Compte Rendu

Les monuments publics coloniaux, lieux de mémoires contestés

29 septembre 2008 par Pauline Imbach


Le samedi 27 septembre avait lieu la journée d’étude sur les monuments publics coloniaux, lieux de mémoires contestées, organisée par le collectif Mémoires Coloniales.

Cette deuxième journée inscrite dans le cycle d’activité organisé par le collectif vise à dénoncer le patrimoine public belge qui glorifie la colonisation. L’année 2008 qui marque le centenaire du legs du Congo de Léopold II à l’Etat Belge est l’occasion de reconnaître ce qu’à réellement été la colonisation dans son ensemble, de déconstruire le mythe de la civilisation et des aspects positifs, de présenter des excuses aux peuples spoliés et de leur proposer des réparations.
La question du patrimoine public colonial est pour le collectif un angle d’approche de la question coloniale. Ce patrimoine présent dans le quotidien des Belges témoigne d’une histoire, d’une époque et d’une idéologie. Le message qu’il porte n’est pas neutre : il est au service de l’aventure coloniale et des ses héros, glorifiant l’œuvre des colons. Nous savons aujourd’hui, avec certitude, que la colonisation a été porteuse de massacre, de négation du peuple du Congo, de pillage et autres crimes. La journée d’étude proposait de porter un regard lucide sur la période coloniale, sans confronter les effets négatifs aux éventuels effets positifs de la colonisation. Pour le collectif « Mémoires coloniales », la colonisation n’a pas été civilisatrice. C’est pourquoi nous remettons en question le patrimoine public belge glorifiant Léopold II et l’époque coloniale. Au cours de la journée du 27 septembre, nous avons essayé de répondre aux questions suivantes : Que doit-on faire des ces monuments et statues ? Qui doit le faire ? Selon quelles stratégies ?

Plus de 70 personnes ont participé à la journée. Il faut noter la participation de quelques membres de l’UROM (Union royale belge pour les pays d’Outre-Mer) soucieux de défendre les aspects positifs de la colonisation.

La journée a débuté par un exposé de Denise Comanne (CADTM). Elle a rappelé l’histoire de la création du collectif et les enjeux de la journée : la réflexion que doit susciter les 3 questions posées doit permettre de construire les stratégies d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
future du collectif sur le patrimoine public colonial à l’échelle nationale.

Une fois ce cadre posé, les participants ont suivi le film d’Eric de Ruest « Sombres Vestiges, de Léopold II à l’Etat Indépendant du Congo » qui retrace la promenade coloniale organisée le 14 septembre dernier par le collectif et durant laquelle Lucas Catherine, notre guide, nous informait sur le patrimoine public coloniale bruxellois [1]
.

A 10h30 la pose café est déjà très animée : les débats sont passionnés et il est clair que nos propos dérangent les garants de la mémoire officielle coloniale.

Nous reprenons les activités par un exposé de Bambi Ceuppens sur le patrimoine public colonial belge, dans lequel nous apprenons l’histoire des monuments, leur rôle dans la démonstration du pouvoir et leur contexte de construction. Le propos n’est pas basé uniquement sur la Belgique. Il a mis en lumière diverses expériences historiques comme au Congo par exemple, où l’ensemble des statues coloniales ont été déboulonnées au moment des indépendances, et comment il y a 3 ans, le gouvernement à tenté de les « reboulonner » , se heurtant alors au mécontentement de la population. Cet exemple montre, qu’au-delà de l’œuvre d’art qu’est une statue, c’est bien le symbole d’un pouvoir qui est en jeu.

Après le repas, c’est au tour des activistes et militants qui ont mené des actions en Belgique contre les monuments coloniaux de nous expliquer leurs actes.
Nous commençons par « L’affaire Piet Wittevrongel » à Blankenberge. Piet Wittevrongel nous explique qu’en 2005 en tant que membre du conseil communal de Blankenberge, il adresse une requête officielle à la ville pour que soient enlevées des rues de Blankenberge toutes les allusions à Léopold II et à son Congo, ou qu’au moins une plaque accompagne ces évocations pour « rétablir les faits historiques ». Des documents vidéo étayent sont propos. Après la création d’une commission composée des présidents de fraction du Conseil communal, de quelques historiens et d’anciens coloniaux, l’affaire a rapidement été enterrée et aucune plaque n’a été installée. Ce témoignage nous permet de comprendre que le sujet porté à un niveau politique divise et dérange, et qu’il est plus facile pour une municipalité d’enterrer de sujet que de s’en emparer.
A Ostende, de Stoete Ostendenoare, ont en 2004, dénoncé les abus de l’ancien régime colonial, et plus spécialement le rôle du roi Léopold II en sectionnant la main gauche d’un africain faisant partie du groupe de statues de bronze « Gratitude des Congolais » dédié à Léopold II. Le groupe est toujours recherché par la justice ainsi que la main de bronze qu’il détient. Celle-ci a été fixé sur un socle sur lequel on peut lire Sikitiko, ce qui signifie souffrance en swahili, et donnée à la communauté congolaise de Matonge. Une fois encore cette affaire à été enterrée, le mot d’ordre semble être de ne pas faire trop bruit pour ne pas réveiller de vieux fantômes…
Lucas Catherine, nous apprend ensuite qu’à Dixmude en 2004, la centrale Linx-Diksmuide dénonce la statue du Baron Général Jacques sur la Grande Place, et décide de la vendre symboliquement aux enchères. En 2005, ils organisent une semaine d’action et réussissent à faire un certain remous.
A Bruxelles, deux actions ont marqué la contestation coloniale. La première est signée par le collectif Manifestement et demande « le rattachement de la Belgique au Congo !  » pour réfléchir et relire, de manière humoristique, l’histoire « impossible » qui lie et déchire le Congo et la Belgique.
La seconde, plus récente a consisté, le 9 septembre dernier, à prendre d’assaut la statue équestre de Léopold II, située place du Trône à Bruxelles, et à peindre Léopold II en rouge sang. Cette action qui a été médiatiquement suivie, met en lumière la nécessité pour la Belgique de faire un travail historique critique sur la question colonial. Théophile de Giraud, auteur de cette action, a découvert en lisant le livre d’Adam Hochschild ce qu’a réellement été la colonisation au Congo. Révolté par l’absence d’informations objectives (à l’école, dans les médias et dans son quotidien) il décide de s’en prendre au symbole le plus flagrant de cette époque : la statue équestre de Léopold II.
Pour finir ce tour d’horizon des actions, nous sommes partis à Liège, où en juin 2007, une coalition d’associations liégeoises a dénoncé la stèle commémorative située dans le hall de l’Hôtel de ville, sur laquelle est inscrite : « En hommage aux Liégeois morts pour la civilisation entre 1876 et 1908 ». Après deux ans de discussion, la municipalité, tente, comme c’est le cas à Blankenberge ou à Ostende « d’enterrer l’histoire » pour ne pas faire trop de vagues …

Après ces exemples d’actions concrètes qui prouvent que la question du patrimoine public colonial interpelle et met en colère de nombreux citoyens belges, nous avons, autour de José Mukadi (CADTM), Guy de Boeck (journaliste et écrivain), Bambi Ceuppens (historienne) et Lucas Catherine (écrivain), réfléchi à la stratégie d’action à mener.
De manière unanime, nous avons décidé que les monuments qui témoignent d’une époque et de sa philosophie ne doivent pas être déboulonnés. Au contraire, ils doivent rester en place et permettre aux nouvelles générations de comprendre leur histoire. Pour cela ils doivent être tous, sans exception, annotés par des plaques explicatives de manière à les mettre en contexte et faire une analyse critique du rôle de chacun durant ces périodes.
D’autre part, l’assemblée a proposé que de nouveaux monuments soient érigés à la mémoire des vrai héros comme, par exemple, les soldats congolais morts pendant les deux guerres mondiales. Cette revendication sera mise en application le 11 novembre prochain. Le collectif Mémoires Coloniales organise au square Riga une commémoration aux soldats congolais inconnus, à l’issue de laquelle un monument bruxellois leur sera dédiés et baptisé pour leur rendre hommage.

L’ensemble des revendications du collectif Mémoires Coloniales se trouve dans un mémorandum rendu public en conclusion de la journée d’étude2. Le collectif qui marque par la clôture de cette journée son acte II continuera à dénoncer les aspects négatifs et meurtriers de la colonisation, jusqu’à ce qu’il se fasse entendre par un grand nombre de citoyens et par les pouvoirs publics.

Si l’on fait un bilan du travail du collectif Mémoires Coloniales, on se rend compte à quel point il est difficile de mobiliser les médias et les élus autour de ces questions. A l’heure du centenaire, ces questions devraient être relayées et publiquement discutées, surtout que des pays comme l’Italie, l’Australie et le Canada, ont quant à eux, décidé d’affronter leur passé colonial, de s’en excuser et de le réparer …
A quand un débat public en Belgique ?




Notes

[1Voir le compte rendu de la promenade coloniale - http://www.cadtm.org/spip.php?article3627

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