à durée illimitée. (ROE). La part totale des actionnaires dans le bilan des banques ayant fondu, les bénéfices distribués totaux sont répartis sur une plus petite quantité avec comme conséquence une augmentation du rendement. Alors qu’au début du 20e siècle, le rendement sur fonds propres était de l’ordre de 4 à 6 %, il est passé à 20 % à la fin du siècle, puis à 30 % en 2007 à la veille de la crise bancaire.

Les actions changent de main de plus en plus vite. Au 19e siècle, il n’était pas rare pour les grands actionnaires de garder leurs actions pour la durée de vie de la banque. Cela a évolué depuis. Dans les manuels d’économie des années 1960-1980, on expliquait qu’en moyenne un actionnaire achetait une action pour une durée d’au moins 8 ans. En 1998, en moyenne, les actionnaires des banques des États-Unis et d’Europe gardaient leurs actions pendant 3 ans. En 2008, c’était en moyenne pendant 3 mois [11]. Cela a amené les banques à publier leurs résultats tous les 3 mois. Cette rotation met sous pression les dirigeants des banques pour faire du résultat coûte que coûte afin de garder ou d’attirer des actionnaires. Cela pousse à la prise des risques pour maintenir le rendement le plus élevé possible.

Cette situation a une autre conséquence : les investisseurs institutionnels (fonds de placement, assurances, hedge funds, banques…) peuvent pousser eux-mêmes à la baisse des cours des actions de la banque et faire du bénéfice en spéculant sur cette baisse, a fortiori s’ils peuvent procéder à des achats ou à des ventes à découvert ou à nu, et en recourant de façon intensive au trading Activités de marché
Trading
opération d’achat et de vente de produits financiers (actions, futures, produits dérivés, options, warrants, etc.) réalisée dans l’espoir d’en tirer un profit à court terme
à haute fréquence
. Selon Laurence Scialom et Gaël Giraud, « la durée moyenne de détention d’un actif financier entre les mains d’un hedge fund est de dix minutes » [12]. Les investisseurs à long terme (petits actionnaires et pouvoirs publics s’ils ont des actions de la banque) ont perdu, les investisseurs à court terme mènent la danse et peuvent gagner presque à tous les coups s’ils spéculent de manière avisée. Cela provoque une grande volatilité des cours. Les investisseurs à court terme gagnent d’autant plus qu’il y a volatilité et leurs achats/ventes à court terme entretiennent cette volatilité.

Les rémunérations des dirigeants des banques ont augmenté de manière impressionnante. En 1989, les PDG des 7 plus grandes banques des États-Unis gagnaient en moyenne 2,8 millions de dollars par an. Cela représentait 100 fois le revenu médian d’un ménage. En 2007, alors qu’ils avaient amené leur banque au bord de l’abîme, leurs rémunérations moyennes atteignaient 26 millions de dollars, ce qui représentait environ 500 fois le revenu médian d’un ménage. Sur les 5 banques des États-Unis qui en 2006 avaient octroyé à leurs dirigeants les plus importants revenus sous forme d’actions, 4 ont fait faillite en 2007-2008 [13].

Regard dans le rétroviseur de l’histoire : Adam Smith, Karl Marx et les banques

En 1776, Adam Smith écrivait à propos des patrons d’entreprises : « Les marchands et les maîtres manufacturiers sont (…) les deux sortes de gens qui emploient communément les plus gros capitaux et qui, par leurs richesses, s’y attirent le plus de considération. (…) Cependant, l’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce (Adam Smith y range explicitement les banquiers) ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public. L’intérêt du marchand est toujours d’agrandir le marché et de restreindre la concurrence des vendeurs. »

Ce qui suit sonne comme un avertissement qui n’a pas été suivi d’effet : « Toute proposition d’une loi nouvelle ou d’un règlement de commerce qui vient de la part de cette classe de gens doit toujours être reçue avec la plus grande défiance, et ne jamais être adoptée qu’après un long et sérieux examen, auquel il faut apporter, je ne dis pas seulement la plus scrupuleuse, mais la plus soupçonneuse attention. Cette proposition vient d’une classe de gens dont l’intérêt ne saurait jamais être exactement le même que l’intérêt de la société, qui ont, en général, intérêt à tromper le public et même à le surcharger et qui, en conséquence, ont déjà fait l’un et l’autre en beaucoup d’occasions  » [14]. Si on observe l’évolution de la législation dans le domaine des banques, il est clair que les législateurs et les gouvernements n’ont pas appliqué la recommandation formulée par Adam Smith : les lois ont évolué en fonction des intérêts des banquiers.

À son époque, Adam Smith recommandait aux gouvernements de limiter drastiquement la liberté des banquiers : « l’exercice de la liberté naturelle de quelques individus, qui pourrait compromettre la sûreté générale de la société, est et doit être restreint par les lois, dans tout gouvernement possible, dans le plus libre comme dans le plus despotique. » Il poursuivait : « L’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
imposée de bâtir des murs mitoyens pour empêcher la propagation du feu, est une violation de la liberté naturelle, précisément du même genre que les règlements que nous proposons ici pour le commerce de la banque »
 [15]. Comme on peut le voir, dans ce passage, Adam Smith s’oppose clairement au laisser-faire.

Évidemment, en mettant fin à la séparation entre banques de dépôt Banques de dépôt
Banque de dépôt
Banque de dépôt ou banque commerciale : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
et banques d’affaires Banques d'affaires
Banque d'affaires
Société financière dont l’activité consiste à effectuer trois types d’opérations : du conseil (notamment en fusion-acquisition), de la gestion de haut de bilan pour le compte d’entreprises (augmentations de capital, introductions en bourse, émissions d’emprunts obligataires) et des placements sur les marchés avec des prises de risque souvent excessives et mal contrôlées. Une banque d’affaires ne collecte pas de fonds auprès du public, mais se finance en empruntant aux banques ou sur les marchés financiers.
 [16], les gouvernements ont supprimé la muraille qui empêchait la propagation du feu. Le refus des législateurs de forcer les banques à reconstruire cette muraille est un aveu de complicité active des pouvoirs en place avec les grandes banques [17].

Près de 150 ans après que Karl Marx a écrit les lignes qui introduisent ce chapitre, on peut confirmer que les grandes banques privées ne sont que des associations de spéculateurs privés qui s’établissent à côté des gouvernements et qui, grâce aux privilèges qu’elles en obtiennent, sont à même de collecter l’argent du public et d’emprunter à la banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. * à un taux très réduit afin de faire des profits substantiels en prêtant cet argent au public et aux États à des taux nettement plus élevés. Avec le soutien actif ou la complicité passive des États, les banques peuvent multiplier les crimes financiers (délits d’initiés, abus de confiance, tromperie, escroquerie en bande organisée, fraude, malversation de fonds, manipulation des taux de change sur les devises [18], des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
 [19] et des prix des commodities [20], blanchiment massif d’argent du crime, évasion fiscale, corruption de fonctionnaires…), déstabiliser des pays entiers, prendre le contrôle de pans complets de l’économie, faire expulser des millions de familles de leur logement [21]

Comme l’écrit encore Karl Marx : « la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). et à la bancocratie moderne
. »

Il est grand temps de revenir au sens premier de démocratie et de mettre les banques au service du bien commun et sous contrôle citoyen.

Les mesures annoncées pour discipliner les banques sont cosmétiques. La supervision centralisée des banques de la zone euro, la création d’un fonds européen de garantie des dépôts, l’interdiction de certaines opérations (ne touchant que 2 % de l’activité bancaire globale), le plafonnement des bonus, la transparence des activités bancaires ou encore les nouvelles règles bancaires ne constituent que des recommandations, des promesses ou, au mieux, des mesures tout à fait insuffisantes en regard des problèmes à résoudre. Or il faut imposer de véritables règles très strictes et incontournables.

Cette crise devrait être dépassée par la réalisation de mesures qui touchent la structure même du monde de la finance et du système capitaliste.

Le métier de la banque est trop sérieux pour être laissé dans les mains du secteur privé. Il est nécessaire de socialiser le secteur bancaire (ce qui implique son expropriation) et de le placer sous contrôle citoyen (des salariés des banques, des clients, des associations et des représentants des acteurs publics locaux), car il doit être soumis aux règles d’un service public [22] et les revenus que son activité génère doivent être utilisés pour le bien commun.

La dette publique contractée pour sauver les banques est clairement illégitime et doit être répudiée. Un audit citoyen doit déterminer les autres dettes illégitimes, illégales, odieuses, insoutenables… et permettre une mobilisation telle qu’une alternative anticapitaliste crédible puisse prendre forme.

Ces deux mesures doivent s’inscrire dans un programme plus large [23]. La mobilisation citoyenne et l’auto-organisation sociale constituent la condition sine qua non à la réalisation des alternatives. Sans elles, il n’y aura pas de véritable issue émancipatrice à la crise actuelle.



Éric Toussaint, maître de conférence à l’université de Liège, préside le CADTM Belgique et est membre du conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Prochain livre : Bancocratie, Aden, 1er semestre 2014

Notes

[1Karl Marx, 1867, Le Capital, livre I, Œuvres I, Gallimard, La Pléiade, 1963, chapitre 31.

[2Une partie importante des données utilisées au début de ce chapitre provient d’un discours prononcé le 24 octobre 2011 par Andrew Haldane, directeur exécutif de l’autorité de contrôle des banques au Royaume-Uni (la FSA, Financial Stability Authority). Sa conférence est intitulée, dans un humour bien british et difficilement traduisible : « Control Rights (and wrongs) », http://www.bis.org/review/r111026a.pdf

[3Dans le cas de la Deutsche Bank, les actionnaires apportaient en 2012 seulement entre 2 et 3 % des moyens de la banque ; dans le cas de Barclays et de BNP Paribas, ils apportaient entre 4 et 5 %. Voir les illustrations des bilans de ces trois banques dans Eric Toussaint, « Comment les banques et les gouvernants détruisent les garde-fous », publié le 13 janvier 2014, http://cadtm.org/Comment-les-banques-et-les

[4Voir Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Le Seuil, 2013, p. 320. Voir également Andrew Haldane, p. 3 et 4.

[5En réalité, BlackRock détient 6,1% du capital de JPMorgan (voir encadré).

[6Voir Eric Toussaint, « Europe : alternatives à la crise », publié le 1er avril 2014, http://cadtm.org/Europe-alternatives-a-la-crise

[7Le chiffre de 4 100 milliards d’actifs gérés par BlackRock est fourni par l’hebdomadaire The Economist dont l’actionnaire principal est le groupe Pearson, lui-même contrôlé par BlackRock (The Economist, The Rise of BlackRock, 7 décembre 2013). http://www.businessinsider.com/blackrock-is-the-biggest-investor-in-the-world-2013-12?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+businessinsider+%28Business+Insider%29. Voir le site de BlackRock en français : http://www.blackrock.be/fr/AboutUs/index.htm. Voir également : http://www.lepoint.fr/Économie/le-fonds-d-investissement-qui-a-la-puissance-d-un-État-09-06-2011-1342433_28.php

[8Les actifs gérés par la banque JPMorgan atteindraient 4 500 milliards de dollars selon l’agence financière Bloomberg.

[9Voir The Economist, 7 décembre 2013 et http://www2.blackrock.com/us/brs/investment-tools/aladdin

[11Andrew Haldane, p. 12.

[12Laurence Scialom et Gaël Giraud, « Pour une réforme bancaire plus ambitieuse : Vous avez dit Likaanen ? Chiche », p. 12, note publiée sur le site Terra Nova le 28 février 2013, http://www.tnova.fr/sites/default/files/130228%20-%20Pour%20une%20réforme%20bancaire%20plus%20ambitieuse%20-%20Scialom%20-%20Giraud_0.pdf

[13Andrew Haldane, p. 13.

[14Adam Smith, La richesse des nations, Livre 1, p. 334-336. Souligné et mis en gras par l’auteur.

[15Adam Smith, La richesse des nations, Livre 2, chapitre 2 (1776), Flammarion, 1991.

[16Voir notamment l’abrogation du Glass Steagall Act en 1999 par l’administration de B. Clinton.

[17Je fais bien sûr référence aux diverses réformes bancaires en cours en Europe et en Amérique du Nord.

[18Éric Toussaint, « Comment les grandes banques manipulent le marché des devises », publié le 19 mars 2014, http://cadtm.org/Comment-les-grandes-banques

[19Voir Éric Toussaint, ’Les grandes banques et la manipulation des taux d’intérêt’, publié le 30 avril 2014, http://cadtm.org/Les-grandes-banques-et-la

[20Voir Éric Toussaint, Les banques spéculent sur les matières premières et les aliments, publié le 10 février 2014, http://cadtm.org/Les-banques-speculent-sur-les

[21Voir Eric Toussaint, ’Les banques et la nouvelle doctrine « Too Big to Jail »’, publié le 9 mars 2014, http://cadtm.org/Les-banques-et-la-nouvelle Voir aussi : Éric Toussaint, ’États-Unis : Les abus des banques dans le secteur immobilier et les expulsions illégales de logement’, publié le 4 avril 2014, http://cadtm.org/Etats-Unis-Les-abus-des-banques

[22Le secteur bancaire devrait être entièrement public à l’exception d’un secteur coopératif de petite taille avec lequel il pourrait cohabiter et collaborer.

[23Voir Éric Toussaint, « Europe : alternatives à la crise », op. cit.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.