La monnaie est indispensable au développement économique

21 décembre 2020 par Jean-Marie Harribey


(CC - Pixabay)

Nous publions la partie 4 d’une analyse consacrée à la monnaie. Elle est de la plume de Jean-Marie Harribey ancien coprésident d’Attac et du Conseil scientifique d’Attac France. Il a récemment publié Le trou noir du capitalisme (Éd. Le Bord de l’eau, 2020)

Lorsque la crise financière de 2007 a éclaté, on a vu déferler sur Internet des thèses complotistes arguant que la monnaie engendrée par les banques était la cause de la fuite en avant productiviste et qu’il fallait donc mettre un terme à la « monnaie dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
 », à cette monnaie créée « ex nihilo ». C’est le nec plus ultra de l’ignorance totale de ce qu’est le capitalisme et, plus largement, d’une « économie monétaire de production », selon l’expression de Keynes.

Il faut reconnaître qu’il y a là un point de théorie qui a mis longtemps à être analysé correctement. Le premier à avoir eu l’intuition que la création de monnaie était indispensable à l’accumulation du capital, c’est Marx, balayant ainsi la thèse de l’économie politique classique qui excluait la monnaie de son analyse, en la considérant comme neutre au regard de la production. Au contraire, Marx expliquait qu’un supplément de monnaie était nécessaire pour réaliser monétairement la plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
prélevée sur la valeur économique qu’ajoute la force de travail. À son époque, le crédit bancaire existait, mais était loin d’être aussi développé qu’aujourd’hui. Rosa Luxemburg fit un pas de plus dans la même direction en prenant vraiment en compte le crédit. Et, avec Schumpeter, Keynes et Kalecki, il fut définitivement démontré que la croissance de la production (capitaliste ou non) exigeait une augmentation de la masse monétaire. Dit simplement, on ne pourrait pas transformer en monnaie un surplus de production ou un surplus approprié par la classe dominante sans anticipation monétaire de ces surplus [1] .

De cette nécessité découle celle de la maîtrise collective de la politique monétaire, et donc de la création de monnaie en vue de l’intérêt général. Dès lors, le caractère de « prêteur en dernier ressort » de la banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. peut-il être réservé au seul refinancement des banques ordinaires ?

Cet enjeu est d’autant plus important que se pose aujourd’hui le problème du financement de la transition écologique. Sur ce sujet très actuel on dispose de plusieurs propositions parfois différentes mais aussi assez complémentaires . [2]

Leurs points communs sont le conditionnement du crédit à des contraintes sociales et écologiques ainsi que de son refinancement par la banque centrale, et la garantie des dettes publiques subsistantes par cette dernière. Cela signifierait un abandon de ladite neutralité monétaire [3] , notamment au regard des engagements pris dans l’Accord de Paris (2015). Cet abandon se traduirait alors par un engagement actif de la banque centrale en faveur de la transition écologique.

Ainsi, conférer à la banque centrale le droit de conditionner son refinancement et celui de financer directement les dépenses publiques d’investissement donnerait, dans une phase de transition, la possibilité de combiner trois sources possibles de financement : les impôts, les emprunts et la monétisation des dépenses publiques par la banque centrale. Puisque la transition écologique nécessitera un flux d’investissement régulier (estimé à 100 milliards d’euros par an jusqu’en 2050 pour la France, et à environ 400 milliards par an pour l’Union européenne), la monétisation serait un précieux apport pour parer les risques socio-écologiques majeurs du long terme, tout en préservant l’équilibre des finances publiques et en évitant une trop forte dépendance à l’égard des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
dans le futur.

Une telle stratégie de « financement monétaire » de l’État est-elle saugrenue ? Elle ne l’est pas plus que la pratique du « circuit du Trésor » en vigueur en France dans toute la période d’après-guerre, jusqu’à ce que la vague néolibérale y mette un terme. Les opposants au financement direct de l’État par la banque centrale font valoir qu’il ne coûte aujourd’hui rien ou presque aux États européens d’emprunter sur les marchés financiers, au vu des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
quasiment nuls. Mais cette situation est-elle durable ? La dette publique est actuellement soutenable en termes de charges d’intérêt, le niveau de la dette et son rapport au PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
n’importent pas dans l’instant, mais, un jour ou l’autre, ces taux ne remonteront-ils pas, ne serait-ce que parce que les banques centrales considéreraient que le danger d’éclatement de la bulle financière est trop grand, ou bien parce qu’un gouvernement trop à gauche voudrait améliorer les droits à la retraite ou simplement augmenter les bas salaires et imposer les riches ? Alors, la soumission des États aux marchés financiers reprendrait son cours. Dissipons tout malentendu : la dette publique détenue par la banque centrale (qui n’est qu’une partie de la dette publique) ne serait pas annulée pour la simple raison que le reste de la dette soit soutenable en termes de charges d’intérêt, mais pour préserver la possibilité d’agir dans l’avenir hors de la tutelle des marchés.

Le principal enseignement des tensions entre les pays membres de l’Union européenne au sujet de la mise en œuvre du plan de relance de l’économie européenne et de son articulation avec la politique de soutien monétaire de la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
concerne la mise en cohérence de cette dernière avec une politique budgétaire des États sortie de son carcan austéritaire gravé dans les traités européens [4]. En effet, il ne faudrait pas penser que la révision des dogmes monétaires instaurés par les institutions européennes, tout à fait souhaitable, remettent tous les outils de politique économique entre les mains d’une banque centrale : en résumé, ni neutralité de la politique monétaire ni exclusivité de celle-ci, simplement levée des obstacles au financement public de telle sorte que la politique budgétaire soit décadenassée.
- 




Notes

[1Pour célébrer à ma façon le 200e anniversaire de la naissance de Marx, j’avais publié le texte « Karl Marx, Charles Dumont et Édith Piaf : ’rien de rien’ ou la réalisation monétaire de la production capitaliste », 16 mai 2018.

[2M. Aglietta, É. Espagne, B. Perissin Fabert, « Une proposition pour financer l’investissement bas carbone en Europe », France stratégie, note d’analyse no 24, 16 février 2015.

H. Kempf, « Verdir la politique monétaire », Séminaire de la chaire « Énergie et prospérité » sur « le financement de la transition énergétique », 20 mai 2019, Revue d’économie politique 2020/3, vol. 130.

[3Il y a neutralité monétaire de la banque centrale lorsque celle-ci ne fait aucun tri entre les actifs qui lui sont présentés au refinancement, par exemple elle refinancera des titres émis à l’occasion d’activités émettrices de gaz à effet de serre et d’autres titres « bas carbone », indifféremment, donc sans aucune conditionnalité. La neutralité dite aussi neutralité de marché vise à respecter une répartition des rachats de titres en respectant le poids respectif de chaque État.

[4Sur ces sujets voir : C. Blot et P. Hubert, « De la monétisation à l’annulation des dettes publiques, quels enjeux pour les banques centrales ? », OFCE, Policy brief, n° 80, 9 novembre 2020. W. Kalinowski et H. Chenet, « La BCE à l’heure des décisions (1/2) : Pour un ’Whatever it takes’ climatique », Institut Veblen pour les réformes économiques, décembre 2020. J. Couppey-Soubeyran, « La BCE à l’heure des décisions (2/2) : Le rôle de la politique monétaire dans la transition écologique : un tour d’horizon des différentes options de verdissement », Institut Veblen pour les réformes économiques, décembre 2020 ; « Le climat fait-il partie du mandat de la BCE ?, Le Monde, 6 et 7 décembre 2020. J.-M. Harribey et E. Jeffers, « Plan de relance européen : jusqu’où peut et doit aller la BCE ? », à paraître dans Mouvements, 2021.

Jean-Marie Harribey

ancien Professeur agrégé de sciences économiques et sociales et Maître de conférences d’économie à l’Université Bordeaux IV.
Jean-Marie Harribey est chroniqueur à Politis. Il anime le Conseil scientifique d’Attac France, association qu’il a co-présidée de 2006 à 2009, il a co-présidé les Économistes atterrés de 2011 à 2014 et il est membre de la Fondation Copernic.

Autres articles en français de Jean-Marie Harribey (17)

0 | 10