Comprendre pour sortir de l’impasse

L’Afrique incomprise

L’Afrique sans dette : Chapitre 7

19 août 2007 par Damien Millet


Les incompréhensions concernant l’Afrique sont multiples, le dernier discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en apporte une preuve éclatante [1]. Dans les pays riches, ces malentendus sont souvent véhiculés par des médias officiels qui devraient avoir pour but d’ouvrir les yeux des citoyens sur des différences à propos desquelles il y a tant à apprendre, notamment sur une autre façon de concevoir le monde et la relation à autrui. Mais l’existence de cette autre vision du monde est dérangeante quand on veut accréditer l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la logique actuelle. Il est fondamental d’ouvrir les yeux sur l’Afrique, sans l’idéaliser, sans la mépriser, sans la dénaturer, mais en la respectant.

 Smithologie ?

Stephen Smith, pour ceux qui l’ignorent, a été responsable Afrique du journal français Le Monde, journal de référence s’il en est. Il est donc un responsable éminent de l’information sur l’Afrique en France. Il a publié un livre intitulé Négrologie [2] qui a eu l’insigne honneur de recevoir le Prix du livre d’essai France Télévisions 2004. On se dit alors qu’il ne peut être fondamentalement mauvais. Pourtant il l’est.

L’Afrique sans dette

Chapitre 1 L’Afrique libérée ?
Chapitre 2 L’Afrique ligotée
Chapitre 3 L’Afrique bridée
Chapitre 4 L’Afrique brisée
Chapitre 5 L’Afrique mutilée
Chapitre 6 L’Afrique trahie
Chapitre 7 L’Afrique incomprise
Chapitre 8 L’Afrique muselée
Chapitre 9 La dette de l’Afrique aujourd’hui

L’idée-force de cet ouvrage est exprimée dès l’introduction : « Pourquoi l’Afrique meurt-elle ? En grande partie, parce qu’elle se suicide. » Selon lui, tous ceux qui défendent une quelconque authenticité africaine sont complices. Ce sont eux qu’il appelle négrologues.

Très tôt dans son livre, Smith pourfend tous ceux qui pensent que l’Afrique a une place particulière dans le monde et est porteuse de valeurs qu’elle doit s’efforcer de préserver : « En dépit des circonstances atténuantes que l’on peut lui reconnaître, l’afro-optimisme est un crime contre l’information. On n’a ni le choix ni le droit. [...] L’Afrique au singulier existerait seulement en tant qu’abstraction, à l’instar de l’Europe, si le continent au sud du Sahara ne s’était pas abîmé dans de multiples catastrophes, affligé de nombreux fléaux, victime de lui-même. [...] Depuis l’indépendance, l’Afrique travaille à sa recolonisation. Du moins, si c’était le but, elle ne s’y prendrait pas autrement. Seulement, même en cela, le continent échoue. Plus personne n’est preneur. »

Au fil des pages, en s’appuyant sur un pseudo-raisonnement à l’emporte-pièce, perce une haine rampante qui se pare de condescendance. Selon Smith, le monde occidental est la référence absolue et tout se mesure à l’aide de cette jauge. Il ne peut envisager que l’on refuse l’ordre établi par les pays riches : « A-t-on le droit de s’interroger sur « les capacités institutionnelles de l’État postcolonial », alors qu’il n’y a guère un aéroport en Afrique qui soit convenablement administré, plus de services postaux qui fonctionnent, que la distribution d’eau et d’électricité a dû être confiée, presque partout, à des groupes étrangers, toujours les mêmes, ces nouvelles « compagnies concessionnaires » ? Enfin, sur un continent qui n’a inventé ni la roue ni la charrue, qui ignorait la traction animale et tarde toujours à pratiquer la culture irriguée, même dans les bassins fluviaux, les coopérants doivent-ils se mordre les lèvres quand, en discutant avec leurs homologues africains, ils ont eu le malheur d’évoquer le « retard » de l’Afrique ? » L’Afrique n’est pas en retard, monsieur Smith, elle est dominée. Et les enfants d’Afrique ne se complaisent pas dans ce rôle de dominés, ils se débattent, souvent brillamment, ils imaginent, ils inventent, ils subissent, ils « débrouillent »… Mais le propos de Smith est-il vraiment surprenant quand on sait qu’il a commis en 1994 un autre livre au titre évocateur et insupportable : L’Afrique sans Africains  ?

 Inégalité et différence

Pour ne pas être accusé de prôner l’inégalité des races, Smith prend les devants… sans oublier d’ajouter quelques commentaires sympathiques comme des lames de couteaux : « Qu’est-ce à dire ? Que « les » Africains sont des incapables pauvres d’esprit, des êtres inférieurs ? Sûrement pas. Seulement, leur civilisation matérielle, leur organisation sociale et leur culture politique constituent des freins au développement, au sens littéral de ce terme dérivé Dérivés
Dérivé
Dérivé de crédit : Produit financier dont le sous-jacent est une créance* ou un titre représentatif d’une créance (obligation). Le but du dérivé de crédit est de transférer les risques relatifs au crédit, sans transférer l’actif lui-même, dans un but de couverture. Une des formes les plus courantes de dérivé de crédit est le Credit Default Swap.
du verbe latin volvere pour désigner des pays qui « tournent ». L’Afrique ne tourne pas parce qu’elle reste « bloquée » par des obstacles socioculturels qu’elle sacralise comme ses gris-gris identitaires. Le succès de ses émigrés en est la meilleure preuve a contrario : ceux qui parviennent à s’échapper de l’Afrique réussissent en règle générale fort bien, et d’autant mieux qu’ils s’arrachent à la sociabilité africaine
. » La civilisation matérielle est le summum des critères pour Smith, et en cela, la façon d’être de nombre d’Africains est un obstacle. Une seule issue donc pour l’Afrique de Smith : s’intégrer à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale et consumériste, accepter les volontés de ses oppresseurs, se perdre pour leur ressembler, même si la planète ne pourrait supporter bien longtemps un mode de vie universel calqué sur celui des pays riches d’aujourd’hui.

La solidarité objective entre les riches des pays les plus industrialisés et ceux d’Afrique est bien visible pour qui analyse le système actuel et cette colonisation subtile via la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, mais pour Smith, rien ne différencie un Africain d’un autre Africain. Il n’ausculte pas, il ne parle qu’en terme simpliste d’opposition Nord/Sud, il frappe à l’aveugle : « D’où un sentiment d’impuissance toujours renouvelé chez nombre d’Africains, qui ne demandent qu’à croire à la conspiration permanente d’un Occident bien connu pour sa « duplicité », son « cynisme », ses « coups fourrés ». C’est là le vocabulaire, passablement paranoïaque, de toute une série noire d’ouvrages sur l’Afrique qui, avec au moins une décennie de retard, font leur fiel des « scandales » imputés à l’Occident, alors que celui-ci s’est retiré du continent sur la pointe des pieds, sans même payer son ticket de sortie pour les abus réellement commis, du temps de son hégémonie incontestée. Mais comme il s’agit seulement d’ « accrocher » les pouvoirs occidentaux, le feu sacré de l’indignation ne brûle pas au sujet de la criminalisation de beaucoup d’États du continent, des trafics d’armes, de drogues ou d’êtres humains sans connexion blanche, de l’interventionnisme militaire des nouvelles puissances régionales telles que le Rwanda, l’Angola, le Nigeria, des guerres hors conventions, des exactions commises à l’égard d’opposants, des massacres d’Africains par d’autres Africains. » Et c’est tout pour Smith, pas de militaires français pour former les génocidaires rwandais, pas de Total pour faire perdurer la guerre en Angola, pas de pétrole ou de diamants achetés par des puissants au Nord qui permettent aux exactions de se poursuivre… Pourtant, les pays africains n’ont pas le monopole des exactions contre des opposants, toute l’actualité le démontre. Il n’y a donc là aucun rapport avec une certaine identité africaine. Quand on en est réduit à parler de « massacres d’Africains par d’autres Africains », c’est qu’à coup sûr, la grille de lecture n’est pas la bonne. Il se trouve que certains d’entre eux sont armés par des grandes puissances qui y ont intérêt, et que les autres subissent aussi bien les exactions que l’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
et la pauvreté.

La décolonisation seulement apparente, les manœuvres des anciennes métropoles pour rester aux commandes sans en avoir l’air, les compromissions des dirigeants servant ce but, furent des bombes à retardement. Le chaos a ses causes précises. Les anciens tuteurs au Nord ont une part importante de responsabilités. Il ne faut surtout pas croire que le jour où le dernier gouverneur français est parti d’Afrique, tout est redevenu comme si la France n’avait jamais pris le contrôle de pans entiers du continent. Les conséquences se font encore sentir aujourd’hui. Mais Smith accuse l’Afrique de tous les maux : « Privée de sa « rente » géopolitique, incitée à se hisser au niveau du reste du monde en matière de libertés publiques et de gestion d’État, l’Afrique s’est livrée à des violences inouïes, moins à l’encontre de ses anciens « tuteurs », souvent hors de portée, que contre elle-même. En vingt ans, un continent « bon enfant » que des hippies attardés traversaient en auto-stop sans la moindre crainte s’est transformé en une zone largement interdite, une jungle sans foi ni loi avec des clairières surprotégées, réservées aux expatriés. Crime inconnu dans le temps, nombre de « Blanches » y ont été violées, un geste vengeur que les ambassades occidentales tentent d’isoler comme un mauvais germe en étouffant le « scandale ». Mais, surtout, l’Afrique s’est automutilée, s’est abandonnée à l’ultime chantage du faible : le suicide. À quel point faut-il être hors de soi, aliéné à ne plus se reconnaître, pour se grimer et s’affubler de perruques, pour abattre, brûler vifs ou écharper à coups de machette des hommes, femmes et enfants ? » Ainsi décrit, le viol semble s’être progressivement inscrit dans la culture africaine… Monsieur Smith, l’Afrique est un des territoires du système capitaliste et les peuples africains y sont mutilés et opprimés avec la complicité des dirigeants du Sud. Il ne s’agit pas d’une automutilation. Les coups portés le sont par des puissants, au Nord et au Sud, que vous servez ou que vous couvrez.

 Génocide de la pensée

Après le viol, le génocide est une seconde nature pour l’Afrique que croit connaître Smith, l’Afrique de son invention pour alimenter ses cauchemars : « [Patrice Nganang] fait cette remarque dans un court texte, titré « La dernière station de l’imagination africaine », où le Rwanda est présenté comme le terminus d’une pensée qui se résume dans des concepts tels que « essentialisme », « négritude », « africanisé »... La prolifération de la thématique « génocidaire » partout au sud du Sahara donne, hélas, raison à Patrice Nganang : la pensée identitaire, la plupart du temps « tribale » en Afrique, cherche son ultime preuve d’existence dans la négation absolue de l’Autre qu’est le meurtre de masse. » Il ne lui traverse pas l’idée dans ce livre que la manipulation du clivage Hutu/Tutsi au Rwanda par le colonisateur belge puisse être pour quelque chose dans le génocide de 1994… Et il oublie d’écrire clairement que le génocide n’est absolument pas une spécificité africaine, il ne rappelle pas le lourd passé de certains Européens dans ce domaine, de l’Inquisition à la Shoah, des « Indiens » d’Amérique à la Bosnie, pour n’en citer que quelques-uns. Il est des non-dits coupables dans des sujets aussi sensibles que celui-là…

Jusque là latent, le racisme anti-africain de Smith s’affirme alors, odieusement : « Comme le dit, avec son inimitable acidité, Yambo Ouologuem : « Quant au Noir, lorsqu’il devient un individu, c’est un type brillant. » Mais en tant que membre d’une collectivité, que sait-il faire d’utile ? [...] La « fuite des cerveaux » prive l’Afrique de sa sève, seul reste le bois mort. Car il n’y a pas que les diplômés qui partent. Les habitants les plus dynamiques - les plus entreprenants au sens large usent de tous les moyens, légaux ou illégaux, pour émigrer dans un pays occidental. Là encore, c’est un choix rationnel, les chances de mieux gagner sa vie y étant infiniment plus grandes. Toutefois, on aurait tort de penser que le pays d’origine en profite, par exemple à travers les mandats envoyés aux parents : dans bien des cas, ces fonds rapatriés - « gratuits » comme l’aide étrangère - subventionnent, et perpétuent, des pratiques économiques condamnées, sans avenir (comme l’agriculture traditionnelle dans la vallée du fleuve Sénégal ou des investissements improductifs à Kayes, au Mali). » Selon Smith, l’Africain moyen est donc du bois mort : le lecteur sera juge.

L’Afrique est un continent à qui on dicte depuis longtemps les règles du jeu sinistre qu’on lui fait jouer. Nombreux sont les Africains qui refusent ces règles-là. Et ils ont raison. Mais la domination est trop forte. Quand on vous fait jouer avec des règles qui vous sont absolument étrangères, le jeu tourne vite à l’anarchie. Smith n’envisage pas d’autres règles que celles du modèle dominant. Il n’envisage de système de pensée que le sien. Il n’envisage de démocratie qu’à l’occidentale, où 50,1 % des individus qui se sont déplacés aux urnes, convoqués trop rarement après des campagnes électorales coûteuses et très contrôlées sur le plan médiatique, donnent à quelques notables la possibilité de décider pour tous, sans aucune possibilité de les révoquer et de les contraindre à rendre des comptes aux électeurs… Il n’envisage de richesse que financière. Il n’envisage de réussite que sociale et matérielle. Alors forcément, nombreux sont ceux en Afrique qui ne se reconnaissent pas dans cette façon de voir, et qui refusent ce modèle. Ce refus, qui est donc profondément une affirmation, est considéré par Smith comme un recul : « Les explorateurs, et tous les étrangers qui les ont suivis depuis, ont basculé les Africains dans un monde que ceux-ci ne reconnaissent pas comme le leur. N’est-ce pas la raison profonde pour laquelle l’Afrique, au lieu d’avancer, recule ? Ou, plus précisément, n’avance que sous la contrainte extérieure, hier coloniale, aujourd’hui tutélaire (FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
, Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, États donateurs, etc.) ? Le développement, l’État, le rang du continent dans le monde, même la santé publique ou l’éducation nationale ne sont pas, en Afrique, le souci du plus grand nombre. C’est « une affaire de Blancs », comme on dit couramment en Afrique francophone. En somme, ce serait seulement la suite logique d’une erreur historique d’aiguillage ayant mis le continent sur une voie de garage. Au lieu de s’épuiser à vouloir rattraper les « maîtres de la terre », hier les colons, aujourd’hui les « mondialisateurs », les Africains se sont enfermés dans un passé réinventé et idéalisé, une « conscience noire » hermétiquement scellée. [...] tant que les Africains ne comprendront pas qu’ils ne peuvent pas baigner dans le liquide amniotique de leur « authenticité » tout en se lamentant de l’absence d’eau chaude et d’électricité, ils seront obligés de « détourner » leur destin : en volant des deniers publics, en tuant le « temps des Blancs » et ceux de leurs « frères » qui s’y inscrivent pour bâtir une existence, laborieuse mais honnête. Les « négrologues » sont pires que la « négrologie » : l’Afrique se meurt d’un suicide assisté
. » Il semblerait donc qu’un Africain authentique ne puisse pas avoir l’eau chaude, et que la meilleure issue pour l’Afrique selon Smith serait de s’épuiser à rattraper ses oppresseurs… Quel programme séduisant !

 Degré zéro

Le suicide assisté dont parle Smith est le degré zéro du raisonnement. Cette affirmation sous-entend que l’Afrique, par ce qu’elle est, veut sa propre perte. Or l’Afrique n’est pas homogène. Il n’y a pas en Afrique une entité pensante unique. Les enfants d’Afrique sont tous différents. Dans l’histoire de la pensée, l’attitude qui consiste à parler d’un continent de façon monolithique s’est toujours révélée être une faute intellectuelle majeure. Smith n’y échappe pas. Avec le même manque affligeant de rigueur que lui, on pourrait faire un livre intitulé Francologie pointant les différentes dérives de responsables français et leurs implications dans tant d’affaires peu glorieuses comme les détournements d’Elf… Quiconque examine les dictatures violentes en Amérique du Sud pendant les années 1970 et 1980 pourrait facilement faire un livre intitulé Latinologie et se tromper tout aussi lourdement…

La logique défendue par Smith est exactement celle des grandes puissances et de la dette. En s’attaquant aux Africains et à l’Afrique, il exonère les puissants de leurs responsabilités. Il était au Rwanda en 1994, il a vu la France soutenir le pouvoir génocidaire puis favoriser l’évacuation des assassins par l’opération Turquoise. Cela ne l’empêche pas de défendre avec acharnement la position française. Les propos d’un journaliste du Nouvel Observateur, Laurent Bijard, en mai 2004, dix ans plus tard, sont troublants : « J’ai honte que la France n’admette toujours pas sa responsabilité, alors que tous les autres l’ont fait, y compris les États-Unis et la Belgique. Et je n’ai plus trop d’espoir... surtout quand je vois que des confrères, comme Stephen Smith, continuent à soutenir la France. J’étais avec Smith au Rwanda, nous avions les mêmes opinions, et il ne se gênait pas pour les exprimer. Aujourd’hui il a complètement changé de discours, je ne me l’explique toujours pas [3]... » Smith est un serviteur de l’ordre établi, celui des puissants d’aujourd’hui.

Il méconnaît lourdement le passé du continent, pourtant révélateur d’un continent qui avait atteint un haut niveau de développement politique, social et culturel avant que la traite des esclaves et la colonisation par les puissances européennes n’amorcent le déclin du continent. Par exemple, « aux 13e et 14e siècles, la ville de Tombouctou était plus scolarisée que la plupart des villes analogues en Europe [4] ». La plus ancienne université au monde, dont la création remonte au 9e siècle, avant celle de Bologne ou de la Sorbonne à Paris, est l’université Quaraouiyyîn, à Fès au Maroc. Dans la prestigieuse cité yorouba d’Ifé, au Nigeria, qui a dominé la région entre le 12e et le 15e siècle, les recherches archéologiques ont permis de découvrir des sculptures en terre cuite puis en bronze d’un style inconnu, dont la perfection et le réalisme idéalisé était largement comparable à l’art classique de la Grèce antique.

Smith fait semblant de croire que l’Afrique est déconnectée de son passé, notamment d’opprimée, et des forces économiques mondiales, qu’elle décide de tout ce qui lui arrive. Qu’elle se pilote elle-même. Et qu’elle choisit librement le suicide. L’Afrique des peuples n’est pas libre mais ce n’est pas parce qu’elle refuse de l’être et qu’elle préfère ses chaînes. Elle subit le rapport de forces mondial. Elle subit la volonté du FMI, de la Banque mondiale, des multinationales, des dirigeants africains. Elle est mise en coupe réglée. Elle ne se suicide pas, on tente de l’exécuter. Et il ne manque pas d’Africains, hommes et femmes, jeunes et vieux, pour agir au quotidien afin que les peuples d’Afrique choisissent leur propre voie vers la réalisation des droits humains. C’est à leur côté que nous nous battons.

Pour comprendre l’Afrique, quel meilleur conseil que de lire ses écrivains et ses intellectuels ? De Franz Fanon à Wolé Soyinka, de Cheikh Anta Diop à Aminata Traoré, de Mongo Beti à Ngugi Wa Thiong’o, de Ken Saro-Wiwa à Joseph Ki-Zerbo, de Dennis Brutus à tant d’autres [5], la littérature africaine est une mine d’or pour l’esprit, loin du déluge erroné et malodorant de Smith.

Laissons la conclusion à l’écrivain André Gide, qui ne fut pas un hippie attardé traversant l’Afrique en auto-stop : « Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête [6]. »



Notes

[2Smith Stephen, Négrologie, Calmann-Lévy, 2003.

[4Voir Ki-Zerbo Joseph, op. cit.

[5Voir bibliographie complémentaire en fin d’ouvrage.

[6Gide André, Voyage au Congo, 1927.

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

Autres articles en français de Damien Millet (170)

0 | 10 | 20 | 30 | 40 | 50 | 60 | 70 | 80 | ... | 160