« Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple »

Semaine d’actions contre la dette et les Institutions financières internationales

15 octobre 2017 par CADTM International


Thomas Sankara (extrait du film « Capitaine Thomas Sankara »)

15 octobre 1987, Thomas Sankara, dirigeant révolutionnaire alors à la tête du Burkina Faso suite au coup d’État populaire du 4 août 1983, est assassiné. Exactement trente ans plus tard, le CADTM tient à commémorer celui qui représentait un espoir d’émancipation pour les peuples voltaïque et africains.

« Oser inventer l’avenir »

Au virage des années 1980, le Burkina Faso et le Tiers-monde subissent de plein de fouet la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
. Il faut donc sortir de toutes relations de dépendances auprès des créanciers, qu’ils soient multilatéraux (FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
), privés ou bilatéraux, raison pour laquelle le pays ne connaîtra son premier plan d’ajustement structurel Plan d'ajustement structurel En réaction à la crise de la dette, les pays riches ont confié au FMI et à la Banque mondiale la mission d’imposer une discipline financière stricte aux pays surendettés. Les programmes d’ajustement structurel ont pour but premier, selon le discours officiel, de rétablir les équilibres financiers. Pour y parvenir, le FMI et la Banque mondiale imposent l’ouverture de l’économie afin d’y attirer les capitaux. Le but pour les États du Sud qui appliquent les PAS est d’exporter plus et de dépenser moins, via deux séries de mesures. Les mesures de choc sont des mesures à effet immédiat : suppression des subventions aux biens et services de première nécessité, réduction des budgets sociaux et de la masse salariale de la fonction publique, dévaluation de la monnaie, taux d’intérêt élevés. Les mesures structurelles sont des réformes à plus long terme de l’économie : spécialisation dans quelques produits d’exportation (au détriment des cultures vivrières), libéralisation de l’économie via l’abandon du contrôle des mouvements de capitaux et la suppression du contrôle des changes, ouverture des marchés par la suppression des barrières douanières, privatisation des entreprises publiques, TVA généralisée et fiscalité préservant les revenus du capital. Les conséquences sont dramatiques pour les populations et les pays ayant appliqué ces programmes à la lettre connaissent à la fois des résultats économiques décevants et une misère galopante. (PAS) et ses effets désastreux qu’après l’assassinat de Sankara et l’arrivée au pouvoir de Blaise Compaoré.

Autosuffisance alimentaire, campagnes de vaccination et d’alphabétisation, préservation de l’environnement, émancipation des femmes burkinabè, mise en place de tribunaux populaires de la révolution, construction du chemin de fer, réduction du train de vie des dirigeants et des hauts fonctionnaires sont autant de combats menés avec succès par le gouvernement Sankariste. Plus qu’une politique nationale, les luttes sociales engagées visent très clairement à s’opposer à l’ensemble des forces impérialistes et systèmes de domination en place à l’intérieur et à l’extérieur du pays. « La lutte contre la désertification est [qualifiée de] combat anti-impérialiste », les femmes doivent se défaire de la double domination impérialisme-patriarcat, le peuple entier doit se défaire des forces réactionnaires présentes au sein de l’ensemble des couches sociales, l’autosuffisance alimentaire vise, elle, à s’extirper de l’aide internationale, etc. La politique qui sera menée – dans une certaine mesure de concert avec la population burkinabè – est donc à la fois anti-impérialiste, anticolonialiste et contre le néocolonialisme, panafricaniste et internationaliste.

Regardez dans vos assiettes. Quand vous mangez les grains de mil, de maïs et de riz importés, c’est ça l’impérialisme. N’allez pas plus loin.

Pour autant, si les réalisations du gouvernement Sankariste en à peine quatre années sont immenses, il convient de garder une nécessaire distance critique. Les CDR (Comités de Défense de la Révolution), joueront par exemple un rôle majeur dans la neutralisation des appareils syndicaux pourtant indispensables à tout processus qui se considère démocratique.


« Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence ! »

Le discours de Thomas Sankara du 29 juillet 1987 appelait à constituer un front uni des États africains contre le remboursement de la dette et se suffit presque à lui-même pour comprendre l’étendue de la situation, tant il est riche, percutant et toujours d’actualité : « La question de la dette est une question [qu‘on ne peut] occulter […] et dont les origines remontent aux origines du colonialisme […], elle est une reconquête savamment organisée de l’Afrique. […] Faisant en sorte que [l’ensemble des États africains] devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie d’[y] placer des fonds avec l’obligation de rembourser » [1].

30 ans plus tard, le Burkina Faso accuse d’un recul important dans nombre des secteurs susmentionnés. En cause, l’impact dévastateur des plans d’ajustement structurel imposés par le FMI – y compris après l’insurrection populaire d’Octobre 2014 et l’alternance politique – imposant une baisse des dépenses sociales corrélée à une hausse du remboursent des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). d’une prétendue dette extérieure, pourtant illégitime. Alors que 37 États ont « signé des accords » avec le FMI depuis 2012, dont 21 États africains, le CADTM s’insurge de ce retour à l’ajustement structurel et appelle conjointement les populations à faire pression sur leurs gouvernements et ces derniers à ne pas réitérer les erreurs passées.

A quoi cette dette a-t-elle servi ? A quoi sert-elle encore aujourd’hui ? De Mobutu à Idriss Déby et Alassane Ouattara en passant par le génocide des tutsis au Rwanda, financement de régimes corrompus et/ou dictatoriaux ; construction d’éléphants blancs Éléphant blanc
éléphants blancs
L’expression « éléphant blanc » désigne un mégaprojet, souvent d’infrastructure, qui amène plus de coûts que de bénéfices à la collectivité.

Pour la petite histoire, la métaphore de l’éléphant blanc provient de la tradition des princes indiens qui s’offraient ce cadeau somptueux. Cadeau empoisonné, puisqu’il entraînait de nombreux coûts et qu’il était proscrit de le faire travailler. Ce terme est généralement utilisé pour désigner des mégaprojets développés dans les pays du Sud.
dont on attend toujours les bienfaits à l’image du barrage Inga I-II-III en RDC ; soumission des États aux diktats des différents créanciers via l’exportation de cultures de rentes et l’exploitation des ressources naturelles et humaines. Trois décennies plus tard, si les visages ont changé, les acteurs et les mécanismes de domination restent eux identiques ou presque [2].

La création d’un front uni contre le remboursement de la dette est la pire crainte des créanciers.

Pour avoir un rapport de force suffisant face aux créanciers – FMI, Banque mondiale, Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement de 22 États créanciers chargé de gérer les difficultés de remboursement de la dette bilatérale par les PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un·e Français·e. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de plus de 90 pays en développement. Après avoir détenu jusqu’à 30 % du stock de la dette du Tiers Monde, les membres du Club de Paris en sont aujourd’hui créanciers à hauteur de 10 %. La forte représentation des États membres du Club au sein d’institutions financières (FMI, Banque mondiale, etc.) et groupes informels internationaux (G7, G20, etc.) leur garantit néanmoins une influence considérable lors des négociations.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions – confidentielles – du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris, qui s’en remet à son expertise et son jugement macroéconomiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site officiel : https://www.clubdeparis.fr/
et Club de Londres Club de Londres Homologue du Club de Paris, ce Club réunit les banques privées qui détiennent des créances sur les PED. Créé en 1976 suite à une demande en provenance de l’ex-Zaïre, le Club de Londres est un groupe informel, sans statut et légitimité, se réunissant pour entreprendre des opérations de restructuration de dettes souveraines de pays en difficulté de paiement. Sous l’effet de la crise de la dette du Tiers-Monde, il gagne en importance dans le dernier quart du XXe siècle.

Face à l’évolution du profil d’endettement des pays en développement dès les années 2000, délaissant le recours aux banques privées au profit des marchés financiers, le Club de Londres serait actuellement inactif. Son rôle est aujourd’hui assumé de fait par l’IIF (Institute of International Finance, https://www.iif.com/ ), association de 500 établissements financiers (banques, gestionnaires d’actifs, compagnies d’assurance, fonds souverains et des fonds spéculatifs) régulièrement invitée à participer aux réunions du Club de Paris.
–, deux ans après l’appel lancé par Castro en 1985, Sankara en appelait à constituer un « front uni d’Addis-Abeba contre la dette ». L’émergence d’un tel front n’aurait-elle pas favorisé l’annulation de la dite dette ? Brandir l’arme d’un front uni de pays contre le remboursement des dettes illégitimes est pourtant la plus grande crainte des créanciers. Une telle initiative, combinée à d’autres alternatives radicales visant à garantir la satisfaction des droits humains, contribuerait à renverser le cours de l’histoire.

À l’occasion de ce 30e anniversaire, le CADTM :
- dénonce la perpétuation de ce système-dette, outil de domination politique et de transfert de richesses de la majorité de la population vers sa partie la plus riche ;
- rappelle à ces mêmes institutions leur obligation de respecter et promouvoir les droits humains fondamentaux ;
- dénonce tous les accords qui entravent la souveraineté des peuples et perpétuent les mécanismes de dépendance et exige leur abrogation ;
- appelle les peuples à se mobiliser contre les politiques d’ajustement structurel et néolibérales, quelles que soient leurs nouvelles dénominations ;
- appelle à la constitution d’un front uni de pays pour le non-paiement des dettes illégitimes ;
- exige auprès du gouvernement français la levée du secret-défense sur l’assassinat de Thomas Sankara [3] quelques mois après son appel à la constitution du front uni contre le paiement de la « dette ».




Notes

[1Thomas Sankara, discours du 29 juillet 87 lors de l’OUA à Addis Abeba. http://www.cadtm.org/Un-front-uni-contre-la-dette

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