Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! Puissance et revenus

16 juillet par Kairos Europe WB


(CC - pxhere)

Le dossier qui suit, a été réalisé sur base de données et de fiches réalisées par Christian Boigruf. Nous publions ici la seconde partie.

Ce travail a donné lieu à un débat le 23 janvier 2018, débat organisé par Attac Bruxelles 2. Pour tout contact : christianboigruf [at] gmail.com

Voir aussi de précédents articles dans les courriers de Kairos Europe WB n°46 et 47 (www.kairoswb.com) sur le rôle de ces « intermédiaires » présenté notamment dans différents rapports de la Commission Panama Papers du Parlement européen.

La puissance des Big Four

- Les Big Four sont implantés dans 180 pays. Ils se présentent comme des firmes « mondialisées » (Global)
- À eux 4, ils forment une des plus grandes entreprises de la planète
- Chiffre d’affaires : 134 milliards de dollars (29e rang mondial)
- Effectifs : près de 950 000 personnes (5e rang mondial)
- Des dizaines de milliers de clients, dont les plus grandes entreprises et les ultra/très riches particuliers
- Omniprésents dans les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.

- Des moyens humains considérables mis en place dans les paradis fiscaux : 225 000 personnes alors que l’activité économique des pays concernés en justifierait 100 000
- Une surreprésentation (ou un sureffectif) de 125 000 personnes dans les paradis fiscaux étudiés (40)
- Une activité intense de conseil et de lobbying auprès des administrations publiques, des institutions et gouvernements régionaux, nationaux et internationaux
- Parmi les entreprises préférées des jeunes diplômés
- 240.000 personnes recrutées annuellement. Un fameux turn-over !

De plus petits cabinets d’audit prospèrent aussi…
- Tous anglo-saxons, ils sont 6 à chasser à distance respectable du peloton de tête des Big Four
- Ils sont certes significativement distancés, mais sont tous en progression en exerçant les mêmes métiers
- Il s’agit de : N°5 : BDO ; N°6 : RSM ; N°7 : Grant Thornton N°8 : Crowe Horwath N°9 : Baker Tilly N°10 : Nexia
- A eux 6, ils réalisent un chiffre d’affaires de 27,3 milliards de dollars et emploient 250 692 personnes
- Ils constituent donc un 5e Big Four.

Près d’un million de personnes travaillent pour et au sein des Big Four !

/ Deloitte PwC KPMG EY
Professionnels 193 199 177 182 147 028 189 111
Partenaires 11 122 10 830 9 843 Inconnu
Administratifs 40 124 35 456 32 111 41 689
Total 244 445 223 468 188 982 230 800

« The Big Four : a Study for Opacity » de R.Murphy et S.M.Stausholm – juillet 2017 – rapport pour le groupe GUENGL (Commission Panama Papers/Parlement européen) - www.guengl.eu


Des lieux d’enregistrement révélateurs de leur activité fisco-trafiquante

Les entités internationales de chacun des Big Four (tous anglo-saxons) sont immatriculées :
- au Royaume-Uni pour Deloitte, PwC et EY (« UK private company limited by guarantee »)
- en Suisse pour KPMG (« Swiss Verein »)
- Toutes les entités USA de chacun des Big Four sont immatriculées (sans aucune exception) dans l’État du Delaware, souvent qualifié de plus grand paradis fiscal du monde. Il en est de même pour les 6 autres cabinets d’audit et de conseil qui avec les Big Four constituent le peloton des dix plus grands : tous implantés au Royaume-Uni, à l’exception de Crowe Horwath immatriculé en Suisse (« Swiss Verein ») et de Nexia, immatriculé à l’Ile de Man. La marque de RSM est gérée par une société de droit suisse (« Swiss Verein »), dont le siège est situé à Zug dans le canton du même nom …


Plus que des prestataires de services intellectuels !

Parmi les toutes plus grandes entreprise mondiales, mais uniques en leur genre : exclusivement fournisseurs de prestations intellectuelles qui se déclinent selon la terminologie anglo-saxonne consacrée entre les lignes de services suivantes :
- Audit / Assurance (Audit et certification de comptes)
- Tax (ou Legal&Tax)
- Advisory / Consultancy (Conseil) (en ce qui concerne le Conseil hors Conseil Fiscal, seule Accenture (ex Andersen Consulting) et ses 425 000 collaborateurs les concurrence au plan de la taille)

Plus que des prestataires de services intellectuels, ils sont aussi :
- certificateurs légaux en tant qu’auditeurs (commissaires aux comptes) certifiant sincères et véritables les comptes des entreprises clientes, dont les plus grandes de la planète
- quasi auteurs uniques des normes comptables internationales qui sont donc édictées par des firmes privées !
- prescripteurs de moultes concepts dans de nombreuses fonctions de l’entreprise
- prescripteur de méthodologies (systèmes d’information, notamment)
- auteurs d’une foultitude d’enquêtes de toutes natures au niveau national et mondial
- participants actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
à de nombreux forums (ex : Davos) et autres think-tank à vocation néolibérale

C’est derrière cette façade de mission légale, de rigueur et d’expert qu’ils organisent et commettent leur activité de fisco-trafiquant.

Ils se font les chantres de la nécessité absolue de ne pas être en situation de conflit d’intérêt. Ils en dissertent à n’en plus finir alors qu’ils en font peu de cas pour eux-mêmes… !
- création de cabinets d’avocats prétendument indépendants du reste de leurs activités
- financement d’associations internationales censées édicter les normes comptables internationales, dont ils sont en fait les véritables auteurs.


Les conseils fiscaux : près d’un quart des revenus des Big Four !

Milliards $ Total Deloitte PwC EY KPMG
Audit 47,1 35,3% 9,4 24,2% 16,0 42,4% 11,6 37,0% 10,1 39,8%
Taxes 30,6 23,0% 7,3 18,8% 9,5 25,2% 8,2 26,1% 5,6 22,0%
Conseil 55,6 41,7% 22,1 57% 12,2 32,4% 11,6 36,9% 9,7 38,2%
Total 133,3 100% 38,8 100% 37,7 100% 31,4 100% 25,4 100%

- 30,6 milliards de dollars (23% du chiffre d’affaires total) en conseils fiscaux, soit 34% du chiffre d’affaires de Google pour ce seul type de prestation ! [1]
- L’étroite connexion entre le chiffre d’affaires audit (hors certification des comptes) et le conseil fiscal ainsi que leur présence dans les paradis fiscaux, conduit à penser que les 30,6 milliards sont un minimum des sommes consacrées à produire de l’évasion fiscale.

Ce second article est tiré d’un dossier intitulé « Les Big Four... ces fisco-trafiquants » réalisé par l’ONG Kairos Europe (Wallonie-Bruxelles).

Voir les autres parties :
- 1 : Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! À quoi les comparer ?
- 2 : Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! Puissance et revenus
- 3 : Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! La colonisation rampante des entreprises et de l’État
- 4 : Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! Leur rôle clé dans l’évasion fiscale
- 5 : Les Big Four... ces fisco-trafiquants ! Des normes comptables soutenues par les Big Four et créées pour relayer les intérêts privés des sociétés multinationales
- 6 : En Belgique, toujours plus d’inégalités de revenus !



Notes

[1Tableau extrait de l’étude réalisée en 2017 pour la Commission du Parlement européen sur les Panama Papers (Role of advisors and intermediaries – Willem Pietr De Groen / PE 602 030, chap. 5), le chiffre en 2015 était de 28 milliards $. Selon cette étude, un tiers de ce travail fiscal était consacré à la conformité, le reste concerne le planning (optimisation) fiscal.