Vous ne savez pas très bien ce qu’est une agence de notation ou bien la FED et vous êtes plein d’incertitudes sur ce que fait la BCE ? « Bancocratie » d’Eric Toussaint est pour vous.

Recension du livre Bancocratie

2 septembre 2014 par Henri Wilno


Vous ne savez pas très bien ce qu’est une agence de notation ou bien la FED et vous êtes plein d’incertitudes sur ce que fait la BCE ? « Bancocratie » est pour vous [1] . C’est un livre documenté et pédagogique sur les banques et leur évolution, des années 70 jusqu’à la crise actuelle. Éric Toussaint, universitaire mais surtout responsable du CADTM (comité pour l’annulation de la dette du tiers monde) y a synthétisé une masse énorme d’informations.

L’introduction souligne l’imbrication inextricable entre banques, entreprises et États et montre l’impossibilité, dans la phase actuelle du capitalisme, de distinguer capital financier et capital industriel. L’ouvrage rappelle que dissimulation et fraude sont des pratiques inhérentes aux banques : maquillage de leur situation réelle en 2008 (et depuis, comme l’a montré cette année le cas de la grande banque portugaise Espirito Santo dont les pertes gigantesques ont nécessité début août 2014 un soutien de l’État dépassant 4 milliards d’euros), manipulations du Libor LIBOR
London Interbank Offered Rate
Taux interbancaire de la City londonienne (très proche du prime rate des États-Unis, autre taux de base des prêts internationaux).
(un taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
qui sert de référence à une masse énorme de crédit dans le monde), recyclage de l’argent de la drogue, encouragement et soutien à la fraude fiscale, etc. On lira notamment l’édifiante histoire de la banque HSBC et de son dirigeant : PDG, homme d’Église et ministre.

Pour mettre fin à tout cela, la socialisation du système bancaire et des assurances privées (qui passe par l’expropriation sans indemnité de leurs grands actionnaires) est à juste titre présentée comme nécessaire. Sont également développées 19 mesures concrètes et plus limitées susceptibles de permettre de réaliser un front plus large (parmi elles, un « pôle financier public »). Ce point mériterait discussion et, d’ailleurs, Éric Toussaint souligne que de telles mesures ne mettraient pas fin à l’emprise du capital privé sur les banques. On trouvera enfin dans l’ouvrage une démonstration éclairante sur la politique des institutions européennes : celle-ci n’est pas un échec, comme le soutiennent certains, mais elle répond à la logique d’un Capital assoiffé de plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
. La question de l’Euro n’est sciemment pas traitée, de même que celle de l’articulation entre ruptures nationales et réorientation européenne, mais on ne peut qu’être d’accord avec la dernière phrase de l’ouvrage, ce qui sera décisif, c’est qu’« au travers de l’auto-activité et de l’auto-organisation les populations deviennent actrices de leur propre destin ».




Henri Wilno écrit pour l’hebdomadaire L’Anticapitaliste

Notes

[1Éric Toussaint, Bancocratie, Editions Aden, Bruxelles, 2014, 24 Euros, http://cadtm.org/Bancocratie