Le Forum des Peuples, contre pouvoir africain au G8

10 juillet 2008 par Jérôme Ollier


Situé à une soixantaine de kilomètres de Bamako, au bord du fleuve Niger, c’est dans l’institut de promotion du développement rural de Katibougou que se tient le 7e forum des peuples. Ecole agricole construite par des architectes russes dans les années 60, durant la présidence de Modibo Keita [1], cette école instruisait à l’époque quelque 8000 étudiants, il n’en reste guère plus que 400 aujourd’hui.

Organisé par la CAD Mali [2], le Forum des Peuples se réunit tous les ans au même moment que le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. pour dénoncer les politiques meurtrières des 8 « puissants ». L’événement voit la participation de représentants de mouvements sociaux et d’ONG de toutes les régions du Mali mais aussi des délégations de plusieurs pays d’Afrique. Environ 600 personnes décortiquent et critiquent la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale durant les 4 jours où se succèdent assemblées et ateliers.

C’est d’ailleurs avec une intervention musclée que s’est ouvert le forum. D’anciens salariés de l’entreprise Huicoma et des jeunes « sans voix » du réseau No Vox ont reçu les officiels participant à la cérémonie en scandant des slogans tels que : « ATT [3], Sarkozy, Mondialisation, pilleurs, voleurs, néo-coloniaux : A bas ! » ou « Etat Malien : A bas !, Gouvernement Malien : A bas ! ». Privatisée en 2005, Huicoma était une entreprise de production d’huile à partir de graine de coton. Dans les six mois qui ont suivi sa privatisation, 700 des 1000 employés qui y travaillaient ont été renvoyés. Aujourd’hui en arrêt de production, l’usine a ses portes fermées à deux pas du forum, les travailleurs licenciés ont accueilli les participants derrière une banderole : « ATT, Groupe Tomota, Nos vies valent plus que vos profits ».

Il faut dire que les privatisations ont été bon train ces dernières années au Mali, un des exemples les plus frappants étant celui de la régie des chemins de fer malien. Estimée à quelque 105 milliards de Francs CFA, elle a été cédée à un groupe franco-canadien pour 7 milliards. Ces privatisations ont été exigées [4] par les institutions financières internationales, celles-là même qui prônent cyniquement la « bonne gouvernance ».

photo © Alexandre Foulon

photo © Alexandre Foulon

Les participants du forum ne s’y trompent pas d’ailleurs, le constat est sans appel... Dettes, Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, privatisations, cherté de la vie, APE, tout est rejeté en bloc et avec force. La plupart des discussions ont lieu sur les formes de résistance à ces politiques, certains jouant la carte des interpellations des gouvernements par les « organisations de la société civile », d’autres appelant à la révolution. La souveraineté alimentaire, thème qui prend une place importante en ces temps de crise alimentaire, cristallise bien les divergences sous-jacentes. En effet, le gouvernement pour faire face à la crise vient de lancer « l’initiative riz », censée développer les cultures de riz dans le pays. Certaines organisations (qui ont participé à l’élaboration des plans agricoles) la soutiennent, tandis que d’autres clament qu’il ne s’agit ni plus ni moins que d’une diversion du gouvernement pour tenter de faire passer l’imminente privatisation de la CMDT [5].

Bien que fort orienté sur le Mali, le forum a également une dimension internationale, grâce au rejet total du G8 et aux intervenants étrangers d’abord, mais aussi par le biais de sujets régionaux. Ainsi les gouvernements du nord ont été dénoncés à plusieurs reprises pour leur ingérence dans les affaires du Zimbabwe. En effet, Mugabé est soutenu de manière quasi-unanime par les participants du forum.

Malgré quelques soucis inhérents à ce genre de sommet, les conclusions du forum doivent se révéler fructueuses et porteuses de mobilisations. Les luttes africaines sont d’une manière ou d’une autre amenées à grandir lorsque l’on voit que le transfert net Transfert net On appellera transfert net sur la dette la différence entre les nouveaux prêts contractés par un pays ou une région et son service de la dette (remboursements annuels au titre de la dette - intérêts plus principal).

Le transfert financier net est positif quand le pays ou le continent concerné reçoit plus (en prêts) que ce qu’il rembourse. Il est négatif si les sommes remboursées sont supérieures aux sommes prêtées au pays ou au continent concerné.
sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
des pays d’Afrique subsaharienne a été de 15 milliards de dollars entre 2000 et 2006 [6]. Une grande part des richesses créées par les pays du Sud est donc transférée vers les coffres de leurs riches créanciers du Nord. Pourtant l’Afrique suffoque toujours sous une dette extérieure publique de 115 milliards de dollars [7], et la « cherté de la vie » déclenche de vives réactions. Le G8 et leurs amis capitalistes sont encore maîtres des règles du jeux, mais ici, au Mali, la publicité de la banque belge KBC invitant à spéculer sur la hausse des prix des produits alimentaires indigne et la révolte gronde à juste titre.




Notes

[1Président du Mali de 1960 à 1968, il a mené des politiques de type socialiste, il fut renversé par un coup d’état militaire, le 19 novembre 1968

[2Membre du réseau CADTM international

[3Acronyme du président malien actuel : Amadou Toumani Touré

[4Dans le cadre de politique de lutte contre la pauvreté

[5Compagnie malienne de développement du textile, historiquement associée à la production de coton au Mali

[6Source : Banque mondiale, Global Development Finance 2007 (GDF 2007)

[7Dette publique (ou garanties par le secteur publique) de l’Afrique Sub-Saharienne en 2006, source : GDF 2007

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