[VIDEO] « Ne pas retourner à la situation antérieure à la crise covid-19 : rompre avec le système capitaliste et patriarcal »

20 mai par Eric Toussaint , Sébastien Brulez , Chris Den Hond


Sébastien Brulez (CNCD-11.11.11.) s’entretient avec Eric Toussaint (CADTM)
Montage et sous-titres : Chris Den Hond

Sébastien Brulez : Est-ce que finalement une réponse sociale et écologique aux enjeux actuels est compatible avec une logique de marché, avec la logique capitaliste ? Ou faut-il plutôt assumer la nécessité d’une rupture ?

Eric Toussaint : Je crois qu’il faut vraiment assumer la nécessité d’une rupture absolument radicale. Il ne s’agit absolument pas de retourner au monde comme il était avant.

Il est très clair que les gouvernements cherchent un retour le plus vite possible au système antérieur. C’est ce que veulent les patrons, les grands actionnaires, le 1 pour cent le plus riche.

Par contre, une écrasante majorité de la population a besoin d’un changement absolument radical que ce soit en Belgique, que ce soit dans les autres pays européens ou que ce soit dans le Sud de la planète.

Évidemment on a une crise multidimensionnelle du système capitaliste global et du système patriarcal aussi. Une crise du système capitaliste avec une crise écologique, une crise sanitaire, une crise financière, une crise économique, une crise démocratique puisqu’il y a une absence absolument claire de démocratie. On a assisté à une impressionnante explosion des inégalités comme on n’en a jamais vu dans d’aussi fortes proportions dans toute l’histoire de l’humanité. Il faut donc des changements radicaux.

Bien sûr, il est important de se mobiliser pour une série de propositions très concrètes. On en a entendu toute une série et j’y adhère : la question des cohabitants, l’augmentation des salaires, l’augmentation des différents types d’indemnités. C’est absolument certain.

Mais au-delà de ça, il faut des changements beaucoup plus fondamentaux.

Il faut remettre en cause le système de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
car on est en train d’accumuler dans
cette sortie ou cette gestion de la crise des quantités absolument énormes de dettes publiques. Pour le moment, les gouvernants ne parlent absolument pas du lendemain c’est-à-dire de comment on va rembourser cette dette publique parce qu’ils veulent absolument accumuler cette dette publique.

Pourquoi veulent-ils accumuler cette dette publique ? Parce qu’ils ne veulent pas
prendre des mesures pour imposer les plus riches. Or quand on ne veut pas imposer les plus riches, quel est le moyen de financer un budget ? Le moyen trouvé par les gouvernants, c’est augmenter la dette. Pour le moment ce qui est en train de se passer, c’est la distribution de cadeaux massifs notamment aux grandes banques et à leurs grands actionnaires.

En Belgique, à part Belfius qui appartient à l’État belge depuis la faillite de Dexia, les banques sont toutes privées. Et Belfius ne fonctionne pas comme elle devrait fonctionner, elle ne fonctionne pas comme une véritable banque publique.

Ces banques reçoivent des garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). de l’État absolument phénoménales. De plus, le gouvernement va faire des cadeaux énormes aux grandes entreprises et aux grands actionnaires parce qu’ils vont déclarer des pertes et qu’ils ne vont pas payer d’impôts.

Il faudrait des mesures très fortes du type suspension du paiement de la dette, impôt unique de crise sur le 1 % le plus riche, son patrimoine et ses revenus. Il s’agit d’un impôt de 15 ou de 20 %, un impôt extrêmement important qui ramène beaucoup d’argent.

On a parlé des paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
. Un gouvernement national n’est pas en mesure d’interdire les paradis fiscaux. Ce qu’on peut parfaitement interdire dans le cadre belge, ou d’un autre pays, c’est toute transaction avec les paradis fiscaux. C’est-à-dire, on peut interdire par voie légale aux banques, aux individus et aux entreprises de réaliser des transactions avec les paradis fiscaux.

Décréter que toute transaction qui se fait avec ces paradis fiscaux sera l’objet d’une amende équivalente au montant qui aura transité vers les paradis fiscaux.

Cela arrêterait ces transactions et permettrait de prélever correctement l’impôt car il ne serait pas planqué dans les paradis fiscaux.

Je suis pour un impôt extraordinaire qui s’ajoute à d’autres impôts réguliers comme l’impôt sur les millionnaires qui est proposé par différentes forces politiques et que je trouve tout à fait correct.

Il faut prélever autrement l’impôt. Il faut baisser l’impôt sur les plus faibles, sur la majorité de la population, sur les travailleurs. Évidemment la droite parle de baisser l’impôt sur le travail parce que ce qu’ils veulent faire en réalité, c’est baisser le salaire brut et les cotisations patronales etc.

Il faut un changement radical et au-delà de ça je suis pour une annulation des dettes publiques si elles sont identifiées comme illégitimes c’est-à-dire si elles ont été contractées pour favoriser l’intérêt particulier d’une minorité privilégiée.

Je suis pour la socialisation des banques à savoir l’expropriation des grands actionnaires des banques privées sans indemnité et bien sûr avec indemnisation des petits actionnaires, il n’y a pas de problème.

Le Big Pharma, se souvient-on qu’il y a quelques mois que GlaxoSmithKline a voulu supprimer la majorité des 800 emplois de son siège en Belgique [1]. C’est une très grande entreprise qui vient de passer un accord avec Sanofi pour produire un vaccin, et Sanofi est en train de distribuer des dividendes aux actionnaires. Sanofi, entreprise française, donne à ses actionnaires au moment où je parle, 3 milliards et demi d’euros. Sanofi vient d’annoncer que si elle trouve un vaccin covid-19 avec GSK, il sera pour les États-Unis et pas pour la France ou pas pour l’Europe [2].

Donc il faut réquisitionner et exproprier ce Big Pharma et le transférer dans le public.


Sébastien Brulez : Certains économistes et sociologues en France, je pense à Cédric Durand ou Razmig Keucheyan remettent en avant la nécessité d’une planification démocratique des besoins [3] c’est-à-dire de quoi a-t-on besoin ? Qu’est-ce qu’on a besoin de produire ?

Eric Toussaint : Il faut effectivement planifier la sortie du modèle actuel. Il faut réaliser une planification et surtout à partir du moment où la décision est prise de sortir du modèle actuel, il s’agit de revoir complètement l’agriculture ici en Belgique, plus largement il s’agit de relocaliser radicalement la production et donc de produire toute une série de choses qu’on a abandonné de produire dans l’industrie locale. En commençant par les choses de première nécessité au niveau sanitaire. Il faut aussi fermer les centrales nucléaires donc il faut planifier leur fermeture et leur remplacement par de l’énergie renouvelable et cela massivement.
Donc, oui il faut une planification.

La planification a été discréditée. Or si on veut lutter contre le changement climatique, contre la crise écologique, contre le retour périodique du virus (parce qu’on sait très bien que ce type de maladie et d’autres types de maladie de la même catégorie risquent de revenir de plus en plus fréquemment). Si on veut sortir de cela, il faut planifier la recherche, planifier l’investissement et planifier un nouveau modèle en investissant massivement. Et pour ce faire, il faut notamment contracter des dettes de manière légitime pour favoriser l’intérêt général et pas l’intérêt d’une minorité privilégiée. Bien sûr, l’impôt doit aussi servir à financer la transition vers un autre modèle de relation avec la nature, un autre modèle de relations entre les êtres humains, d’autres rapports de productions, d’autres rapports de propriété.

Je parlais de la nécessaire rupture avec le capitalisme. J’ai dit aussi la rupture avec le patriarcat parce que toutes les professions essentielles qui apparaissent aux yeux de tout le monde sont largement féminines et montrent que nous sommes dans un système à la fois d’oppression de classe sociale et de sexe. Il doit y avoir une émancipation profonde des femmes.

Il faut convaincre le public de la nécessaire socialisation des banques. Pour cela, le CADTM fait un énorme travail et on n’est pas les seuls. On le fait avec d’autres organisations, comme Financité https://www.financite.be/ le fait de son côté. Le CADTM vient de publier des vidéos d’Aline Farès qui expliquent de manière très simple ce que font les banques https://www.cadtm.org/Video-Que-financent-les-banques et comment les banques tirent des bénéfices des solutions de sauvetage.

Nous construisons toute une série d’argumentaires pour montrer en quoi un système public, un service public bancaire pourrait réellement répondre à toute une série de problèmes. Nous ne sommes pas simplement pour une banque publique. Bien sûr que nous serions extrêmement heureux que Belfius soit une authentique banque publique http://www.belfiusestanous.be/ mais pour nous, elle ne devrait pas être soumise à la concurrence de BNP Paribas, ING et d’autres banques privées. Il faudrait un véritable service public de la finance pour que l’épargne locale soient redirigée vers des investissements locaux, aussi nationaux et bien sûr fédéraux, dans le cadre d’une planification d’un changement radical de la société.



Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

Chris Den Hond

a participé à la fondation du CADTM Belgique en 1990 et est vidéo-journaliste. Il écrit sur les luttes au Moyen-Orient où il se rend régulièrement. Il collabore au Monde diplomatique et à Orient XXI.

Autres articles en français de Chris Den Hond (11)

0 | 10