Migrations, luttes des sans-papiers et dette

25 novembre 2020 par César Chantraine


Atelier « Migrations, luttes des sans-papiers et dette », Rencontres d’automne du CADTM (Crédits photo : dim)

Retour sur un atelier avec une délégation de l’Ecole des Solidarités de Liège et du collectif ATEMOS (masques Solidaires)

Ce samedi 17 octobre 2020, c’est l’Europe entière qui se mobilise pour la régularisation des sans-papiers.

En France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Slovénie, en Macédoine, en Grèce, mais aussi en Turquie, au Maroc et au Liban... Partout ! Des collectifs, des associations, des syndicats et des citoyens se joignent aux nombreuses manifestations, marches et actions organisées par les sans-papiers pour exiger d’une seule voix leur régularisation.

Cet atelier de nos Rencontre d’Automne se veut comme une contribution à cette journée transnationale de lutte des migrant.e.s et un hommage à la lutte des sans-papiers.

Pour le CADTM, les mots « migrations » et « dettes » sont depuis longtemps indissociables tant il est évident que les politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
, sensées servir au remboursement des dettes publiques illégitimes, sont à la source d’une dégradation constante des conditions d’existence de populations. Subissant la destruction de leur environnement naturel, économique et culturel, la migration ne peut alors en aucun cas être considérée comme un « choix volontaire » pour ces personnes.

L’endettement privé des ménages est également une des causes majeures des migrations intra et internationales. Et lorsque la fuite est le seul moyen de survie, s’ajoute l’endettement pour payer le voyage et les passeurs, les documents nécessaires et les démarches administratives sans aucune garantie d’obtenir l’asile ou la protection dans le pays d’accueil. Sans papiers et donc sans droits ni protections, les personnes migrantes se retrouvent dans des conditions inhumaines.

Notre pays a depuis peu un nouveau secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, dont le père irakien est arrivé en Belgique en tant que réfugié politique. Nous constatons cependant que le récent accord de gouvernement ne dit pas un mot sur la régularisation des personnes en situation irrégulière. Et la promesse d’un « enfermement plus court », est en réalité la marque d’une politique bien plus axée sur « le retour » que sur « l’accueil », à l’image du récent Pacte migratoire européen dont les recommandations sont d’ailleurs non-contraignantes.

Au regard du contexte actuel, et des nouvelles mesures belges et européennes, des personnes directement concernées par les effets de ces politiques sont venues nous expliquer leurs combats et leurs revendications concrètes.

 Masques solidaires

Nous avons pu écouter les témoignages d’un collectif de femmes migrantes : le collectif ATEMOS. Ces femmes ont choisi de s’organiser pour réclamer leur place légitime dans notre société. Elles organisent, entre autres et depuis longtemps, des ateliers de couture et de cuisine. S’ouvrir au monde, plutôt que se cacher. S’assumer contributrices et non dépendantes. Face à leur courage et leur fierté, les émotions sont fortes et le respect profond.

Elles nous ont expliqué comment ces ateliers leur ont permis d’avoir un petit revenu. Puis comment, à partir de ce petit revenu, elles ont décidé de cotiser. Car ces femmes ont en effet mis sur pied un véritable système de mutuelle, qu’elles gèrent elles-mêmes, et qui couvre les frais médicaux de leurs familles.

Depuis le 14 mars, elles sont d’ailleurs en première ligne de la lutte contre la covid 19. Plus de 8000 masques ont été confectionnés au sein de leur atelier de couture. Des masques sans facture, offerts à d’autres migrant.e.s ou à des sans-domicile-fixe, et aussi, parfois, suivis de dons. Elles sont même parvenues à remporter des marchés publics officiels.

Pour elles, l’accord de la Coalition Vivaldi (le nouveau gouvernement belge) n’est pas seulement une énorme déception en termes de politique migratoire. C’est aussi une source de douleur : le sentiment d’être carrément ignorées.
« Nous l’avons prouvé plusieurs fois, notre capacité à nous prendre en charge ! On résiste, on mène notre combat et nous revendiquons la régularisation, alors qu’en même temps, nous sommes exploitées et humiliées. Mais nous allons continuer de travailler et apporter à la société belge et montrer de quoi nous sommes capables. »

Pourtant, leur extraordinaire capacité à s’organiser inspire. Leur système de solidarité a depuis été repris par d’autres collectifs, dont la grande occupation de Burenville. Et il suffit de les écouter pour se rendre compte qu’elles bouillonnent d’idées et de projets concrets : événements, écriture, théâtre, plaidoyers politique, coopérative d’économie sociale et solidaire...

 Savoir c’est pouvoir

Si leur combat reste ignoré par le gouvernement, ce n’est pas le cas de la société civile. De nombreux citoyens, collectifs de soutien et associations se mobilisent pour agir à leur côté. Un exemple particulièrement intéressant : l’École des Solidarité.

L’École des Solidarités est une initiative portée par les associations Promotion & Culture, le Monde des Possibles, et le CEPAG. Elle propose à tous les « sans » un cycle de formation construit sur deux axes. D’une part, des modules de première nécessité, où les participant.e.s apprennent à connaître leurs droits, le fonctionnement et la structure des institutions de manière pratique. D’autre part, des modules politiques pour penser, imaginer et construire des alternatives.

Rosario, qui anime ces ateliers, nous explique :
« Il s’agit en fait de reconstruire idéologiquement le corps social et la lutte des classes. Redonner à la diversité sa place historique dans la construction de la Belgique actuelle, dans un esprit d’abolition des frontières physiques. Les module politiques sont très importants car ils permettent de dégager des perspectives d’avenir. »

Un participant nous confie :
« Cette école a développé mon intellect de manière à comprendre beaucoup de chose : le bateau ivre de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
, les prêts toxiques, qu’en réalité l’argent de l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. n’apporte rien à personne. La connaissance de l’histoire des luttes nous a permis de comprendre comment mener les nôtres, comprendre qu’il faut mettre la pression sur les décideurs politiques. Grâce à cette école, je n’ai plus peur, et je sais faire mes démarche administratives. »

A travers la mise en commun des savoirs, ces formations soutiennent des combats collectifs et des revendications pour des alternatives possibles.

Et le CADTM est solidaire avec ces résistances. Pour le CADTM, une politique migratoire juste devrait contenir l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique illégitime des pays d’émigration, l’annulation des dette privés illégitimes des personnes migrantes, l’aménagement de voies de migration sûres et légales, ainsi que la régularisation de toute personne sans-papiers.

Papiers pour toutes et tous !


Voir également : Retour complet sur les Rencontres d’automne du CADTM




César Chantraine

Permanent au CADTM Belgique