Presse

Réponse de « l’homme révolté »

8 février 2008 par Jérôme Ollier


Carte blanche parue dans le quotidien Le Soir , jeudi 7 février 2008, en réponse à la carte blanche de Bruno Colmant, Président de la Bourse de Bruxelles, parue dans le même quotidien, le mardi 5 février, et intitulée « L’homme révolté »

Cher Bruno,

Je suis tout à fait d’accord avec toi : nous avons vécu un « moment singulier » ensemble. Je me souviens également très bien de notre rencontre. Dans l’ascenseur, je t’ai dit : « Vous (entends « la classe capitaliste ») avez perdu un paquet en début de semaine » et tu m’as répondu avec un léger sourire « Oui... 40 milliards » sous le regard médusé des policiers qui nous accompagnaient, surpris de nos échanges pour le moins cordiaux. Ainsi donc, toi, président de la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). , tu as été « interpellé » par cette action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.

Tu écris que tu as été « éberlué des coïncidences » : un krach boursier planétaire en début de semaine, le Forum économique de Davos dans la foulée, cette grand messe du capitalisme qui réunit chaque année les « puissants » de notre monde. Il ne s’agit pas d’une coïncidence : le krach boursier se profile depuis déjà quelques mois et le Forum social mondial se réunit chaque année depuis 2001 au même moment que Davos pour tenter de construire un contre pouvoir et affirmer qu’un autre monde est possible. Mon acte n’était pas isolé : ce même samedi 26 janvier, plus de 900 actions ont eu lieu dans plus de 100 pays aux quatre coins de la planète. Cette banderole « Make capitalism history », au delà d’un acte qui te rappelle « l’adolescence », était ma modeste contribution à cette semaine d’action mondiale.

Venons-en au fond de ton message. Tu écris : « La Bourse est indispensable à l’économie : elle formule la valeur et fonde l’appel au capital à risque. »

Je reprends ici une réaction que j’ai reçue suite à ta carte blanche, réaction que je trouve particulièrement pertinente. Elle a été écrite par Eric Toussaint, auteur du livre « Banque du Sud et nouvelle crise internationale [1] » que je te conseille : « Soyons sérieux Monsieur Colmant, la Bourse est aujourd’hui essentiellement un lieu de spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
financière. Les opérations de rachat et de fusion sans véritable projet industriel et la spéculation sur des titres de société dominent les opérations de bourse. Le comportement moutonnier des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
et les cycles de l’économie capitaliste entraînent régulièrement des crises boursières de grande envergure qui ont des effets profondément néfastes sur la vie des citoyens. Pour le profit de quelques-uns, déjà très riches, l’avenir de la grande majorité des autres se joue comme dans un casino. Récemment la spéculation immobilière qui a touché principalement les Etats-Unis a abouti à la crise du subprime. En 2007, deux millions de familles américaines ont été expulsées de leur logement car elles étaient incapables de rembourser leur dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
hypothécaire. Les sociétés financières qui ont octroyé des prêts à taux variables à des familles déjà fortement endettées ont vendu leurs créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). à de grandes banques sous la forme de titres. Ces grandes banques les ont achetés en masse et se retrouvent avec des paquets de titres qui ne valent plus grand-chose. Quand ces grandes banques ont annoncé de fortes pertes, les bourses ont plongé. Une grande quantité de citoyens risque de voir l’épargne de toute une vie mise en danger par les opérations aventureuses des opérateurs boursiers. En effet une partie de l’épargne est placée sous forme d’actions.
 »

Dans le même registre, le capitalisme serait pour toi « l’ordre naturel des communautés humaines », et par là même, indépassable. C’est faux. Sous sa forme actuelle, le capitalisme a à peine trois siècles d’existence. Des civilisations se sont développées au cours des précédents millénaires sur tous les continents sans connaître le capitalisme. L’humanité peut s’organiser d’une tout autre manière que le capitalisme. Par exemple, en ne mettant pas la recherche du profit individuel comme finalité du comportement humain (de grâce, ne me réponds pas que la recherche du profit individuel fait partie de l’ordre naturel des choses car de nombreux anthropologues ont démontré le contraire) et l’accumulation du capital en tant que moteur de l’économie. Le capitalisme ne disparaîtra pas de lui-même, c’est sûr, sauf si la planète n’y résiste pas.

D’autres formes de domination existent : c’est le cas de l’oppression des femmes par les hommes, le racisme, l’oppression religieuse…, toutes à abolir. Nous avons besoin de mettre en place de véritables alternatives. Et celles-ci n’ont rien à voir avec le capitalisme, rien à voir non plus avec les régimes totalitaires staliniens de l’époque soviétique, de Pol Pot ou de l’actuelle dictature chinoise.

Le fait que je sois monté sur le toit de la Bourse n’est pas un acte punissable, il s’inscrit dans le droit des citoyens à s’insurger contre l’oppression et à exprimer leur opinion. « L’ordre naturel des communautés humaines » aujourd’hui pour moi tiendrait plus de la volonté d’agir pour que les droits humains fondamentaux soient enfin garantis…S’il n’existe pas de solutions « clé en main » pour un socialisme du 21e siècle, ça ne nous dédouane aucunement d’essayer de le construire.




Jérôme Ollier

Militant de la LCR Belgique

Section belge de la quatrième internationale

Voir d’autres réaction à l’article du directeur de la bourse, celle de François Schreuer

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