2 mars par Eric Toussaint

Susan George, en juin 2007. Crédit photo : CC BY-SA 4.0, Raimond Spekking.
Beaucoup a déjà été écrit en positif à la mémoire de Susan George décédée le 14 février 2026 à l’âge de 91 ans. Aussi je vais me limiter à revenir sur quelques aspects de son action en relation avec les thématiques et les pratiques sur lesquelles nous avons convergé.
Susan George est une des auteures qui a joué un rôle très important pour faire connaître dans le Nord global la problématique de la dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
réclamée aux pays du Sud global. Elle y a consacré deux livres percutants qui ont eu un écho important en Europe, en Amérique du Nord et dans les pays industrialisés en général, il s’agit de Jusqu’au cou : enquête sur la dette du tiers monde, (La découverte, 1988, trad. de A Fate Worse Than Debt) publié en 1988, et de L’Effet boomerang, Choc en retour de la dette du tiers monde, (La Découverte/Essais, 1992), (ISBN 9782707121370) publié en 1992. On peut y ajouter Crédits sans Frontières, publié en 1994 qui aborde de manière critique l’histoire de la Banque mondiale
Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.
En 2022, 189 pays en sont membres.
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et du FMI
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
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(col. Essais, La Découverte, Paris, 278 p.).
Avant cela, à partir des années 1970, elle avait consacré sa production littéraire à faire la lumière sur le thème de la faim dans le monde en réussissant à toucher au Nord un large public qui essayait de comprendre les causes des problèmes vécus par les peuples du Sud. Son ouvrage de référence sur ce thème est Comment meurt l’autre moitié du monde, (trad. de How the Other Half Dies : The Real Reasons for World Hunger, Penguin, 1976).
Susan George a toujours relié son travail d’investigation à de l’activisme dans la perspective du changement social en faveur des opprimées.
Dès que le Comité pour l’annulation de la dette du tiers Monde est né en 1990 en Belgique, elle a répondu positivement aux invitations que nous lui avons adressées. Elle a participé à plusieurs grandes conférences organisées par le CADTM aux côtés de l’économiste marxiste Ernest Mandel, de l’écrivain Gilles Perrault, de Vandana Shiva (Inde), de Rosario Ibarra(Mexique), de Nawal el Saadawi (Egypte), de l’évêque Jacques Gaillot, d’Albert Jacquard, … tous et toutes engagées dans le même combat pour l’annulation des dettes illégitimes et odieuses réclamées aux peuples du Sud. A ces conférences participaient en général 600 à 1200 personnes.
On a poursuivi une intense collaboration dans la deuxième moitié des années 1990 autour des activités alternatives au forum économique de Davos, opposées aux réunions annuelles du G7
G7
Groupe informel réunissant : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing.
, des assemblées annuelles de la Banque mondiale et du FMI (notamment à Madrid en 1994 pour le cinquantième anniversaire des institutions de Bretton Woods) et aux sommets de l’OMC
OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.
L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».
Site : www.wto.org
.
En 1998-1999, Susan George s’est investie avec conviction dans les débuts de l’association ATTAC et le CADTM y a participé activement notamment en aidant à la création d’ATTAC Belgique . Susan George et le CADTM ont été présents à de nombreuses rencontres internationales qui ont atteint une apogée entre 2001 et 2006 avec la création du Forum Social Mondial réuni pour la première fois en janvier 2001 à Porto Alegre au Brésil, et celle du Forum Social européen en 2002 à Florence.
Tout au long des années 2000 et 2010, la collaboration entre le CADTM et Susan George a été intense. Lors de la cinquième assemblée mondiale du réseau international CADTM tenue à Tunis, elle avait envoyé un message d’appui chaleureux que nous reproduisons :
« Le 26/04/2016 à 17:02, Susan George a écrit :Depuis de longues années, pour tous ceux qui veulent connaitre la vérité sur la dette, le CADTM est une ressource indispensable. Quand dans les années 1980-1990 je travaillais sur la dette du Tiers Monde, le CADTM m’accompagnait à chaque étape.Aujourd’hui, hélas, il reste une ressource indispensable. Pourquoi hélas ? Parce que de plus en plus de pays sont tombés dans le piège de la dette. Ils sont tous assujettis aux mêmes politiques dévastatrices d’« ajustement structurel », comme on disait autrefois et « d’austérité » comme on dit aujourd’hui.Ces pays sont tous la proie du capital international et soumis aux diktats d’institutions comme le Fonds monétaire international. L’Europe n’y échappe pas et dans les pays européens, notamment en Grèce, la dette est un instrument de colonisation et d’oppression exactement comme elle l’a été — et souvent demeure — pour les pays du Sud. De ce fait, nous sommes toujours plus nombreux à avoir besoin de la recherche et de l’action Action
Actions Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales. du CADTM.A ses débuts, le CADTM était essentiellement un « one man show », puis quelques camarades ont rejoint Éric Toussaint et aujourd’hui c’est un réseau international qui tient son Assemblée mondiale à Tunis.Que de champs explorés ! Que de chemin parcouru ! Je suis certaine que vos travaux seront fructueux et que nous vous trouverons toujours dans les luttes que le néolibéralisme insatiable nous impose. Permettez-moi de saluer tout particulièrement Éric et Fathi Chamki et de souhaiter à toutes et tous une bonne Assemblée mondiale et longue vie au CADTM — au moins jusqu’au moment où il aura définitivement gagné le combat contre la dette qui asservit.Susan George, Présidente d’honneur d’Attac France, Présidente du Transnational Institute [TNI] » (Source : https://www.cadtm.org/Messages-de-soutien-a-l-occasion )
Susan George avait de grandes qualités comme auteure : elle réussissait à rendre compréhensible pour un large public des problématiques comme celles de la faim, de la dette, de la marchandisation du monde, de l’offensive néolibérale,… Elle adoptait un style d’écriture fluide, facile d’accès mais toujours bien documenté sans jamais être « barbant ». Elle essayait également dans la plupart de ses livres et dans ses conférences de montrer que les citoyens et les citoyennes agissaient pour changer le monde et que chacun et chacune pouvait rejoindre le combat pour l’émancipation. Jean Ziegler faisait de même dans ses livres et nous convergions dans cette démarche. On ne peut pas se contenter d’analyser, de décrire et de dénoncer les injustices, on doit appeler à l’action pour y mettre fin.
En tant que conférencière, Susan George s’exprimait toujours de manière posée, jamais elle n’élevait la voix. Susan George n’haranguait pas, elle exposait.
Susan George n’était pas une révolutionnaire. Elle était favorable à de profonds changements mais préférait la voie des réformes modérées par étapes. C’est en cohérence avec cela qu’elle a participé en mars 2012 à la création du Collectif Roosevelt et qu’en 2013, elle adhéré au nouveau parti politique Nouvelle Donne aux côtés de Pierre Larrouturou.
En 2020, en pleine pandémie, nous avions cosigné un appel international pour une taxe Covid qui affirmait « il est urgent de mettre à l’ordre du jour la répartition des richesses, c’est-à-dire l’idée selon laquelle les hauts revenus et les grandes propriétés doivent être taxés dans l’intérêt de la collectivité. »
Dans les dernières années de sa vie, elle s’est radicalisée et a soutenu en 2022, la France Insoumise, le parlement de l’Union populaire et la candidature de Jean-Luc Mélenchon à la présidence de la République (voir sa courte communication vidéo de 2 minutes 44’).
Quelques souvenirs personnels. J’ai d’abord connu Susan George à travers ses livres en particulier Jusqu’au cou : enquête sur la dette du tiers monde publié en 1988. Cela m’a convaincu de l’inviter aux grandes conférences réalisées à Bruxelles par le CADTM. A partir de cette date, nous avons été en contact étroit et nous avons souvent partagé une tribune à différents endroits de la planète. On a eu l’occasion d’échanger nos points de vues assez régulièrement aux cours des années 1990 jusqu’à 2010 environ.
Je me souviens que le 20 décembre 2001 alors que la révolte qui avait éclaté en Argentine contre les politiques néolibérales était réprimée dans le sang (39 morts), j’ai reçu un coup de téléphone de sa part. Elle me disait : « Éric on doit faire quelque chose ensemble de manière urgente car le peuple argentin est entré en révolte contre la dette, contre le FMI et ses politiques ». Et bien sûr, nous avons unis nos énergies en soutien au peuple argentin. Je me souviens aussi d’une conversation entre elle et moi en 2003-2004, alors qu’elle avait appris que j’avais décidé de présenter une thèse de doctorat sur les enjeux politiques de l’intervention de la Banque mondiale et du FMI envers les pays du Tiers Monde. Elle m’a raconté les tourments qu’avait représenté pour elle le défi de rédiger une thèse de doctorat. En 2008, on s’est retrouvé au festival de Cannes pour présenter un film documentaire qui avait été sélectionné par la semaine de la critique. Le cinéaste Philippe Diaz dans ce film intitulé « La Fin de la pauvreté ? » avait fait appel aux témoignages de personnes comme Susan George, Amartya Sen, Joseph Stitglitz et moi pour réaliser son film qui posait la question « Avec tant de richesses dans le monde, comment peut-on avoir autant de pauvreté ? ». Susan George et moi avons présenté le film à Cannes et avons participé à une manifestation de rue pour faire passer le message qu’il contenait. Nous avons eu en cette circonstance l’occasion une fois de plus de faire le point sur la situation internationale et les actions que nous soutenions.
Susan George était une personne très posée, presque réservée, elle n’était pas du genre à taper sur les épaules de ses connaissances mais en privé elle ne renonçait pas à rigoler. Dans ces conférences, généralement elle faisait preuve d’humour, et toujours elle était très attentive aux questions du public et tentait d’y répondre en cherchant à démontrer qu’on pouvait essayer de changer les choses. On a vraiment besoin de personnes comme Susan George.
Lire d’autres hommages à Susan George
– Riccardo Petrella, « Décès de Susan George : La Grande Dame de l’altermondialisme », publié le 2026/02/26 https://www.lautjournal.info/20260226/deces-de-susan-george-la-grande-dame-de-laltermondialisme
– Geneviève Azam, « Mort de Susan George, figure altermondialiste et écologiste visionnaire », Reporterre, publié le 23 février 2026, https://reporterre.net/Susan-George-une-altermondialiste-ecologiste-s-est-eteinte
– ATTAC France, « Notre amie et camarade Susan George nous a quittées », publié le 19 février 2026, https://france.attac.org/actus-et-medias/le-flux/article/notre-amie-et-camarade-susan-george-nous-a-quitte-es
Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.
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