Dossier Maghreb

La Tunisie à la recherche d’un avenir

16 septembre 2006 par Fathi Chamkhi


Le cinquantenaire de l’indépendance de la Tunisie, qui avait mis fin, en 1956, au « Protectorat » français établi en 1881, vient de passer dans l’indifférence générale ! Seule exception, le discours du général Ben Ali, maître absolu de la Tunisie, qu’il a débité devant quelques milliers d’« applaudisseurs professionnels », rassemblés pour l’occasion dans le Palais des congrès à Tunis, et retransmis en direct à la télévision,.
Dans son discours, Ben Ali s’est contenté de marteler les mêmes assertions concernant la poursuite de l’« œuvre du développement intégral », tout en inventoriant les prétendus acquis des Tunisiens sous son « Ere nouvelle ». Ces allégations cachent mal le sentiment de ras-le-bol qui règne désormais dans le pays. Les Tunisiens, d’habitude peu enclins à la révolte, se sentent poussés à bout par un système économique qui les écrase et un pouvoir politique qui les étrangle. Désillusionnés, ils ne croient plus en l’avenir !
En effet, un demi-siècle de « gouvernement national » et d’efforts de développement, n’ont pas réussi à changer la donne de façon radicale en faveur de la majorité des tunisiens. Celle-ci est aujourd’hui obligée de trimer dans des conditions économiques et sociales de plus en plus pénibles, afin d’assurer un revenu minimum. Dans le même temps, toute contestation est sévèrement réprimée.
Mais, face à la dictature, la majorité des Tunisiens préfère pour le moment avoir la tête ailleurs ; sa principale préoccupation, c’est de tenter de réussir à joindre les deux bouts. Les difficultés sont bien pires dans les rangs de la jeunesse qui est accablée par le chômage, la misère et le manque de perspectives d’avenir. Aujourd’hui, une majorité de jeunes n’a qu’une idée en tête : tout faire pour aller tenter sa chance en France, en Italie ou ailleurs en Europe.
Cette description sommaire de la situation générale en Tunisie, contraste avec une certaine image perçue de l’extérieur ; celle d’un pays qui réussit plutôt bien en affaires, qui paraît moderne et assez stable dans un environnement géopolitique contraignant. La réalité est beaucoup plus nuancée.

LE LIBERALISME NE FAIT QU’EMPIRER LES PROBLEMES DE LA TUNISIE

Au cours d’un demi-siècle d’indépendance, la Tunisie a connu deux règnes : celui de Bourguiba (1956-1987), puis celui de Ben Ali (depuis 1987). A chaque règne correspond un modèle économique et social, mais un unique mode de gouvernement : la dictature.
Vers le milieu des années 80, le régime de Bourguiba était empêtré dans les difficultés économiques. Pour s’en sortir, il avait décidé, en 1984, la suppression des subventions aux produits de première nécessité, ce qui provoqua contre lui « la révolte de pain », obligeant ainsi Bourguiba à faire marche arrière. Dans la foulée, le régime fut rattrapé par la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
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En 1986, il avait fini par adopter le Programme d’Ajustement Structurel (PAS), qu’il refusait quelques années plus tôt. Mais la crise économique s’était entre temps doublée d’une crise politique en rapport avec la succession du « Combattant suprême ». Le coup d’État de Ben Ali (7 novembre 1987) était arrivé à point nommé pour remettre de l’ordre au sommet de l’État, afin de rendre possible la mise en application des réformes néo-libérales,
Assez rapidement, Ben Ali arrime la Tunisie à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale en la soumettant au consensus de Washington : en 1990, il adhère au GATT GATT Le G77 est une émanation du Groupe des pays en voie de développement qui se sont réunis pour préparer la première Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) à Genève en 1964. Le Groupe offre un forum aux PED pour discuter des problèmes économiques et monétaires internationaux. En 2021, le G77 regroupait plus de 130 pays. , puis à l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
en 1995 et, la même année, il signe un « Accord de Partenariat » avec l’Union Européenne qui vise à intégrer la Tunisie, à l’horizon 2008, dans la zone de libre échange de celle-ci.
De fait, la Tunisie est devenue un pays administré par des institutions impérialistes pour le compte du capital mondial, telles que la Commission Européenne, via la « Commission de Partenariat », et surtout les institutions de Bretton Woods à travers leurs « représentations techniques ».

LA CENTRALITE DE LA QUESTION DE LA DETTE

La dette extérieure a joué un rôle éminemment important dans l’histoire moderne de la Tunisie. Elle fut, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, le principal prétexte pour la colonisation française de la Tunisie. L’Etat Beylical fut alors appâté par des emprunts généreux, que lui proposaient les cercles financiers français. Le Bey, mal conseillé, se laissa prendre au piège. En 1876, ses finances furent mises sous le contrôle d’une « Commission financière » franco-britannique. Quelques années plus tard, la France imposa son Protectorat colonial à la Tunisie.
De nos jours, la dette est devenue le principal vecteur du néocolonialisme. C’est ainsi que, sous les effets conjugués de l’échec de la politique de développement et ceux de l’impact de la crise de la dette, le pouvoir de Ben Ali a été amené à se soumettre aux directives et aux exigences des différentes institutions impérialistes.
De source d’appoint pour le financement des programmes de développement, durant les premières années de l’indépendance, la dette est devenue aujourd’hui un fardeau économique et un argument politique de taille à la disposition de l’impérialisme.
Sous prétexte de sortir de la crise, de faire face aux paiements extérieurs et afin de relancer la croissance, Ben Ali s’est engagé dans un processus d’endettement massif.

Entre 2001 et 2003, l’encours de la dette publique extérieure a progressé de façon significative, plus de 4,6 milliards de dollars (Mrds), bien plus que pendant les onze dernières années, où il n’a progressé que de 3,2 Mrds de dollars.
La charge de la dette par rapport au PNB PNB
Produit national brut
Le PNB traduit la richesse produite par une nation, par opposition à un territoire donné. Il comprend les revenus des citoyens de cette nation vivant à l’étranger.
se maintient à un niveau assez élevé ; soit 64,7%
Le service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. cumulé depuis 1980, représente 28,5 Mrds de $ ; soit plus de 8 fois le montant de la dette initiale. Dans le même temps, les prêts nouveaux contractés par la Tunisie ont représenté 27 milliards de dollars ; en d’autres termes, elle est devenue exportatrice nette de capitaux.
Au cours des dix dernières années, le service de la dette a augmenté selon un rythme plus élevé que celui du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
 : 62,2% contre 43,4% : le surendettement est assez clair.
De plus, au cours des dix dernières années, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
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est devenue le principal créancier de la Tunisie. Ainsi, la part des crédits multilatéraux, contractés essentiellement auprès de cette institution, a progressé entre 1980 et 2003 de 12,3% à 34,4%, dans l’endettement total du pays. Cela a permis à cette institution impérialiste de tenir sous son joug des leviers essentiels de l’économie locale, et de prendre part dans la définition de la politique économique et sociale de l’Etat.
Enfin, l’argent des emprunts nouveaux sert d’abord à rembourser le service de la dette. La Tunisie se voit obligée de s’endetter afin de payer une dette qui ne diminue pas. Il apparaît donc bien difficile de soutenir l’assertion du régime qui justifie les nouveaux emprunts par la nécessité de financer un hypothétique développement. Rappelons à cet égard que le produit de la liquidation d’une bonne partie de l’appareil productif, à la suite de deux décennies de politique de privatisation, n’a pas excédé 1,4 Mrds de dollars ; soit une valeur inférieure au service de la dette de la seule année 2003 (1,6 Mrds de dollars). De plus, plus des trois quarts des entreprises privatisées l’ont été au profit du capital européen.

DEFAILLANCE GRAVE AU NIVEAU DES LIBERTES DEMOCRATIQUES

L’absence quasi-totale des libertés démocratiques est de nature à aggraver une situation sociale bien difficile, et de rendre la recherche d’alternatives assez hypothétique. Le pouvoir tunisien qui n’est pas à une contradiction près, continue pourtant d’affirmer haut et fort qu’il est attaché aux valeurs démocratiques et qu’il s’attelle à les concrétiser dans toutes les sphères de la vie sociale tunisienne.
Au lendemain de son coup d’État, en 1987, Ben Ali s’était engagé solennellement à supprimer la présidence à vie, qui fut instaurée par son prédécesseur, quelques années auparavant. Il avait même promis la libéralisation de la vie politique et l’instauration d’un État de droit. Mais, dix huit ans plus tard, l’encadrement et le verrouillage policier de la société tunisienne n’ont jamais été aussi importants.
La société tunisienne semble aujourd’hui totalement désarmée face à la double dictature : celle du marché et celle de Ben Ali. Assez paradoxalement le dégoût des Tunisiens pour un régime en tout point haïssable, n’a d’égal que leur indifférence et leur désaffection totale des sphères dans lesquelles se décide leur avenir. Aujourd’hui, Ben Ali semble avoir gagné par KO contre la Tunisie ! L’avenir nous dira, peut être, si cette dernière a su trouver les forces suffisantes pour se redresser à nouveau.




Fathi CHAMKHI (RAID Tunisie).

Fathi Chamkhi

Fathi Chamkhi, député du Front Populaire, animateur de RAID (ATTAC et CADTM en Tunisie), est militant de la Ligue de la gauche ouvrière, une des organisations fondatrices du Front populaire.