L’Afrique à l’ère de la covid-19

20 juillet par Paul Martial


La covid-19 n’a fait qu’aggraver la crise économique, sociale et alimentaire que connaît l’Afrique. Une détérioration qui frappe de plein fouet les populations, notamment les plus précaires.

La situation d’avant l’apparition de l’épidémie de la covid-19 en Afrique était marquée par un affaiblissement de son économie, conséquence de l’effondrement des marchés des produits de base sur la période 2014-2015. Ainsi, l’exportation des matières premières sur laquelle est fondée l’économie dans beaucoup de pays a connu des crises importantes. C’est évidemment le cas pour les pays exportateurs de pétrole, mais aussi pour la Zambie et la République démocratique du Congo pour le cuivre ou la Guinée pour la bauxite. L’extrême dépendance de ces pays aux multi­nationales implique une volatilité de leurs revenus. Les crises que connaissent les pays riches sont démultipliées en Afrique avec des conséquences dramatiques pour les populations en l’absence de marges de manœuvre budgétaires mais aussi de protection sociale.

 Récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres.

La crise du Covid-19 ne fait évidemment qu’accentuer cette situation. Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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prévoyait en avril un recul du taux de croissance du produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
(PIB) de 1,6 % tandis que la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
tablait sur des chiffres supérieurs, entre 2,1 % et 5,1 %. Le FMI vient de revoir sa copie en juin et annonce désormais une récession de 3,2 %, ce qui se rapproche des pronostics pessimistes de la Banque mondiale.

Le directeur régional de l’AFD (Agence française de développement) en Afrique de l’Est, dans une tribune intitulée « Afrique de l’Est : ce qui doit changer après le Covid-19 » [1] montre que « les liens commerciaux intra continentaux ont été plus fragilisés que les liens internationaux ». L’auteur rend les gouvernements et les administrations responsables, ce qui est vrai, mais il ne se pose pas une seule fois la question de l’origine d’une telle situation.

Cette dépendance de l’Afrique aux pays riches est la conséquence de siècles de politiques colonialistes puis impérialistes. L’Europe a imposé à l’Afrique une économie de rente, la cantonnant à un rôle de simple réserve de matières premières au détriment du développement de son marché régional. Depuis, les pays industriels USA et Chine en tête profitent de cette division des rôles à l’échelle mondiale. Il ne faut pas compter sur un changement de politique des pays riches pour promouvoir le développement d’une économie locale répondant en partie aux besoins des populations malgré les discours que l’on nous rabâche depuis des années.

En France, l’institut Montaigne, un think tank libéral, a publié une analyse de la situation des entreprises françaises en Afrique. Au-delà des poncifs que l’on peut trouver dans ce type d’étude, cet institut voit comme principal danger que les entreprises françaises ratent la reprise économique : « Avec la vingtaine d’entreprises mobilisées pour l’élaboration de la note de l’Institut Montaigne, nous en sommes arrivés au constat que le risque principal est de rater la reprise de l’activité : il faut aller vite tout en garantissant la sécurité. » [2]

Déjà, dans l’agroalimentaire, les firmes européennes se préparent. Profitant des subventions de l’Europe, les entreprises laitières stockent le lait invendu sous forme de poudre pour tenter de l’écouler en Afrique de l’Ouest. Le principe est le suivant : « Avec les matières grasses du lait, un certain nombre d’industriels produisaient du beurre qu’ils vendaient à de très bons prix, et le lait écrémé en poudre qui restait était ensuite réengraissé avec de l’huile de palme et vendu dans des pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». à des prix plus faibles que leur lait local ».

Une pratique qui met en crise le secteur d’élevage déjà durement touché par les conflits armés sur le continent.

 Le poids de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.

La dette est un autre exemple de l’étranglement économique de l’Afrique. Il est vrai que les responsables d’institutions financières ou politiques africains pendant la crise du Covid-19 ont fait plutôt profil bas. Au lieu d’exiger l’annulation de la dette, dont le remboursement grève les budgets nationaux, ils ont simplement demandé un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. , c’est-à-dire une suspension temporaire du remboursement de la dette, alors que dans le même temps les pays riches annonçaient le déblocage de centaines de milliards d’euros pour relancer l’économie, notamment à travers des aides massives aux grandes industries.

Un moratoire, qui de toute manière ne s’applique pas à la totalité de la dette et, comme l’indique la presse spécialisée : « l’Afrique devra trouver les moyens en devises pour rembourser les créanciers non bilatéraux. Ce sont des investisseurs privés qui ont fait des placements sur les eurobonds et autres emprunts bancaires effectués par les pays de la région. » [3]

Dans un de ses articles, le CATDM – le comité pour l’abolition des dettes illégitimes – faisait remarquer que la part du remboursement de la dette occupait 7,8 % du PIB en moyenne dans les pays à faible revenu, alors que les dépenses de santé seulement 1,8 % du PIB [4].

Quant à la situation alimentaire, elle était déjà difficile puisqu’à la fin de l’année 2019, 73 millions de personnes étaient victimes de malnutrition. Frappées par l’invasion massive des criquets qui faisait suite à trois années de sécheresse, une grande partie des récoltes en Afrique de l’Est a été détruite, menaçant une dizaine de millions de personnes. Pour des pays comme la République de Centrafrique, le Sud Soudan ou la Somalie, la situation est aussi très critique du fait de la permanence des conflits armés. L’épidémie du virus du Covid-19 a attisé les problèmes de nutrition et créé des tensions dans d’autres régions, frappant les populations les plus précaires. En effet l’ONU fait état « des pics de la faim en Afrique de l’Ouest et centrale, où le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire a bondi de 135 %, de même qu’en Afrique australe, où l’on enregistre une hausse de 90 % » [5].

La crise du Covid-19, en Afrique comme ailleurs, montre la nécessité de réorienter l’économie pour répondre aux besoins sociaux des populations. Un tel changement implique une volonté politique qui n’est pas plus présente dans l’agenda des dirigeants africains et des pays riches aujourd’hui qu’hier. Seule solution, l’irruption massive des peuples sur la scène politique.




Source : NPA

Notes

[1Christian Yoka, « Afrique de l’Est : ce qui doit changer après le Covid-19 », 30 juin 2020, en ligne sur https://www.jeuneafrique.com/1008227/economie/tribune-afrique-de-lest-ce-qui-doit-changer-apres-le-covid-19/

[2Jean-Michel Huet, « Entreprises françaises en Afrique et Covid-19 : « Aller vite tout en garantissant la sécurité » », 3 juillet 2020, en ligne sur https://www.lepoint.fr/afrique/entreprises-francaises-en-afrique-aller-vite-tout-en-garantissant-la-securite-02-07-2020-2382822_3826.php

[3« Report du remboursement de la dette : un soutien du G20 difficile à accepter pour beaucoup de pays africains », 11 mai 2020, en ligne sur https://www.agenceecofin.com/finance/1105-76505-report-du-remboursement-de-la-dette-un-soutien-du-g20-difficile-a-accepter-pour-beaucoup-de-pays-africains

[4Milan Rivié, « Effet d’annonce, mensonge et omission sur les dettes africaines, Macron mise sur le Club de Paris », 1er juillet 2020, en ligne sur https://www.cadtm.org/Effet-d-annonce-mensonge-et-omission-sur-les-dettes-africaines-Macron-mise-sur

[5« Les effets de la Covid-19 aggravent la faim chez les plus vulnérables, alerte l’ONU », 1er juillet 2020, en ligne sur https://www.un.org/fr/coronavirus/articles/hunger-worsening-for-vulnerable-population

Paul Martial

est animateur d’Afriques en Lutte, membre de la QI en France.